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Abel Bonnard et l'Amitié

Publié le par Christocentrix

..."Si acharnée que soit la concurrence des intérêts, il faut chercher ailleurs la vraie image de la vie, dans une lutte qui est à la fois moins cupide, puisqu’on n’y poursuit point d’avantage immédiat, et plus nécessaire, puisque personne n’y a choisi sa place et que chacun y combat pour la défense même de sa nature : c’est la bataille des caractères. Ce combat ne se décide jamais. Les armées de la médiocrité y affluent sans cesse, mais ces troupes innombrables n’entrent en ligne que sous les tristes enseignes de l’égoïsme, de l’avidité et de l’envie. En face de ces masses sombres, qui n’ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats et les magnanimes ne sont guère qu’une poignée, mais ils défendent des étendards immenses et si magnifiques que, lorsqu’un d’eux tombe, il semble que la bataille s’éteint. Les indécis passent d’une armée à l’autre, les étourdis ressortent de la mêlée tout rompus de coups, sans même savoir de quel parti ils les ont reçus. Les sages se retirent, les lâches se sauvent. Etre amis, c’est avoir les mêmes drapeaux.

Maintenant nous pouvons comprendre la vraie fonction de nos amis : ils ne sont pas nos alliés dans la bataille des intérêts, mais ils le sont dans la bataille des caractères. Ils prennent la vie comme nous. De là vient que nous supportons aisément qu’ils aient d’autres idées que les nôtres. Outre que ces dissentiments intellectuels peuvent avoir une fin, notre ami se rangeant à notre opinion, ou nous à la sienne, ils ne touchent pas au fond des natures. Mais très libres de différer sur les grands sujets, nous avons absolument besoin d’être d’accord avec nos amis dans les petites choses. Car les natures se révèlent dans ces occasions imprévues, nous y pouvons tâter l’étoffe dont chaque homme est fait, et quand il s’agit de ceux que nous aimons, nous avons besoin de sentir que c’est de la soie. Qu’un de nos amis s’oppose à nous dans une question de philosophie ou d’art, cela nous procurera le plaisir de faire de belles armes ensemble. Mais qu’un homme soit dur avec un pauvre, grossier avec une femme, brutal avec un inférieur, quand même il nous aurait donné d’autre part toutes les approbations possibles, il n’est pas de notre race, nous n’avons rien de commun avec lui. Car si les amitiés se développent sur le plan de l’esprit, elles se forment ailleurs. De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles. Le champ clos où ils s’affrontent est la partie la plus éclairée de leur amitié, mais il en reste la plus étroite. Alentour s’étendent dans l’ombre toutes les régions où ils sont d’accord. La ressemblance des instincts, la parenté des goûts ont au moins autant de part dans nos amitiés que l’harmonie des intelligences, mais nous nous en rendons moins clairement compte, parce que, dans ce commerce, tout ce qui vient de l’esprit scintille et rayonne, tandis que tout ce qui vient de là sensibilité demeure obscur. Il n’en reste pas moins certain que ces hommes qui se parlent des choses les plus abstraites, les moins colorées par le sentiment, n’éprouveraient pas tant de plaisir s’ils ne sentaient pas, au-dessous de leurs discussions, leurs affinités secrètes. Les conversations des amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s’y montrent que de tous les sentiments qui s’y cachent. Il n’est rien, alors, dont il ne nous devienne agréable de leur faire part, même s’il s’agit de ce qui nous avait d’abord attristés. Il est doux de se plaindre avec eux de la laideur du siècle, dans l’instant même où leur société nous empêche de la sentir. Il est doux de faire le misanthrope avec nos amis, et de dire du mal de l’homme avec ceux-là mêmes dont l’existence suffit à nous donner tort. Quand elle arrive ainsi à sa plénitude, l’amitié est une fête des cœurs dans les palais de l’esprit. Il ne suffit pas d’observer que les amitiés véritables se forment au-dessous du commerce des intelligences ; elles ne peuvent prendre de l’importance sans se continuer au-dessus. Elles commencent dans les mêmes affinités et finissent dans les mêmes aspirations. Il n’en est point de réelles sans la sympathie de deux sensibilités; il n’en est point de complètes sans un culte commun de la grandeur....

 


... quand toutes nos facultés s’exaltent, alors, au moment même où notre effort nous dégage de la multitude, nous éprouvons le besoin de ne pas nous séparer de l’humanité ; nous voulons la ressaisir dans un homme. Un ami est un compagnon de noblesse. Il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature, comme nous l’aidons à parvenir au même but. C’est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pouvons rencontrer de véritables amis qu’à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l’on ne saurait, en effet, donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l’amitié qu’en disant qu’elles consistent à respirer à deux l’air sublime de la solitude."...




....."La culture, par elle-même, nous donne déjà le pouvoir de nous échapper. L’homme inculte appartient tout entier au présent, il subit sans réserve et sans rémission la tyrannie de la circonstance. L’homme cultivé a toujours une partie de soi qui dépasse ce qui lui arrive. Il n’est jamais d’un seul temps ni d’un seul endroit. La liberté de son esprit lui assure une sorte d’ubiquité. Au moment même où ses soucis et ses peines allaient excéder sa patience, il n’a qu’à se rappeler le vers d’un poète ou la réflexion d’un sage qui, autrefois, connurent les mêmes ennuis, pour prendre sur les siens un calme avantage et pour sourire de ce qui a failli l’irriter. Mais la culture, qui n’est qu’une familiarité avec l’élite des morts, se complète et se corrobore par une intimité avec l’élite des vivants. Des hommes cultivés et amis, quand ils se retrouvent, sont vraiment des grands seigneurs au-dessus des choses. Rien, alors, n’égale leur intérêt pour tout ce qui est, sinon leur désintéressement pour ce qui les touche. Ils n’ont pas besoin de se parler d’eux-mêmes pour se livrer l’un à l’autre, et après s’être entretenus des questions les moins personnelles, ils se quitteront avec le sentiment de s’être tout dit. Ils se font moins des confidences de leurs histoires que des largesses de leur nature. S’ils se racontent leurs tracas, ce n’est plus pour s’en plaindre, mais pour en raisonner. Leurs longs entretiens les conduisent à une réflexion, à une citation ou à une maxime d’où ils voient toute leur expérience à leurs pieds et, de ce paisible observatoire, ils se montrent leurs ennuis, leurs chagrins, leurs défaites mêmes, comme des voyageurs réunis à un point de vue se désignent curieusement l’un à l’autre les chemins qu’ils ont suivis, les ravins qu’ils ont franchis à grand peine et le fleuve où ils ont pensé périr..."

 

 

..."Alors même qu’ils n’y songent pas, ces amis sont secrètement conjurés contre la bassesse humaine. Si sceptiques qu’ils pensent être, ils ne seraient pas ensemble s’ils ne croyaient plus à rien. Du moment qu’ils sont réunis, ils se placent, sans même y songer, sous les auspices de ce que l’humanité a produit de plus noble et il leur suffit d’une allusion et d’un mot pour se référer à ces supérieurs. Tandis qu’ils conversent le plus calmement et que, tout occupés à jouir de leur raison, ils pensent le moins à exalter leur âme, les amis ont toujours sur leur tête un monde d’étoiles qu’ils se désignent parfois en causant, et ce ciel étoilé de l’amitié, ce sont les grands hommes"...

(Quelques extraits de "l'Amitié" d'Abel Bonnard, que je ne me lasse jamais de relire, et qui m'apparaissent en écho avec certains écrits d'André Fraigneau, autre chantre de l'amitié... comme par exemple :  
« je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise.»)


Sur ce blog également, d'autres textes extraits de l'Amitié d'Abel Bonnard
 (classés dans la "catégorie" Abel Bonnard).




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