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bréviaire méditerranéen

Publié le par Christocentrix

                 Aux marges de l'histoire et de la géographie, mais aussi du récit d'aventures et de l'enquête ethnologique, Predrag Matvejevitch tente de comprendre ce qu'est le monde méditerranéen, ce que sont les peuples et les cultures qui le caractérisent. Il décrit cet univers dans toutes ses dimensions, évoque aussi bien son climat, ses sols, ses cultures - vigne, olivier -, que les peuples qui l'habitent ; aussi bien un fait d'histoire que l'ambiance d'une taverne, une particularité linguistique qu'un souvenir de voyage, la rencontre d'une forte personnalité, une émotion devant un site. La Méditerranée, dans ses mythes comme dans ses déchirements, avec ses paysages grandioses et l'âpreté de ses sols, avec ses hommes violents, austères mais généreux, apparaît ici sous un nouveau visage - son visage éternel.bréviaire méditerranéen

  Une grande voix de la Mitteleuropa - d'un monde continental, des grandes plaines croato-pannoniennes - a écrit sur la Méditerranée un livre génial, inattendu et fulgurant, qui enrichit tout autant l'historiographie culturelle que la littérature proprement dite de la mer, avec ses trésors poétiques millénaires aussi fabuleux que ceux qui ont sombré au fond des abîmes. Mais Predrag Matvejevitch - éminent spécialiste d'études romanes de l'université de Zagreb, Rome... professeur invité à la Sorbonne nouvelle et intellectuel européen de tout premier plan - est aussi un homme de la côte; c'est un Croate, né à Mostar, en Herzégovine, à une cinquantaine de kilomètres de l'Adriatique, qui, enfant déjà, était fasciné par les fleuves et les rivages méditerranéens, et se demandait pourquoi la bande littorale est parfois si étroite et si courte, et pourquoi les gens qui vivent sur la côte ont d'autres habitudes et chantent d'autres chansons. La curiosité poétique du petit garçon a grandi et mûri chez l'érudit, le grand critique littéraire et le grand intellectuel, pour inventer, dans ce bréviaire inattendu, une forme spécifique d'une grande originalité.

 

Qu'est-ce que ce livre, qui défie avec une exquise discrétion les genres littéraires? La Méditerranée de Matvejevitch, comme il le dit lui-même, ce n'est pas seulement l'espace historico-culturel, étudié magistralement et peut-être définitivement par Braudel, ni l'espace mystico-lyrique célébré par Gide ou par Camus. C'est une oeuvre fascinante qui tient tout à la fois du portulan, du lexique et de l'essai/roman reposant sur une fidélité absolue au réel. Son bréviaire devient un livre épique et plein de tendresse et de respect pour chacun des innombrables destins que la mer conserve et ensevelit, comme un énorme gisement d'archives ou un non moins énorme dictionnaire étymologique. La mer est profonde, abyssale, mais le discours de Matvejevitch est aérien, il saisit les grands fonds à la crête brillante des vagues, il a la légèreté du ressac en dépit de l'immensité parfois aussi tragique de ce qu'il embrasse. Il sait faire parler la grâce de la Méditerranée, comme Raffaele La Capria dans sa si belle Armonia perduta. 

La culture et l'histoire plongent directement dans les choses, dans les pierres, dans les rides des visages humains, dans le goût du vin et de l'huile, dans la couleur des vagues. Matvejevitch tente de saisir la Méditerranée, de s'abandonner au charme de ce mot, mais aussi d'en circonscrire rigoureusement le sens, de tracer des limites et des frontières. Il suit les différentes routes méditerranéennes, celles du trafic de l'ambre et des pérégrinations des juifs séfarades, de l'extension de la vigne et du cours des fleuves; les frontières alors se font mouvantes et ondoyantes; quoique cohérentes et concentriques, elles dessinent des courbes idéales comme les isobares ou comme les crêtes des vagues.

Matvejevitch s'attarde sur beaucoup de choses concrètes, qui exigent d'être racontées pour être saisies: l'odeur des cordages sur les môles et les superstitions que ceux-ci font naître, l'écume qui n'est pas la même dans toutes les mers, les différentes tonalités des ténèbres sur la mer, la variété et la nomenclature des filets, les couleurs de la peinture dans les différents pays, les dénominations de la mer et les figurations de la rose des vents, la structure théâtrale des criées au poisson, le lexique et la gestuelle de l'injure et la contemplation de la mer comprise comme une prière.

 

Bréviaire méditerranéen, Pedrag Matvejevitch.

(Fayard, 1992,  puis en poche "Petite Bibliothèque Payot", 1995).

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