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Abel Bonnard, un chemin vers la Sagesse...

Publié le par Christocentrix

"La plupart des hommes ont eu quelques compagnons, étreint et gâché quelques femmes, après quoi ils ne doutent pas d'avoir connu l'amitié et l'amour. Cependant, où leur vie finit, c'est là que la vie commence. Il faut partir du rivage où ils se sont arrêtés, pour connaître non seulement des raffinements, mais des simplicités mêmes dont ils n'ont pas eu l'idée. Alors, peut-être, nous obtiendrons un de ces bonheurs isolés dont chacun est une exception unique ; même si nous devons errer en vain sur les flots, c'est quelque chose encore de jouir des illusions de la mer et de regarder, le soir, ces nuages qui imitent si bien les terres lointaines. Laissons donc les autres croire qu'ils vivent et pensons à vivre. Partons pour les îles."



"Si important qu'il soit, pour chacun de nous, de mener sa vie le moins follement ou le moins sottement possible, nous sommes surtout poussés, dans l'action, par nos qualités instinctives ; la sagesse succède à nos actes elle ne les a pas dirigés ; c'est un épilogue, une fête qui ne sert plus à rien. Alors, dans ces conversations des amis, il n'est aucun de leurs souvenirs qui ne tourne au profit de leur esprit. Une ancienne passion, avec ses mois de tourment, fournit une brève maxime. Le récit d'une négociation longue et difficile leur donne l'occasion de noter un trait curieux de la nature humaine. Même l'imbécile le plus vaste et le plus monstrueux qu'ils aient connu, échoué maintenant sur les plages sereines de leur mémoire, est comme une de ces baleines que les marins dépècent tranquillement, pour en tirer beaucoup d'huile. Ceux qui prennent part à de pareils entretiens y goûtent un plaisir de féerie mêlé à la volupté de l'intelligence. Chaque observation en appelle une autre, chaque remarque est corrigée ou complétée par une plus fine ; ils aperçoivent à la fois plusieurs vérités différentes; ils traversent en un clin d’œil l'espace qui les sépare ; ils abordent à leurs sommets, sans avoir eu la peine d'en gravir les pentes. On est amants dans l'ivresse de tout oublier, mais on est amis dans la joie de tout connaître."



 

"Celui qui a pratiqué les hommes peut encore être peiné de leur conduite, mais il perd le droit d'en être surpris, car, s'il a vraiment connu leur nature, leurs actes ne font qu'illustrer cette connaissance ; ou plutôt, il ne peut avoir de surprises que favorables, et il nous arrive ainsi d'éprouver un émerveillement sincère, quand des âmes dont nous savons la médiocrité, déployant, dans un moment d'émotion, de sympathie ou d'amour et, pour ainsi dire, d'infidélité à elles-mêmes, des sentiments qui n'ont pas, sans doute, beaucoup de réalité, mais dont nous admirons même l'apparence. C'est ainsi qu'après avoir visité une petite ville aux tristes recoins, le voyageur s'étonne de la voir, la nuit venue, tirer de son sein obscur un feu d'artifice, qui, tout modeste qu'il est, n'éblouit pas moins, avec ses soleils tournoyants, ses serpenteaux qui craquent en l'air, ses fusées jetées aux étoiles.
«Eh quoi, se dit-on, cette sous-préfecture!»

"Il est en nous des qualités que les gens vulgaires ne pourront jamais y connaître, parce qu'ils ne nous donneront jamais lieu de les leur montrer. On ne saurait être à soi seul, gai, poli, enjoué, galant, tendre, délicat, spirituel ; il y faut quelque encouragement et quelque réponse. Ce dont nous remercierons toujours nos amis, c'est de nous avoir donné l'occasion d'être nous-mêmes. Tandis qu'ils admirent les sentiments que nous dépensons, nous savons que nous n'aurions point trouvé en nous ces trésors, s'il ne s'était agi de les leur offrir, ou que nous en sentions l'embarras, avant de les répandre pour eux. Il y a dans toutes les affections supérieures un tel entre-croisement d'échanges et de bénéfices que ceux qui les ont formées ne peuvent jamais savoir où ils en sont. Chacun s'entête à être celui qui a plus reçu que donné. Ils n'en démordent pas, aucun ne veut céder, ils refont impatiemment leurs calculs pour prouver l'énormité de leur dette ; cette contestation merveilleuse n'aurait pas de terme, si ceux qui s'aiment ne prenaient enfin le parti de jeter et de brûler les comptes de leur reconnaissance dans le foyer de leur amour."


"A mesure qu'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passer vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul, ou plutôt il s'agit là d'une solitude raffinée où il ne reste rien de la rudesse et de la maussaderie qui caractérisaient la sauvagerie primitive. La plupart des gens ne sauraient rentrer en eux-mêmes avec plaisir, soit parce que leur âme est trop simple, soit parce qu'elle est trop laide ; ou bien c'est une chambre nue, ou c'est un réduit plein de rats. Le progrès véritable consiste, au contraire, à multiplier en nous les plans d'une vie que rien d'extérieur ne peut plus gâter ni atteindre. Certains états de notre nature, par nous connus et fixés, deviennent alors comme ces kiosques où des princes d'Asie allaient retrouver leur âme et qui étaient dédiés à la musique, ou à la lecture, ou à l'admiration des nuages. Ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine, ou dans celui de la gaieté sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons enfin si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous apercevons à peine que nous sommes seuls. De ce qui n'était qu'un désert nous avons fait un empire. Nous causons avec nous-mêmes, nous nous promenons dans notre pays."

"L'avantage d'avoir commencé par de grands désirs, c'est qu'on garde au moins de grands rêves. D'ordinaire, ils planent sur notre vie sans y exercer d'influence, mais pour peu qu'elle leur oppose une surface moins agitée ou moins insensible, ils laissent tomber un reflet de leurs nuances dans ce qui n'aurait été, sans eux, qu'une minute incolore. Nos amis sont là, ils se taisent et le silence, qui efface la présence des indifférents, enrichit à ce point la leur que nous pouvons croire à l'amitié. La jeune femme que notre cœur s'obstine à choisir laisse fondre, soudain, un caractère auquel nous nous sommes heurtés tant de fois, pour n'être plus qu'un adorable fantôme qui penche vers nous toute la douceur de l'amour, et un sourire plus beau que ceux qui montent de son cœur vient se poser sur ses lèvres. Ces moments où la réalité s'interrompt nous étonnent par une perfection qui ne leur ôte pas leur inanité, sans que nous discernions toujours que ce sont des présents que nous nous faisons à nous-mêmes. Il a suffi que notre vie s'adoucît un peu et qu'elle se vidât de ce qu'elle contient, pour que notre âme prît cette occasion de la remplir, un instant, de tout ce qu'elle ne contient pas. Le loisir n'est beau que lorsqu'il devient le miroir d'un rêve. C'est ainsi que les lacs semés dans les paysages, comme des espaces d'oisiveté, peuvent devenir des jardins d'extase, et, quand le rameur flottant sur leurs eaux s'étonne de leur splendeur pâle et vaine, il lève la tète, et il voit les nuages."



"Il est un art de vivre et on peut l'apprendre. Mais s'il consistait vraiment à se préserver des déceptions et des peines en se rendant insensible, on aurait horreur de le savoir. En vérité, il ne s'agit pas d'endurcir notre cœur, mais seulement de le protéger. C'est la généreuse étourderie de la jeunesse de se livrer sans réserve et aveuglément à toutes les occasions qui lui sont offertes. Il serait aussi fâcheux de n'avoir pas commencé par là qu'il deviendrait ridicule de continuer de la sorte. Il ne convient pas de laisser aux sots et aux méchants le pouvoir de nous atteindre aisément ; une secrète magie nous permet de les éloigner, et celui même qui se croit aux prises avec nous ne se doute pas qu'il passe à peine à notre horizon, où nous le lorgnons avec une curiosité flegmatique. Qu'un homme qui a appris la vie ait un air de calme et de froideur, qu'il recoure tour à tour, pour écarter le vulgaire, à la politesse ou à l'ironie, il ne fait qu'user de ses droits. Mais prendre pour sa nature ce qui n'en est que les défenses, ce serait la même erreur que de ne pas distinguer une ville de ses remparts. La question n'est pas, pour nous, de ne plus jamais être fous, mais de réserver notre folie pour les occasions qui en sont dignes. Qu'un être paraisse qui, par quelques signes, nous donne à croire qu'il est de la race supérieure, nous déploierons, pour l'accueillir, un enthousiasme qui dépassera infiniment celui de nos premiers temps, car comment comparer la fougue instinctive d'un jeune homme avec la hautaine imprudence d'un homme qui n'ignore rien des dangers auxquels sa folie l'expose et qui trouve sa volupté à les affronter en les connaissant?

Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense. Au-dessous de l'agrément des relations faciles, au-dessous du léger libertinage qui porte un homme vers toutes les grâces des femmes, c'est cette recherche sourde, sérieuse, et toujours naïve qui justifie le commerce que nous entretenons avec les autres.

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, à solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un autre être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir. Qu'un philosophe stoïcien se vante de se suffire : il ne s'aperçoit pas qu'il s'est desséché. La vraie poésie, au contraire, c'est de toujours nous accroître, sans nous suffire jamais, c'est de nous enfoncer en nous sans nous exclure de l'Univers, c'est d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller. A la volonté de nous ennoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer. Après nous être augmentés par notre effort, il est doux de nous enrichir par leur magie. Après nous être retirés aux circonstances, il est doux de rester encore, pour les rencontres que nous espérons, les sujets de la fortune, comme le joueur qui risque tout sur un coup de dés, comme le marin qui a besoin d'un bon vent. Après avoir étendu notre âme jusqu'à en faire un vaste royaume, il est doux de la laisser attendre le lever d'un être, comme les grands pays noyés d'ombre, le soir, attendent la lune.

Il est bien vrai qu'un homme ne prouve sa force que par la façon libre, sereine, élégante dont il supporte la solitude. Mais cette solitude n'aurait pas son prix, si l'on y arrivait trop facilement. Il faut avoir commencé par avoir eu tous les besoins. Alors même qu'un homme se trouve porté par le progrès de sa nature à un point où il n'a plus de vraie société qu'avec soi, il faut, une fois encore, distinguer absolument cet état d'avec la misanthropie. Le misanthrope s'aigrit et se rabougrit ; le solitaire se déploie et se purifie. Le misanthrope se barricade contre les hommes, tout en restant parmi eux. Le solitaire s'élève et ne s'enferme pas. Son âme n'est pas une maison gardée par les ronces : c'est un palais sur la hauteur, mais toujours ouvert, et qui, si personne ne s'y présente, n'en reste pas moins hospitalier. Qu'un festin soit servi, chaque soir, pour ces magnifiques seigneurs qui doivent venir se réjouir avec nous. Que tout soit prêt, jusqu'au luxe intime de sa chambre, pour cette dame qui s'est mise en chemin et qui tarde un peu, parce qu'elle vient de très loin. Même si cette fête ne devait être peuplée que de celui qui la donne, elle n'en aurait pas moins été offerte à l'Amitié et à l'Amour. L'art de vivre est d'apprendre à se passer de tout, en restant capable de tout accueillir."
                                                                          
                                                                   Abel Bonnard (extraits de "l'Amitié")


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