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quelques extraits d'Henri Béraud....

Publié le par Christocentrix

"Je n'ai jamais pu me prendre au sérieux. Ni moi, ni les autres, ni la vie, ni, j'espère, la mort, quand elle viendra.

Entre tant de choses qui m'ont fait rire, ce qui m'a fait rire plus que tout, ce sont les hommes importants, du haut en bas de l'échelle, depuis les souverains jusqu'aux caporaux, depuis les financiers jusqu'aux concierges. Mais l'heure arrivait où de tels sentiments allaient à jamais passer de mode.

Nous sommes en 1911. Il y a dans l'air cette langueur heureuse des époques où rien ne se passe. On se laisse vivre. Un jour, et le lendemain réfléchit la veille, ainsi qu'un miroir. Le baromètre de l'existence est au beau fixe. Il n'est sujet que de concorde et de fraternité. Dans toutes les villes de France, il y a un Café de la Paix. Au moment de payer l'absinthe, on tire de sa poche une pièce à l'effigie de la Semeuse. Pauvre Semeuse ! Elle semait à contrevent. Car déjà le vent soufflait de l'est et portait un oiseau noir.

Quelques années plus tôt, l'empereur d'Allemagne avait fait un voyage au Maroc. Un grand branle-bas de casernes avait suivi cette nouvelle : " Tout le monde en bas, tenue de guerre ! » Mais l'alerte avait fini par des refrains de caf'-conc'. Or, un matin de l'été 1911, de gros nuages remplirent encore le ciel bleu. Les capitaines d'habillement eurent de nouveau bien du mal. Cette fois encore les choses s'arrangèrent et les collections n° 1 s'en revinrent dormir leur sommeil embaumé de naphtaline.

A tout ce cliquetis, les amis de la paix avaient trouvé une réponse. Ils se promenaient en chantant l'Internationale avec une églantine à la boutonnière. Ainsi faisaient-ils savoir à qui de droit que la guerre ne leur plaisait pas du tout. Néanmoins, ils marchaient au pas, en bons réservistes, et il n'eût pas fait bon leur crier au passage qu'en cas de malheur ils feraient demi-tour.

Pour la plupart des Français, ces bruits de bottes et ces objurgations aux damnés de la terre n'avaient pas le moindre sens. Ils croyaient à la paix, bonnement, parce que, l'ayant trouvée en venant au monde, ils l'avaient toujours connue. Ils se faisaient très bien à l'idée que les choses de leur âge dureraient aussi longtemps qu'eux.".....



..."Mais personne ne voulait rien voir, personne ne sentait rien. La vie était trop belle. Nous le savions. Et nous épuisions avec insouciance une coupe que le vin des jours heureux ne remplirait jamais plus."...



..."Il y a dans la jeunesse un instinct plus fort que la douleur. Un coeur jeune souffre plus durement que les coeurs usés. Il repousse l'idée même de la résignation. Ce qui le frappe est moins l'irrévocable qu'un étonnement mêlé de révolte. Un être jeune croit que tout ce qui l'entoure durera autant que lui, c'est-à-dire toujours. N'est-ce pas là ce qui donne à la jeunesse sa force et ses raisons de lutter ? Aux vieux le souci de leur mémoire et l'amertume de leurs testaments. Un garçon au coeur noble ne tient
pas à sa vie. Il voudrait prolonger celle de son père. Un souffle passe, qui le fait orphelin. Il saigne, il s'abat, il se redresse, il montre le poing au ciel. Va-t-il vivre encore ? Oui. La vie revient qui l'entraîne vers son destin. L'avenir est en lui comme une soif, comme le besoin de respirer. Il croit encore, il espère malgré lui. Il oublie déjà l'avertissement terrible, et il repart sur la route en lacets, sans y chercher des yeux le tournant ou plus tard il s'arrêtera pour mesurer le chemin parcouru."...

 

 

"Je parlais de ces niaiseries avec ce qui reste de ceux qui en furent témoins. Nous étions là deux ou trois, point trop flambards ni trop déjetés, en somme dans l'état qui convient à faire un retour au passé. Nous pensions aux disparus, aux oubliés. Nous nous disions que ce ne sont pas les meilleurs ni les mieux doués qui furent les plus heureux. Puis, secouant ces pensées, nous en vînmes aux anecdotes.

Ce qu'on peut se rappeler de pauvres choses est à peine croyable ! Il faut pour s'en rendre compte une tablée de vieux amis. C'est dans ces occasions qu'on évalue bien la force des premiers souvenirs. Certes, les nôtres avaient subi la double épreuve du temps et de la dispersion. Mais après quarante ans bon poids n'étions-nous pas les mêmes hommes, qui sous leurs cheveux blancs s'amusent des mêmes choses et des mêmes gens qu'au début de leur vie ? Grâce au ciel, nous savions rire encore des fantoches dorés et des crétins nantis. Et si nul d'entre nous n'a fait fortune, du moins notre vieille troupe ne compte-t-elle pas un snob, pas un cuistre, pas un politicien.
Nos actes nous suivent, a-t-on dit. Ne serait-il pas aussi vrai de dire qu'ils nous précèdent ? Un souvenir nous demeurait commun : celui d'une amère et précoce expérience. Aucun de ces hommes, que l'on dit arrivés, ne pouvait oublier le départ de la course. Après quarante ans, mille aventures, les guerres, nos deuils, nos luttes, nos vanités, nos brouilles, nos déceptions - et, pour finir, le trou creusé d'avance que déjà l'on aperçoit - après tout cela, repassant ensemble sur nos pas depuis longtemps effacés, nous retrouvions intactes les contraintes, les humiliations, les révoltes, et nous entendions les cris même de notre adolescence..."

                          Extraits de "Qu'as-tu fait de ta jeunesse" de Henri Béraud, 1941.

 

 

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C
<br /> Comme dirait un de mes amis : "il s'agit là d'un temps où le peuple français n'était pas encore émasculé"....<br /> <br /> <br />