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Aussitôt ils le suivirent... (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

« Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes . Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. Comme il allait un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui eux aussi étaient dans une barque, réparant les filets. Aussitôt, il les appela; et, laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils partirent à sa suite ». (Marc 1.14-20)

Dans le récit par Marc de la vocation des premiers disciples, la réaction de ces derniers est extraordinaire : « Aussitôt, ils le suivirent ». A la différence de Luc, Marc ne rapporte aucun dialogue entre Pierre et Jésus. Il se contente de rapporter la commune réaction des pêcheurs, qui prend alors beaucoup plus de relief : « Aussitôt ils le suivirent ». Ce que dit Jésus est donc immédiatement suivi d'effet. Les hommes appelés obéissent sans plus tarder, sans discuter, sans hésiter, sans poser la moindre question ! Ils entendent une seule parole et ne demandent rien, ni signe, ni miracle, ni assurance, ni garantie. Ils s'empressent d'obéir.

Dans la suite du récit de Marc la foule est admirative et  impressionnée, mais par qui ? Par Jésus et non par les disciples ! Le regard de la foule est sur Jésus et non sur les quatre Galiléens qui sont derrière lui. Ce qui frappe la foule, ce n'est pas l'obéissance des premiers disciples, mais l'autorité de Jésus, la force de sa parole : « Ils étaient frappés, car il enseignait comme ayant autorité » (1.22), et plus loin: « Qu'est-ce que ceci ? Il commande avec autorité » (1.27). « Jamais personne n'a parlé comme cet homme », diront encore quelques gardes aux chefs du peuple (Jn 7.46). À aucun moment, les Évangiles ne s'extasient sur l'obéissance des disciples. En réalité ce qui est admirable, ce n'est pas que des hommes aient laissé leur barque, leur travail, leur entourage, leur métier, et même qu'ils aient « tout laissé », comme le dira Pierre, plus tard (Mc 10.28). Ce qui est admirable, c'est « l'autorité » de Jésus, c'est-à-dire la force de sa parole, qui parvient à arracher des hommes à leur quotidien, à retourner leur vie et leur donner un sens nouveau. Rien n'est dit de la prédisposition des quatre Galiléens à l'obéissance, de leur aptitude à l'écoute, des sentiments qu'ils ont éprouvés à l'appel de Jésus. Ce qui est mis en avant, c'est l'autorité, la puissance de la parole de Jésus. Il a suffi qu'il dise « venez à ma suite », et ils vinrent à sa suite. Ce que dit Jésus est si fort que c'est « aussitôt » suivi d'effet. L'important n'est pas l'obéissance, mais la parole qui fait naître l'obéissance.

Qui donc est cet homme, pour parler ainsi avec une telle autorité ?  Quel est celui dont la parole fait naître l'obéissance, d'abord de la part de deux Galiléens inconnus, puis à nouveau de la part de deux autres, et puis même, encore un peu plus tard, de la part d'esprits impurs dans la synagogue de Capharnaüm, au grand étonnement de la foule : « Qu'est-ce que ceci ? Quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (1.27). Quelle est donc cette puissance qui est en Christ, en sa parole ? La suite de l'Évangile va éclairer petit à petit ce point. On s'aperçoit, ainsi, au fil de la lecture qu'il en va avec les quatre premiers disciples comme il en va avec tant d'autres personnes, et même avec des éléments de la création : Jésus ordonne à la mer de se taire et elle se tait, au vent de se calmer et il se calme (4.39) ; il commande même aux démons de sortir et ils sortent (1.25 s). II ordonne enfin à un mort de sortir de sa tombe et le cadavre sort (Jean 11.43 s). Qui donc est-il pour parler avec une telle autorité ?

Il en va avec Jésus, exactement comme avec celui qui, au commencement du monde, a dit « que la lumière soit! » et la lumière fut. Ce que souligne, de son côté, le psalmiste au sujet de Dieu s'applique parfaitement à Jésus: « Lui, il parle et cela est ! Lui, il commande, et cela advient! » (Ps 33.9) . La puissance de la parole de Jésus est la puissance même de celle de Dieu. Qu'est-ce donc ? Jésus ne serait-il pas Dieu ? je crois que ce questionnement est ce que Marc veut faire naître à la lecture de son récit, un récit qu'il épure au maximum, pour nous placer devant l'essentiel : « Il dit : "Venez à ma suite", et ils vinrent aussitôt à sa suite ». Marc ne prêche pas sur les disciples, mais sur le Christ, pour faire comprendre qu'il est Dieu, puisque sa parole produit les mêmes effets que celle de Dieu.

Dans le récit parallèle de Luc, la vocation de Pierre s'accompagne d'une pêche miraculeuse (5.1 s). Luc rapporte le miracle pour donner plus d'autorité et de crédit à celui qui invite à être suivi. Si Pierre finit par suivre Jésus, c'est bien parce qu'il a été témoin d'une pêche hors du commun. Dans le récit de Marc, il en va tout autrement : Jésus accomplit bien un miracle, cependant le miracle en question n'est pas la pêche, mais l'obéissance de Pierre et d'André, puis à nouveau, l'obéissance de Jacques et de Jean, comme aussi celle de Lévi, plus tard, et puis la nôtre aujourd'hui, en tant que disciples. Chaque fois que quelqu'un devient disciple et suit Jésus, c'est un miracle opéré par Jésus, un miracle aussi grand que la résurrection d'un mort. C'est d'ailleurs ce que suggère Marc dans son récit de la vocation de Lévi. Celui-ci « se leva » de son bureau de péager (Mc 2.14), comme Lazare de sa tombe: Le verbe « se lever », employé pour Lévi, est celui de la résurrection. Lévi était donc comme mort, jusqu'à ce que Jésus l'appelle. Le miracle, c'est l'effet de la parole de Jésus, qui fait advenir à la vie, à la vraie vie, la vie en Dieu. Émerveillement que de voir à quel point la parole du Fils de Dieu a eu sur nous un tel impact, comment elle nous fait advenir à la vie.

Dans les récits de vocation que l'on trouve dans l'Ancien Testament, la plupart contrastent avec celui de l'appel des disciples sur un point très intéressant. Ceux qui sont appelés par Dieu se permettent de discuter avec lui avant de lui obéir. Moïse pose ainsi toute une série de questions et réclame de Dieu des réponses, alors qu'il est devant le miracle d'un buisson qui brûle sans se consumer (Ex 3.1 s). Celui qui l'appelle est Dieu lui-même, et Moïse ose pourtant émettre des objections... Dieu lui a ordonné d'enlever ses sandales et non de poser des questions, et le petit berger se permet d'interroger le Seigneur du ciel et de la terre... Sa vocation ressemble fort à un marchandage, où l'homme s'autorise quelques tractations avec Dieu avant de lui obéir. Jérémie, de son côté, objecte aussi (1.6) et attend des signes avant d'obéir. Jonas, quant à lui, se contente de fuir tout simplement, sans répondre le moindre mot à Dieu (1.3), avant de finir tout de même par s'incliner longtemps après, après des tas de péripéties. Ézéchiel, pourtant doté d'une extraordinaire vision céleste, fait longtemps la sourde oreille, avant de s'incliner lui aussi devant l'autorité de Dieu...  Dans le récit qui nous occupe, l'obéissance des disciples est immédiate, ce qui ne fait que souligner l'extrême autorité de la parole de Jésus, alors que pourtant aucun buisson ne brûle au bord du lac, ni que le ciel ne s'est ouvert en des visions extraordinaires. Les disciples ne discutent pas, ne posent aucune question, ne font aucune objection, alors qu'ils seraient bien en droit de le faire, car l'inconnu qui est devant eux, n'a rien qui le distingue des autres hommes, sinon sa parole, en laquelle il décèle une telle force, que toutes les objections disparaissent, et qu'il est exclu pour eux de désobéir : ils laissent tout et le suivent ! Telle est donc la force de la parole de Jésus, qui engendre l'obéissance.

Quelle est donc la nature de la puissance du Christ ? De quoi est faite la force de sa parole ?  Marc n'en dit rien, ou plutôt il va tarder à le dire, pour nous le faire comprendre avec beaucoup de finesse. Il est bon de s'arrêter un peu sur ce point de son Évangile.

Avant même d'adresser la moindre parole aux disciples, nous rapporte Marc, Jésus commence par les regarder. Le récit est si dépouillé que la mention du regard de Jésus n'échappe pas,  d'autant moins qu'elle est répétée : Jésus « voit » Simon et André, puis il leur parle (v 16). Même chose ensuite : il « voit » Jacques et Jean, puis les appelle (v 19). C'est encore la même chose pour Lévi : Jésus le « voit » dans son bureau de péager, puis lui demande de le suivre (2.14). L'appel de Jésus semble donc être inséparable de son regard. Sans doute y a-t-il dans son regard la même force que dans sa parole ? Mais Marc ne dévoile encore rien à ce sujet, tout simplement parce que cela relève d'une certaine pudeur à respecter.

Marc attend le dixième chapitre de son Évangile pour lever un peu le voile. Il le fait à l'occasion d'un récit qui a tout d'un récit de vocation, à ceci près qu'il s'agit d'une vocation manquée ! Le récit en question est celui de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche. Lorsque Jésus se trouva en présence de ce dernier et qu'il l'invita à le suivre pour devenir son disciple, Marc nous dit que Jésus a commencé par le regarder. Le regard et l'appel sont encore une fois étroitement liés. C'est alors que Marc intercale entre la mention du regard et celle de l'appel, un simple verbe, sans faire le moindre commentaire, le plus discrètement possible : « l'ayant regardé profondément, il l'aima et lui dit : ...suis-moi » (10.21). Telle est la force du regard du Christ: l'amour. Marc n'en dit pas plus !

Pour attirer un peu l'attention du lecteur sur l'amour du Christ, Marc a seulement pris soin de changer de verbe pour désigner le regard de Jésus. Il n'utilise pas cette fois le simple verbe « voir », utilisé pour les premiers disciples, mais un autre verbe, plus précis et plus fort, que l'on pourrait traduire par « regarder à l'intérieur », ou « regarder profondément » (emblépein). Le regard d'amour du Christ est si intense, si pénétrant qu'il va jusqu'au plus profond de l'âme, sans être le moins du monde un regard inquisiteur ou indiscret, car il ne s'agirait plus d'un regard d'amour. L'amour : telle est donc la force du regard du Christ, telle est aussi la force de sa parole : une force impossible à mesurer, car elle dépasse tout ce que l'on peut en dire. Le miracle de sa parole, le miracle de notre obéissance, c'est le miracle de son amour pour nous. Son amour est tel, en effet, qu'il ne paraît pas possible de lui désobéir.

Au bord du lac de Galilée, les disciples ont perçu dans le regard de Jésus et dans sa parole une telle force d'amour, qu'ils se taisent et obéissent. Quand l'amour est extrême, il plonge dans le silence. Il n'y a plus rien à dire. Laissant tout, les disciples suivent Jésus... Si le jeune homme riche s'est permis de désobéir, c'est parce que l'argent a blindé la porte de son cceur et qu'il est resté attaché à son argent. Obéir au Christ, c'est ne pas résister et ouvrir la porte à son amour, c'est laisser son amour nous gagner le coeur.

Lorsque nous nous sentons interpellés dans notre vie, comment savoir que cela vient de Dieu ? Nous le savons avec certitude, lorsque nous pouvons dire avec les disciples d'Emmaüs : « Notre coeur ne brûlait-il pas lorsqu'il nous parlait ? » (Lc 24.32). A l'appel de Dieu, le coeur brûle sans se consumer, comme le buisson ardent devant Moïse ! Même si notre coeur malade ne brûle que faiblement, la brûlure se reconnaît entre mille. Lorsque l'amour commence à embraser notre coeur, alors il n'y a pas de questions à poser au Christ, pas d'objections à émettre, pas de remarques à faire, car elles disparaissent toutes dans ce feu-là, non pas le feu de notre amour pour le Christ, mais le feu de son amour pour nous. Tel est le véritable feu qui embrase une vie.

Avant de parler aux disciples, Jésus ne prend même pas la peine de se présenter à eux, C'est étonnant ! Il leur est pourtant totalement inconnu. Aucun détail de l'Évangile ne laisse entendre que ces quatre pêcheurs auraient eu écho de la première prédication de Jésus. Au jour du baptême, sur les bords du Jourdain, il n'y avait que des Judéens auprès de Jean Baptiste (Mc 1.5). Pas le moindre Galiléen n'a accompagné Jésus. Pas le moindre Galiléen non plus, n'était présent ensuite dans le désert auprès de Jésus durant les jours de sa tentation. Alors qu'il est totalement inconnu des quatre pêcheurs, Jésus ne décline rien de son identité, n'avance aucune affirmation qui pourrait l'accréditer comme envoyé de Dieu. Les prophètes, avant lui, ont émaillé leurs discours de formules caractéristiques pour qu'on les reconnaisse : « Ainsi parle le Seigneur », « oracle du Seigneur », « la parole du Seigneur m'a été adressée en ces termes »... Rien de cela dans la bouche de Jésus ! A aucun moment dans l'Évangile, le Christ n'emploie de telles formules, il n'a pas besoin d'authentifier sa parole, car la force de sa parole suffit. En vérité, il y a en lui plus qu'un prophète : il est la Parole même de Dieu, la Parole faite chair ; il est Dieu. Il parle et cela est. A quoi bon demander des signes, des preuves, des attestations, des justificatifs, des miracles ? Son insondable amour ne suffit-il pas ?

La parole du Christ n'est pas une parole qui rejoint des vies extraordinaires, mais une parole qui transforme des vies ordinaires pour les entraîner dans l'extraordinaire. Elle n'est pas une parole accueillie par des saints, mais une parole qui fait devenir saint. Non pas une parole qui séduit, mais une parole qui fait brûler de l'amour de Dieu. Non pas une parole qui manipule et aliène, mais une parole qui façonne des existences pour les faire devenir ce qu'elles sont appelées à être : des créatures nouvelles. Non pas une parole qui se mesure à l'aune des paroles humaines, mais une parole qui est à la mesure de celles de Dieu.

Comment se fait-il que des hommes obéissent à ce point ? et aussi comment se fait-il que des hommes n'obéissent pas ? L'extraordinaire n'est pas d'obéir au Fils de Dieu, mais de lui désobéir !

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, devant toi se prosternent les cieux et la terre. Le soleil et tous les astres obéissent à tes ordres ; les vents et les mers ne résistent pas à ta parole ; les bêtes des champs et les oiseaux du ciel sont soumis à ta volonté ; même les esprits impurs s'inclinent à ta parole, et une légion de démons ne se permet pas de faire obstacle à ton commandement. Et nous, Seigneur, dans notre égarement, nous nous permettons de te désobéir ! quel orgueil a pu ainsi nous troubler l'esprit et nous rendre à ce point insensés ?

L'homme est le seul à qui Dieu a donné ce qu'il n'a pas donné aux autres créatures visibles. Le soleil et la lune n'ont pas la faculté de lui désobéir, pas plus que les vents et la mer. Mais nous, nous le pouvons, car l'homme est celui à qui la liberté a été donnée, parce que pour Dieu, aimer l'homme, c'est l'aimer en le laissant libre d'obéir ou de désobéir. Sa grandeur, c'est la grandeur de sa liberté et la grandeur de l'amour de Dieu pour l'homme. En nous aimant, il court le risque de notre désobéissance, pour que notre obéissance soit la réponse libre de notre amour. Aucune obéissance ne sera plus grande à ses yeux que la nôtre, car elle est l'expression de notre liberté, d'un libre amour.

« Venez à ma suite », dit Jésus avec la force de son amour. Quatre pécheurs de Galilée, dans leur totale liberté, laissèrent leur barque et le suivirent... Merveille et miracle de l'amour qui attire avec tant de force !

 

 

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christocentrix 02/05/2010 23:51



Cet article (et les suivants) concernant l'appel des premiers disciples (dans l'Evangile de Marc) est tiré des prêches et méditations de Daniel Bourguet, réunies sous le titre
: "Devenir disciple", éditions Olivétan, 2006.