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Cherchell (Iol Caesarae de Maurétanie) par Louis BERTRAND

Publié le par Christocentrix

"La première fois que je vis Cherchell, ce fut par un soir du mois de mai. J'avais quitté le chemin de fer à Marengo, pour prendre une bonne vieille diligence de l'ancien temps, qui, en trois petites heures, devait me conduire à l'antique Césarée de Maurétanie. La chaleur était déjà très forte. Malgré la ventilation de la course, un air d'une lourdeur intolérable emplissait les défilés et les ravins du Sahel. Le soleil frappait d'aplomb sur le cabriolet. La lumière brûlante filtrait entre la trame de la toile, comme par les trous d'un crible. Les reflets incandescents que renvoyaient les roches avoisinantes m'aveuglaient et m'irritaient les paupières. Une poussière blanche et corrosive soulevée par les pieds des chevaux ajoutait au malaise de l'étouffement la souffrance de mille piqûres continuelles. Une torpeur engourdissait mes membres, et cependant je ne pouvais pas m'assoupir, tellement ce supplice de la poussière et de la chaleur me surexcitait les nerfs.Il dura pendant des lieues...Soudain, une détente se produisit. Des souffles larges passaient, apportant avec eux une senteur d'algues et d'iode. Je reconnus l'odeur enivrante de la mer. Nous venions de dépasser un petit village de colons, et nous avions gagné le sommet d'une côte, d'où l'on découvre tout le versant opposé, jusqu'à la limite des rivages.La mer apparaissait de plus en plus nettement : d'abord amincie en une étroite bande d'un vert léger qui se fondait dans le gris nacré de l'espace, elle se déployait maintenant, immense et bleue, d'un bleu pour ainsi dire aérien, le bleu limpide, angélique et souriant des ciels d'aurore. C'était une chose si délicieuse à voir que j'en oubliai la longueur de la route, la poussière et le mauvais soleil de la méridienne. Cherchell était tout près ; - et j'admirai ses antiques fondateurs de lui avoir choisi un cadre à la fois si noble et si doux. Quelle différence avec les régions arides et montueuses que nous avions traversées !

Cherchell ruines aqueducLa route venait de faire un coude brusque entre les arches rompues d'un aqueduc romain. Nous avions à notre droite le dôme colossal du Chénoua, qui surplombe le promontoire de Tipasa et qui borne tout l'horizon du côté de l'est. A gauche, du côté du couchant, dans un lointain inappréciable, le cap Ténès, tout entier visible à travers les brumes, élevait très haut ses pylônes bleuâtres. Au sud, à une faible distance, ondulaient de molles collines, toutes couvertes de vignobles et de cultures ; et, devant nous, la pleine mer s'élargissait au bas des falaises.

C'est sur cette terrasse resserrée entre les collines et les rochers du rivage que Cherchell est assise et qu'elle étend, pendant plus d'une lieue, sa campagne riante.

Le soleil se couchait. Sous les teintes vermeilles de la lumière décomposée, la végétation des vignes, des cyprès et des pins en parasol qui s'étagent tout le long. des hauteurs avoisinantes, semblait les revêtir d'une paroi de métal poli, un métal où se fussent confondues toutes les patines du bronze et toutes les rutilances de l'or. Dans cette coulée de verdures aux tons opulents et chauds, les moindres feuilles se détachaient, précises et brillantes, ainsi qu'en un travail d'orfèvrerie. Mais rien n'était suave, à la crête des collines, comme les cimes rondes des pins, courbés sur l'abîme du ciel crépusculaire, grand miroir verdâtre au rayonnement mélancolique, où, parmi des rousseurs ardentes, vibrait une poussière d'atomes lumineux.

Cherchell ChenouaDe ces coteaux éclairés par les rayons du soleil oblique, comme d'un espalier d'émeraude, des reflets dorés ruisselaient jusqu'au milieu de la route, se répandaient sur les arbustes des jardins, les façades des petites villas. Les haies de rosiers sauvages qui, à perte de vue, bordent les fossés du chemin en étaient transfigurées.

Ces haies fleuries de roses offraient une autre merveille. Elles étaient tellement alourdies de corolles, de boutons en qu'on eût dit une double file de reposoirs drapés de mousselines et surchargés de bouquets. Derrière les haies, comme pour ajouter à la pompe, se dressaient les grande panaches des roseaux. Toute l'avenue avait l'air d'être ornée pour le passage d'une procession. Des pétales s'envolaient aux brises. Les touffes et les guirlandes se soulevaient et se gonflaient comme les falbalas d'une, robe de bal. Jamais nulle part, - pas même Tipasa, ni dans les roseraies fameuses de Boufarik, - je n'en avais vu une telle profusion. Il y en avait de toutes formes et de toutes nuances, - de minuscules comme des banxias, d'énormes comme des pivoines, de carminées, de rose-pâles, de blanches à peine teintées de veinules purpurines. Mais toutes avaient la finesse, la transparence de la gaze, la fragilité, le papillonnement de la neige. Ces fleurs qui semblent faites pour être gaspillées, écrasées, foulées aux pieds dans des fêtes, ou dans des orgies, il faut les voir comme ici, en buissons exubérants et monstrueux, en jonchées, en amoncellements de gerbe. On a comme une envie amoureuse de les prendre à pleine bouche, de se rouler sur elles. On comprend que la rose est, par excellence, la fleur de la volupté, l'emblème cher à Vénus. Ce mois de mai qui lui est consacré est aussi le mois des roses. Or, je me souviens que Cherchell dut être, au temps de sa gloire, très dévote à Vénus, si l'on en juge par le nombre des statues de la déesse qu'on a retrouvées dans ses ruines. La ville africaine avait voulu faire honneur à sa patronne. Elle s'était tellement parée de roses que sa ceinture en éclatait et que tout l'air en était embaumé autour d'elle.

Nous allions ainsi, parmi les fleurs printanières et les lueurs épanouies du couchant. La glace unie de la mer réfléchissait les couleurs du ciel avec une insolite magnificence. La mer était adorable en cette minute. C'était une étoffe de rêve, une vaste moire miraculeuse qui eût emprunté aux pierres et aux métaux les plus rares leurs scintillations et leurs transparences et qui eût pris à toutes les aubes et à tous les levers de lune l'enchantement de leurs clartés les plus irréelles. Sur le bord, elle avait le luisant et les phosphorescences de la nacre. Au large, frissonnait une nappe diffuse, d'un mauve indéfinissable, où se mêlaient le gris tendre des perles et le bleu spectral des lampes électriques au moment où elles s'allument ; et, parmi ces apparences liquides et chatoyantes, tournoyaient des volutes de soie blanche, qui s'embrasaient de lueurs orangées et qui, vers la zone enflammée de l'horizon, se perdaient dans une rougeur de brasier mourant.

Et tout cela s'apaisait au sein d'un grand lac de clarté, surpassant, par les jeux innombrables de ses colorations, les éclairages fantastiques des fontaines lumineuses. Sous le réseau des couleurs, on sentait la présence d'un élément mobile, multiforme et insaisissable. C'était l'hymen chimérique de l'eau et du feu, - on ne sait quoi d'éclatant, de délectable et de musical, où s'unissait la vivacité de la flamme avec la fraîcheur des vagues et la modulation sans fin des grèves marines.

Par-dessus les montagnes montaient des fumées violettes qui s'évanouissaient dans un ciel de pourpre et d'or, comme si, sur toutes les hautes cimes; on eût brûlé des herbes sauvages, ou allumé des bûchers d'essences résineuses : véritables encensoirs qui enveloppaient de leurs vapeurs diaphanes les glorieux sommets du paysage.

Ce paysage, je l'embrassais tout entier, depuis le cap Ténès jusqu'au promontoire du Chénoua, avec sa mer et ses coteaux, ses reposoirs fleuris de roses, ses vignes, ses cyprès et ses pins, - toute l'élégante végétation des rivages méditerranéens. Aux deux extrémités, les pylônes du cap et le dôme du promontoire arrêtaient ma vue et l'enfermaient dans un cercle de collines harmonieusement découpées. Et cette molle campagne m'apparaissait telle qu'une architecture et une plastique naturelles, aux lignes souples et robustes, aux contours très nets et cependant si doux qu'ils semblaient expirer dans la limpidité mouvante des fonds aériens et se résoudre en lumière.

Nous approchions des portes de Cherchell. Je me penchai une dernière fois, hors de la voiture, afin de m'emplir les yeux de la brillante vision, qui allait s'éteindre avec la nuit ! la mer sous ses voiles mauves, que nuançait encore un peu de rose, le ciel glauque comme l'eau d'un puits envahi par les mousses, où, dans des profondeurs toujours plus sombres, je voyais trembler les gouttelettes cristallines des premières étoiles. Et je me disais qu'à mon entrée dans Césarée de Maurétanie, je ne pouvais rêver plus triomphale escorte d'images : c'était toute l'âme païenne et toute la splendeur de l'Afrique latine qui, pour moi, flottaient dans ce beau soir.

CherchellJe suis à Cherchell, sur les murs des Thermes, parmi les mosaïques décolorées qui racontent les triomphes des anciens dieux.

Ici même, il y a dix-sept siècles, des jeunes gens élevés par les rhéteurs de Rome songeaient comme moi, les yeux tournés vers le rivage ; et leurs esprits nourris des mêmes poètes caressaient sans doute des images pareilles. Assis sur les bancs en hémicycle ou sur les cathèdres de marbre qui bordaient la terrasse, ils se récitaient des vers de Virgile, peut-être les strophes ardentes de ce Pervigidium Veneris, composé, dit-on, par un Africain, - ces Vêpres païennes, où l'accent de la volupté la plus brûlante se marie aux plus mystiques effusions :

 

Quando vir veniet meum?

Quando faciam ut chelidon? Ut tacere desinam?

Cras amet qui nunquam amavit, quique amavit cras amet!

- « Oh! quand viendra mon printemps? Quand ferai-je comme l'hirondelle? Quand cesserai-je de me taire?... Il aimera demain, celui qui n'a pas aimé, et celui qui a aimé déjà aimera demain encore !... »

 

Il y a dix-sept siècles, la mer qui berçait ce chant d'amour n'était pas plus belle, plus harmonieuse, plus pleine de Vénus que ce soir... Encore une fois, tournons les yeux vers le divin paysage ! Quelle sérénité dans l'air! Le vent du Nord s'est calmé. La Méditerranée assoupie est un grand lac de lait, où la face vermeille des dieux couronnés de roses se reflète en traînées d'ambre et de pourpre pâle. Des fumées lilas montent dans le ciel tout blanc. Une barque unique se tient immobile sur le miroir illimité des vagues ; et sa voile qui se répète, aile lumineuse, dans les profondeurs frissonnantes, semble un grand épervier d'or abattu sur les eaux, - l'Épervier sacré apporté autrefois d'Egypte par Cléopâtre Séléné, dans Césarée de Maurétanie.



Louis BERTRAND, de l'Académie française. (extrait de "Le Livre de la Méditerranée", 1911).

 

 

 

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