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Corneille ou la tradition de l'honneur (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Si nous réservons le bleu au XIIIè siècle et que nous voulions continuer à jouer au jeu des couleurs, à présent que nous approchons du « siècle de Louis XIII » et de la figure de Pierre Corneille, je vois s'élargir devant nous une grande tache lumineuse que nous appellerons, comme on disait alors « couleur de feu ». Cette teinte ardente où les flammes de l'aurore, l'ardeur vermeille du sang, le scintillement de l'or mêlent leurs richesses, fut une des prédilections des gens de cette grande époque. La mode en venait-elle d'Espagne où don Juan nouait des rubans « couleur de feu » sur ses vêtements noirs ? Nous subissions, après l'influence italienne qui avait orienté le génie national pendant toute la Renaissance, une vague « d'espagnolisme ». Influence morale plus que plastique, cette fois. L'esprit français d'alors, ferme, agile, sûr de sa propre qualité, ne redoutait pas de s'enrichir aux grands exemples étrangers, même venus de pays hostiles ou ennemis. Et ces influences, ces « amours de tête » comme dira Stendhal, ce « cosmopolitisme », comme dira Barrès, n'entraînaient aucune immixtion suspecte, aucun métissage, mais tout au contraire, une exaltation de nos vertus propres, une invitation à nous dépasser, à persévérer, enrichis, dans notre propre sens. Aussi bien, les croisades, le long commerce avec les pays infidèles, voire la dure captivité sous d'autres climats, avaient seulement renforcé chez les Européens du XIIIè siècle et, singulièrement, chez le Français Joinville, ce qu'il pouvait y avoir en eux, en lui , d'authentiquement occidental. Admirons, avec l'exemple de Corneille, jeune bourgeois de Rouen retenu au rivage par les habitudes casanières de sa classe et l'histoire française de son temps, l'envahissement irrépressible de l'exotisme et une manière souveraine de s'en servir.

Les membres de la famille de Pierre Corneille qui sont robins et Rouennais depuis longtemps attachent le poète au sol normand par des racines puissantes et profondes, si puissantes qu'elles étouffent un peu la jeune pousse singulière, qu'elles lui impriment une direction catégorique, diamétralement opposée à cette vocation mystérieuse, indéfinissable pour la poésie que l'étudiant patient, gauche, à la langue un peu embarrassée, ressent malgré lui. Le jeune Corneille va-t-il casser les vitres, prendre la grand'route, vivre dangereusement comme Rimbaud, martyr de l'individualisme, l'a fait, ou comme de prudents mauvais bergers, plus récents encore, recommandaient de le faire.., à d'autres qu'eux-mêmes? Corneille va-t-il s'aigrir sur place, se désespérer, couver quelque mauvais dessein, comme les adolescents des romans modernes? Rien de tout cela. Le jeune homme qui, avec Mélite, tragédie portée timidement à un acteur de passage, Mondory, avait déjà connu des succès parisiens plus que suffisants pour tourner des têtes aussi réfléchies, mais un peu moins « bonnes » que la sienne, s'efforce patiemment de devenir avocat du roi. La capitale si proche ne lui donne aucun vertige. Il voudrait bien épouser une amie d'enfance, Catherine, l'inspiratrice de Mélite et vivre à Rouen toujours, en écrivant de temps en temps, à ses moments perdus, des pièces agréables qui seraient jouées et plairaient. Voici Corneille, lié de tous côtés, par les racines familiales, par les premières chaînes de l'amour, par le licol du métier, à ce Rouen bourgeois et fermé, où la poésie n'est pas à l'honneur. Mais... Rouen est un port. Cette grande ville, ceinte de murs, ouvre par une brèche sur l'élément le plus aventureux, le plus exaltant, le plus redoutable : un fleuve et, tout près, la mer. Par la mer sont venus les Espagnols. Ils sont venus, pacifiquement, vendre leur laine, leur cuir, s'installer d'abord à Harfleur, puis à Rouen même. Ils ont fait travailler les ouvriers, ils se sont enrichis et ils ont enrichi. Ils ont de la noblesse, de l'opulence, de la beauté. Peu à peu, la société rouennaise leur a fait accueil. Des mariages ont scellé l'union du sang castillan et du sang normand. Une cousine de Pierre Corneille épouse Rodrigue de Chalon. Retenons bien ce nom. Rodrigue. Plus jeune de huit ans que Pierre, Rodrigue, qui a le goût des livres et du théâtre, échange avec son nouveau cousin des opinions, des lectures. Il lui prête un ouvrage qui enthousiasme les Espagnols : La jeunesse du Cid, de Guilhem de Castro.

 

Mystérieuse alchimie de là nature humaine ! Quelques conversations passionnées de deux jeunes étudiants le soir au bord de la Seine, une amourette contrariée (la belle Catherine a épousé un galant plus riche et plus déluré), l'influence d'un livre étranger, rauque, plein de sang et d'honneur, le long ennui d'un métier monotone, et voici que, sous la plume d'un homme de trente ans, déjà rompu au métier d'auteur tragique par huit pièces de mérite, va naître un chef-d'oeuvre éclatant et héroïque, le type immortel de la jeunesse, non dans ce qu'elle a de faible, de trouble, d'incertain, mais dans sa plus haute expression d'énergie, de désintéressement de coeur, de tendre courage, un chef-d'oeuvre couleur de feu, le Cid.

Il est bon que cette pièce, la plus célèbre peut-être de toute notre littérature, soit la première que l'on nous fasse à tous apprendre par coeur. Nous pouvons l'oublier plus tard; notre esprit peut s'en détourner, ébloui par d'autres prestiges poétiques qui ne valent pas les siens ; mais dans le silence et une sorte de sommeil, notre coeur se souvient de ce premier rythme sur lequel il a battu et que ce rythme est noble et héroïque. Pour comprendre le triomphe immédiat du Cid à sa création, il suffit de nous souvenir de nos classes d'enfance et remplacer la lustrine de nos tabliers d'écolier et la bonne frimousse de nos camarades de banc par les brocarts, les dentelles, les panaches des Français du siècle de Louis XIII et toute une galerie de profils historiques. Ces gens attendaient la révélation du Cid avec notre coeur tout neuf du collège. Ils le reçurent et ce message d'honneur et de grandeur tomba sur un terrain préparé au sublime. N'oublions pas que ce siècle fut celui des grandes choses. Le cardinal de Berulle conseillait à Louis XIII enfant :« Oubliez les choses basses, et vous portez à choses grandes, dignes de votre origine. » Bussy disait à ses descendants : «je ne vous estimerais ni ne vous aimerais pas, mes fils, si je pouvais croire- que vous ne songiez point à vouloir aller aux plus grands honneurs de la guerre et de l'Eglise, ou à mourir en chemin. »

Pour sa réussite, Corneille faisant de l'exotisme à l'envers, prêta à Séville et au cours du Guadalquivir le profil de Rouen et le mouvement de la Seine. Merveilleuse audace. M. le Corbeiller nous l'explique dans son livre: Analogie complète entre le régime du Guadadalquivir et celui de la Seine, les deux fleuves subissent l'action du flux marin. Si bien que Corneille écrivit justement en parlant de l'arrivée des bâtiments ennemis :

                        L'onde s'enfle dessous et d'un commun effort

                        Les Maures et la mer montent jusques au port.

Mais le flux qui soulève la tragédie tourmentée et la porte pour les siècles jusqu'au port de l'immortalité, c'est le flux de l'honneur.

Le triomphe du Cid fut total. Cependant son auteur continuait à se rendre au palais de justice de Rouen et à Saint-Sauveur pour les offices; rien de sa vie n'avait changé. Tout à coup, en avril 1637 on apprit cette nouvelle stupéfiante : des lettres de Louis XIII datées de mars conféraient la noblesse à M. Corneille père et à ses descendants ! Grand émoi de par la ville ! Chacun savait que le vieux M. Corneille avait passé l'âge des services que l'on reconnaît. A travers lui, mais respectant l'ordre et la politesse, le roi récompensait la plus jeune poésie de son royaume. Le Cid venait de donner aux lettres françaises son plus haut titre de noblesse. Il était juste que l'auteur fût anobli en retour, dans le domaine humain où ce n'était plus lui qui régnait et distribuait les honneurs.

Corneille s'est marié. Il a écrit d'autres pièces, il a connu de nouveaux triomphes avec Horace et surtout avec l'admirable Cinnà. Tout de suite après le succès de cette tragédie, le poète annonce Polyeucte. Quel changement de registre ! Nous voici en face d'une dimension nouvelle. Le conflit demeure admirablement humain, mais, en outre, voici une brèche ouverte sur le ciel, ces personnages, abandonnant peu à peu leur poids terrestre, vont s'élever jusqu'à plafonner au dernier acte, comme les saints et les anges dans les gloires des tableaux d'église. Le principe est celui qui triomphe dans l'Enterrement du comte d'Orgaz du Greco. Ce dernier tableau comprend une frise de portraits de seigneurs groupés autour du cadavre cuirassé du comte d'Orgaz, soutenu par des évêques en chape d'or. C'est le tumulte humain, la comédie de caractère autour de la tragédie de la mort. Cette partie inférieure du tableau du Greco est un document historique merveilleux de précision et de psychologie. Mais, au-dessus de la scène seigneuriale, escaladant de grands haillons de nuages couleur de soufre, un Orgaz nu s'approche de la Cour suprême et s'agenouille aux pieds de la Vierge qui l'accueille avec un geste de main qui est un geste de reine et, tout à la fois, la palpitation d'une flamme. Le tableau est passé au registre céleste.

Ainsi, le conflit humain qui oppose Pauline à Polyeucte, à Sévère et à Félix, se développe devant nous, en largeur, avec une crédibilité psychologique qui suffirait à nous passionner. Quel admirable roman de la fin du monde antique ! Cette fille d'un haut fonctionnaire, mariée par politique à quelque émir et qui se souvient, malgré elle, d'un compatriote raffiné et glorieux, un officier célèbre dont la réussite offusque le vieux gouverneur Félix, égoïste, méfiant et, comme on dirait aujourd'hui, parlementaire. Tout à coup, Polyeucte, laissé seul sur la scène, se met à chanter sa foi nouvelle. Quelle musique de l'âme, quels accents célestes ! Quel envol mystique ! Il se produit devant nous, sur le théâtre même, par la seule beauté du -monologue, un phénomène visible de lévitation.

Cette réussite merveilleuse de Polyeucte a son secret et son explication - et ce mystère comme celui de la genèse du Cid est d'ordre amical. Entre Cinna et Polyeucte, Corneille a fréquenté assidûment chez un nouveau venu à Rouen, un nouvel intendant des finances, M. Etienne Pascal, venu d'Auvergne avec son fils Blaise, sa fille Gilberte, fiancée, et la dernière, Jacqueline, précoce en tout, en poésie et en dévotion. Comment ne pas imaginer entre Corneille mûr et le jeune Blaise Pascal de ces entretiens brûlants dont l'incandescence allait porter l'inspiration de Polyeucte à un degré indépassable ? C'est le zénith d'un génie et ce zénith est bien, pour une fois, au point le plus ardent et le plus haut d'un univers.


Troisième moment. Racine a triomphé partout et le public, envoûté par le nouvel enchanteur, s'est détourné de ces beautés pleines que louait encore, que réclamait dans la fidélité de l'exil, Saint-Evremont. Corneille écrit et fait jouer Surena. Les Parisiens ont pu l'an dernier assister à une série de représentations inattendues de ce « four » qui détourna pour jamais Corneille du théâtre. Ils se trouvèrent en face de la grandeur brute, celle où l'on se cogne. Grandeur, brute, non pas grandeur brutale. Ces personnages parallèles et inflexibles comme des épées étaient d'une politesse parfaite. Ne faudrait-il pas dire d'un « poli » parfait ? Surena, la princesse Eurydice, le roi, c'est une exposition d'âmes (ou d'armes) dont il s'agit d'admirer la trempe, d'éprouver la qualité d'acier. Aucune concession aux faiblesses, mais non plus aux révoltes inutiles. Si la princesse Eurydice ne consent pas à cacher son amour pour Surena, elle ne glisse pas jusqu'à le déclarer. Le général Surena précise : « Ce qu'on jalouse, qu'on veut détruire avec moi, ce n'est pas un amant ou un rival politique dangereux, c'est ma valeur, cette chose que je représente et qui me dépasse. »

Comment ne pas reconnaître sous les traits du jeune général des Parthes, condamné à disparaître par l'éclat de sa valeur même, le vieux lion glorieux, dont la puissance excède le nouveau siècle plus énervé, le vieux lion, Pierre Corneille ? Surena jette dans l'oeuvre du poète les feux d'un couchant incomparable. Il y a chez tous les grands créateurs de l'art, musiciens, peintres, écrivains, un moment que je voudrais appeler l'âge d'or, celui où le pinceau, la plume, la baguette d'orchestre, paraissent avoir acquis la vertu du sceptre de Midas : changer en or tout ce qu'ils touchent. Je pense aux Titiens de la dernière période, où les personnages ne sont plus que des gerbes d'or en fusion, aux Rembrandts de la vieillesse, au dernier acte de Parsifal, aux scènes suprêmes du second Faust. Surena participe à cette transmutation d'ordre divin. Contemplons en lui un miracle unique de notre littérature ; d'une part, un art achevé, souple, rompu à tous les exercices et à toutes les expériences, enrichi, orienté par les feux couchants de la maturité, et, sous cette armure d'or, la maigreur ardente, l'âme absolue, le coeur fou qui, depuis le Cid, n'a pas diminué d'un battement et n'a battu que pour les grandes choses.

Le spectateur de Surena au sortir du théâtre se trouve dans cet état de dilatation de l'âme que donne seule la musique la plus haute. Dans Surena, ce sont les caractères qui chantent. Il semble que des rossignols mélodieux et déchirants viennent se grouper au plus haut d'une oeuvre française solide, profuse et large comme un arbre, mais à laquelle il manquait peut-être cette grâce finale de la musique qui la couronne au moment d'entrer dans la nuit."

                                            extrait de "Fortune Virile" (André Fraigneau) 1944. 

 

 

 

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