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Nikoloz Baratachvili : destin de la Géorgie

Publié le par Christocentrix

baratachvili destin Géorgie 
Baratchvili mon coursier

baratchvili mon coursier2

 

portrait Baratachvili NikolozLe poète géorgien Nikoloz Baratachvili est le premier et le plus grand poète romantique de la poésie géorgienne. L'importance de son oeuvre ne saurait se mesurer ni à la langue dans laquelle il écrit ses vers, ni à l'époque où il les compose, ni au volume de l'oeuvre qui se réduit à ce mince recueil, car il appartient à cette catégorie de poètes qui chantent des sentiments profondément ancrés dans le coeur de l'homme que la marque du temps et la barrière de la langue sont impuissants à en limiter la portée.

Son existence n'a rien que de banal sinon qu'il était issu d'une famille aristocratique dont la lignée maternelle parentait au roi de Géorgie Irakli II. Il est né le 15 décembre 1817. En 1827, il entre à l'école réservée aux enfants nobles et reçoit l'enseignement de grande valeur du pédagogue C. Dodachvili, qui le révéla à lui-même.  On sait que ce maître fraternel eut une grande influence sur le jeune poète et l'aida à découvrir les dons qu'il portait en lui. 

Peu après sa sortie du collège, Baratachvili fut obligé de prendre un emploi dans l'administration et d'entrer à la chancellerie de la justice ; il y travailla petitement dans une atmosphère que ses lettres nous donnent à imaginer, c'était le monde sans horizon que dépeint « Le Revizor », la pièce de Gogol qui fut jouée en cette même année 1836. C'est seulement après huit années passées dans cette ambiance où devaient régner l'arbitraire et la mesquinerie, qu'il obtint un travail mieux rémunéré et moins accablant lorsqu'il fut nommé adjoint civil du gouverneur de la province de Nakitchevan, puis de celle de Gandja, toutes deux récemment acquises à l'Empire après la guerre russo-perse que les troupes russes, où servait une grande partie de la noblesse géorgienne, venaient d'achever victorieusement. En mars 1845, le poète se rend à Tiflis (Tbilissi) où il effectue un ultime séjour qui dure trois mois, puis il repart pour Gandja où il passe les derniers moments de son existence dans une bourgade déshéritée au climat aride ; atteint de congestion pulmonaire, il y meurt dans la solitude, âgé de 28 ans.

Ses oeuvres manuscrites qui n'ont jamais été publiées de son vivant furent rassemblées et conservées par les soins pieux d'une amie ; elles ne furent éditées pour la première fois que près de vingt ans après sa mort dans la revue littéraire « Tsiskari », le plaçant d'emblée au rang des plus grands écrivains géorgiens. Le transfert des cendres de Nikoloz Baratachvili, de Gandja à Tiflis, sera en 1890 pour l'intelligentsia de la Géorgie, l'occasion d'organiser une importante manifestation contre l'oppression nationale à laquelle étaient soumises les nations colonisées dans l'Empire tsariste.

La poésie de Nikoloz Baratachvili est l'aboutissement de toute une série d'influences convergentes. Il faut se représenter la situation de la Géorgie et de l'Empire russe dans cette première moitié du XIXème siècle, et particulièrement dans les années entre lesquelles s'inscrit la brève existence du poète. La Géorgie, située au pied du Caucase sur la rive orientale de la mer Noire, est un pays de très ancienne existence puisqu'elle comprend la Colchide des légendes grecques et l'Ibérie décrite par Strabon. Harcelée par les incursions des Turcs et des Persans, elle avait signé à la fin du XVIIIème siècle un traité qui la plaçait sous la protection de la Russie dont la rapprochait son appartenance à la même religion ; elle se tournait également, par ce biais, vers l'Europe dont elle avait été séparée depuis la chute de Byzance. Mais en 1801, elle avait été annexée d'autorité et incorporée dans l'Empire russe.

Sombre et cruelle époque où dans tout l'Empire sévissait, depuis 1825, le règne tyrannique de Nicolas Ier... La contrainte intellectuelle allait au point que, dans les ouvrages d'histoire enseignée dans les gymnases, la censure supprimait les noms des héros de l'antiquité qui avaient lutté pour la liberté. Après la Révolution de Juillet dont les vagues s'étaient étendues à toute l'Europe et menaçaient la Russie; le Général Paskevitch qui venait tout juste de quitter le poste de Gouverneur du Caucase, noyait dans le sang l'insurrection des patriotes polonais. Dans cette période de réaction, sous l'influence de l'élite intellectuelle déportée au Caucase, des Décembristes russes et des patriotes polonais, une conjuration s'était formée en Géorgie en 1832 en vue de redonner au pays son indépendance mais elle avait été dénoncée et ses membres arrêtés et proscrits.

Le même échec assombrissait la vie privée du poète. Son enfance s'était déroulée dans une atmosphère où la douceur de la vie familiale était rendue étroite et morose par la contrainte de l'argent. Maintenant, en raison de ses difficultés matérielles, son père l'empêchait de donner suite à son rêve de gloire et d'action en lui interdisant la carrière des armes ou la poursuite de ses études à l'Université, brisant net l'inclination à agir et l'impatience de gloire qu'enfermait alors en son coeur tout adolescent doué de quelque noblesse d'âme. Certes, dès qu'il est en âge de fréquenter le monde, Baratachvili ne cesse de participer aux réceptions de la société aristocratique, à se mêler à tout ce que Tiflis (Tbilissi), petite capitale du Caucase, compte de jeunesse dorée, de fins esprits et de séduisantes beautés. On se réunit dans le salon des Tchavtchavadzé, l'une des familles illustres de la Géorgie, dont le père est un poète de grande valeur, traducteur de Racine, de Voltaire et de Parny, et les trois filles, de troublantes égéries qui inspirent aux jeunes gens des amours passionnées. Baratachvili est follement amoureux de l'une d'elles, cette Catherine à qui il dédiera la plupart de ses vers, et est lié d'amitié avec l'autre soeur, Nino, veuve de l'écrivain Griboedov. En société, il se montre joyeux, enthousiaste, il compose des épigrammes, joue du thari ou du tchongouri, les guitares d'orient, et raffole de danse malgré une claudication consécutive à un accident survenu à l'âge de quinze ans.

Mais, pas plus que celui de Musset ou de Stendhal, le dynamisme de Baratachvili ne doit nous tromper ; ce n'est pas la coterie mondaine qu'il fréquentait, si éclairée qu'elle fût, éprise même de belles lettres et d'idées libérales, qui pouvait fournir à son esprit le climat qui lui était nécessaire. Il aimait la gloire, l'amour et la générosité et aspirait intensément au bonheur. Or, après l'échec de la conspiration, il régnait à Tiflis, comme dans toutes les petites capitales des provinces et des principautés d'Europe, un esprit semblable à celui que Stendhal évoque dans « Lucien Leuwen », le roman inachevé qu'il commence précisément à écrire en 1834, l'année dont sont datés les premiers vers de Baratachvili - « C'étaient avant tout, des hommes d'esprit et de plaisir qui, peut-être, le matin s'occupaient sérieusement de leur fortune, mais, le soir, se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent pas le pouvoir car pour cela il faudrait se fâcher, blâmer, être triste ». Tel était l'air du temps; il fermait la réalité aux âmes inquiètes et aux nobles ambitions et les dérivait vers le rêve et l'imaginaire. C'est sur ce fond que se développe la sensibilité romantique dont Lermontov, le grand contemporain de Baratachvili a tracé un tableau saisissant dans « Un héros de notre temps ».

L'absence d'ouverture au monde, le défaut de prise sur la réalité, l'impuissance à peser sur le cours des événements tendent naturellement à donner une particulière exaltation aux sentiments et à ressusciter le mythe éternel de « l'amour fou » que tous les poètes lyriques ont de tout temps célébré; mais la sensibilité romantique lui confère une résonance d'un tout autre diapason qui tient sans doute à ce que l'amour devient alors une nécessité vitale. L'individu romantique, impuissant à saisir le monde et à communiquer avec lui, ayant perdu son « être social », son « double », ou, comme le héros de Chamisso, son « ombre », la femme devient, pour reprendre l'émouvante expression de Novalis, « l'essence complémentaire » qui permet à l'homme de s'accomplir. C'est pour cette raison que les thèmes de l'absence d'amour et de la solitude douloureuse de l'âme se mêlent si intimement dans la poésie de Baratachvili. Pour se faire une idée plus précise de son état d'esprit, il importe de se rappeler qu'il existe deux niveaux dans l'acuité du désespoir et dans la puissance de l'angoisse ; il y a d'une part l'exaltation poétique banale de la douleur, cette jouissance de la mélancolie par laquelle les poètes romantiques, et non des moindres, répondent habituellement aux injures de la réalité, et puis, il y a un « crève-coeur », un registre de la douleur beaucoup plus profond et plus grave où le mal-aimé ne sent pas seulement que tout est dépeuplé par l'absence d'un être cher, mais où il pressent qu'il est en quelque sorte damné, condamné par une voix mystérieuse ! Le poème « L'âme solitaire » a le même accent poignant que le « desdichado » de Nerval, le déshérité.

Les êtres d'une essence si fine sont naturellement enclins au mysticisme ou au panthéisme ; dans le cas de Nerval, si proche de Baratachvili, l'épanchement du rêve dans la réalité conduit à une mystique, à un syncrétisme qui unifie toutes les croyances et qui pacifie toutes les discordes de l'âme. Chez Baratachvili la communion avec la nature fait l'objet d'une effusion panthéiste où l'on retrouverait sans peine des thèmes néo-platoniciens hérités de Roustavéli. C'est la nuit surtout, la grande nuit qui marche, chère à Baudelaire, qui touche le plus profondément le coeur du poète. Durant ces instants privilégiés, lorsque le favorable minuit le contemple en silence et le scrute de ses milliers de prunelles dardées dans l'ombre, il ne se sent plus isolé du monde, il n'est plus exclu de l'amour et de la communion des créatures.

Le poète ne se complaît pas seulement dans la communion avec la nuit; un grand appel vers la lumière, un appel à la liberté et à la révolte, s'élève de son oeuvre pour annoncer que la douleur humaine n'est pas vaine, qu'elle n'est que le chemin aride qui permet d'accéder à l'ivresse de la connaissance du monde. Le romantisme de Baratachvili tourné vers le combat pour l'avenir, ne prône pas seulement le courage qui fait affronter la solitude, il enseigne aussi à traverser les abîmes, à affronter les cris des corbeaux et les ululements des vents. A travers la poursuite farouche, sans fin mais non désespérée de l'Idéal, le beau poème de « Mérani » (traduit dans ce volume sous le titre : mon coursier) trace en lettres de feu l'idée que cette prospection inquiète n'est pas inutile ou insensée :

Je n'aurai pas été l'inutile victime

Car le chemin frayé ne s'effacera pas ;

Les poètes demain retrouveront tes pas,

Et leurs chevaux sans peur franchiront les abîmes.

Il affirme hautement que le poète et l'homme ne sont pas sur terre sans raison. La soif de l'absolu est inséparable de la soif de l'action. Les thèmes et les poèmes d'inspiration politique et nationale montrent que les malheurs de la patrie et l'échec politique de 1832 ont causé au poète une inguérissable blessure. Le long dialogue du « Destin de la Géorgie » est une sorte de monologue divisé où, comme le jeune Hamlet, Baratachvili s'interroge sur ce qu'il faut assumer pour que la nation puisse être. Pour sauver la Géorgie des massacres et des dévastations qui menacent son peuple de la destruction physique, le vieux Roi a décidé de demander la protection de la Russie à laquelle l'unissent les liens de la foi ! Il n'est pas d'autre issue, mais que deviendra la liberté de son peuple ? Quel en sera le futur destin ? C'est ce dilemme, ce déchirement qu'exprime le poème dans lequel s'ébauchent les prémisses du réalisme que le grand poète et penseur Ilya Tchavtchavadzé développera dans la seconde moitié du XIXème siècle.

Dès le début de son oeuvre poétique, Baratachvili manifeste à l'évidence le souci d'échapper à l'influence orientale et archaïsante qui avait cours dans la littérature géorgienne et dont le plus éminent représentant était son oncle, le poète G. Orbéliani. Si l'on trouve dans les premiers poèmes de Baratachvili une certaine préciosité de ton, des images bibliques, des périphrases classiques qui l'apparentent à ses devanciers, il se libère très vite des formes traditionnelles pour revenir à la vérité et à la vie, à une représentation libre et complète de la nature. Il retrouve d'instinct le verbe naturel et puissant de Chota Roustavéli et, le premier, il introduit dans la littérature de son pays le ton et les motifs de l'Europe, en faisant passer dans sa poésie l'expression des rêves, des regrets et des révoltes qui forment la trame de sa vie intérieure. Dès lors, la musique et le rythme de ses vers jaillissent avec l'aisance et la fluidité d'un jeu d'eaux ; ils confèrent à sa poésie le charme et la pureté de la source, si difficiles à rendre perceptibles à travers le voile de la traduction.

Baratachvili n'a pas eu le temps de laisser une oeuvre poétique considérable ; outre les poèmes que nous présentons ici, on ne compte de lui que des lettres et quelques ébauches de poèmes. Il semble que ce ne soit qu'un mince filet, mais, repris et transmis par les générations, ces vers que chacun de ses compatriotes connaît par coeur forment un fleuve inépuisable. Avec celles de Roustavéli et de Galaktion Tabidzé, il n'est pas dans la poésie géorgienne de voix plus émouvante. Le public russe qui connaît son oeuvre par une admirable traduction en langue russe due à l'art inspiré de Boris Pasternak, le place à juste titre aux côtés de Pouchkine et de Lermontov, dans la troupe sacrée de ceux qui portent l'étoile au front, parmi les purs poètes qui célèbrent et illuminent la vie des hommes; « Hors de leur calme demeure, dit Hôlderlin, les Dieux envoient souvent leurs favoris séjourner quelque temps sur la terre afin que, devant leur noble image, le coeur des mortels se réjouisse et se souvienne ».

 

 (ce texte, traduit du géorgien, est de Serge TSOULADZÉ, qui l'a écrit à Tbilissi en Juin 1968.)

 

Les poèmes du recueil "Destin de la Géorgie" ont été adaptés par Max Pol Fouchet, Pierre Gamarra, Jacques Gaucheron et Guillevic ont été traduits du géorgien par Gaston Boitchidzé. L'admirable édition bilingue (Editeurs Français Réunis) présentée ici date de 1968. (140 pages, 35 poèmes).

 

 

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christocentrix 24/04/2012 11:15

bien content que celà vous interesse ! Je ne puis vous dire si ce livre est encore disponible ( mais étant donné son ancienneté, j'en serais étonné); en ce qui me concerne je l'ai trouvé chez un
bouquiniste lors d'un séjour à Aix-en-Provence...mais avec internet (presque)tout est possible via Amazon, PriceMinister, Chapitre.com, etc....essayez avec les coordonnés indiquées ou un
mot-clef...bonne chasse !....En attendant, je vais scanner pour vous deux autres poèmes qui seront affichés à la suite de ce même article (dans les heures qui viennent). Tout le monde pourra ainsi
en profiter....Cordialement.

Julien P. 23/04/2012 23:17

Gargimardjos !

cette édition bilingue est-elle disponible à votre connaissance ?

Merci en tous cas d'avoir copier pour nous ces pages magnifiques en géorgien comme en français.