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Compagnon de Route

Publié le par Christocentrix

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 "... Le quatrième jour, tandis que je m'efforçais de voir jusqu'où était arrivée pour l'instant la ligne rouge qui marquait mon ascension, soudain une terreur sacrée s'est emparée de moi : ce n'était pas mon sang qui avait dessiné cette ligne rouge. Un autre, un ancêtre géant, incomparablement plus grand que moi, écumeur de mers et grimpeur de montagnes, était celui qui montait ; c'était le sang qui coulait de ses blessures qui avait tracé d'une marque rouge son chemin sur les terres et sur les mers. Je n'étais que l'ombre fidèle qui le suivait. Je ne le voyais pas ; par instants seulement j'entendais ses soupirs ou son rire tonitruant ; je me retournais et ne voyais personne, je sentais au-dessus de moi son haleine puissante. Les yeux pleins de sa présence - non pas les yeux d'argile, mais les autres - je me suis penché sur le papier. Mais la feuille vierge n'était plus, comme elle l'avait été jusque-là, un miroir qui réfléchissait mon visage : j'ai vu pour la première fois le visage du grand Compagnon de Route. Je l'ai reconnu aussitôt : coiffé d'un bonnet pointu de marin, il avait un regard d'aigle, une barbe courte et bouclée, de petits yeux agiles, envoûtants comme ceux du serpent, les sourcils légèrement froncés, comme s'il évaluait du regard un bouc qu'il avait envie de voler, ou un nuage qui venait soudain d'apparaître au-dessus de la mer, chargé de bourrasque, ou bien sa force et celle des immortels, avant de décider s'il avait intérêt à se montrer généreux ou rusé.

La force, silencieuse, immobile, prête à bondir, trônait sur son visage. C'était un athlète, un homme qui respecte la mort et lutte avec elle avec attention et habileté, sans cris, sans insultes, et qui la regarde dans les yeux. Frottés d'huile tous deux, nus, ils luttent dans la lumière, en se conformant aux règles complexes de la lutte. Le grand Compagnon de Route sait quel est son adversaire mais la panique ne l'envahit pas ; il lève les yeux et regarde le visage de la mort s'écouler et prendre d'innombrables masques - tantôt une femme sur le sable qui chante en tenant sa gorge dans ses mains, tantôt un dieu qui fait lever des tempêtes et veut l'engloutir, tantôt une fumée légère au-dessus du toit de sa maison. Et lui, se pourléchant les lèvres, jouit de tous les visages de la mort et lutte avec eux en les enlaçant insatiablement.

C'était toi, comment aurais-je pu ne pas te reconnaître aussitôt, c'était toi, Capitaine du vaisseau de la Grèce, aïeul, trisaïeul bien-aimé ! Avec ton bonnet pointu, ton esprit insatiable et roué qui forge des fables et se réjouit de son mensonge comme d'une oeuvre d'art, avide et têtu, alliant avec une habileté souveraine la prudence de l'homme au délire divin, debout sur le vaisseau de la Grèce, depuis combien de milliers d'années à présent et pour combien de milliers d'années encore, tu tiens la barre sans la lâcher !

Je te regarde de toutes parts et mon esprit a le vertige. Tantôt tu m'apparais comme un vieillard centenaire, tantôt comme un homme mûr aux cheveux bleus et bouclés, aspergés d'embruns, et tantôt comme un petit enfant qui a saisi, comme deux seins, la terre et la mer, et qui tète. Je te regarde de toutes parts et m'efforce de t'emprisonner dans le langage, pour immobiliser ton visage et pouvoir te dire : - Je te tiens, tu ne m'échapperas plus ! Mais toi tu fais éclater le mot -- comment te contiendrait-il? -- Tu glisses et t'échappes et j'entends ton rire dans l'air au-dessus de ma tête.

Quels mots ne t'ai-je pas tendus comme pièges pour te prendre ! Je t'ai appelé sacrilège, et adversaire des dieux, et destructeur de dieux et trompeur de dieux, et l'homme aux sept vies, et l'homme à l'esprit multiple, à l'esprit qui trame des complots, à l'esprit de renard, à l'esprit ambigu comme un carrefour, comme une montagne aux multiples sommets, à l'esprit qui ne va ni à droite ni à gauche, et trompeur des coeurs, et ennemi des coeurs et connaisseur des coeurs, maison fermée, et ravisseur d'âmes, et premier bouvier de l'âme et guetteur aux frontières, et coureur de monde et vendangeur de monde, et arc de l'esprit, et bâtisseur de forteresses et destructeur de forteresses, et écumeur de mers, et l'homme au coeur vaste comme la mer, et dauphin et casuiste, et l'homme à la volonté double et triple, et l'homme des sommets, et solitaire et éternel égaré et grand navigateur et trois-mâts de l'espérance !

Et au tout début, quand je ne te connaissais pas encore, j'avais placé sur ton chemin, pour t'empêcher de partir, ce que je croyais être le piège le plus habile, Ithaque. Mais tu avais éclaté de rire, respiré profondément et Ithaque avait été pulvérisée. C'est alors que j'ai compris, loué sois-tu destructeur de patries, qu'Ithaque n'existe pas : il n'y a que la mer et une barque minuscule comme le corps de l'homme, et sur elle l'Esprit pour capitaine. Debout sur ses membrures d'os, homme et femme à la fois, il sème et enfante ; il enfante les joies et les tristesses, les beautés, les vertus et les aventures, toute la fantasmagorie du monde, sanglante et bien-aimée. Il est debout, immobile, les yeux fixés sur la cataracte de la mort qui attire son navire, et lance insatiablement, comme une pieuvre, ses cinq doigts affamés sur la terre et sur la mer. - Tout ce que nous pouvons atteindre, crie-t-il, un verre d'eau fraîche, une brise légère sur notre front, la chaude haleine d'une femme, une idée, ce qui se trouve là, faites vite, les enfants, tout est bon à prendre !

Toute ma vie j'avais lutté pour tendre mon esprit jusqu'à ce qu'il grince, qu'il soit près de se rompre, pour créer une grande idée qui puisse donner un sens nouveau à la vie, un sens nouveau à la mort, et consoler les hommes.

Et voilà qu'à présent, le temps, la solitude et le citronnier en fleurs aidant, l'idée était devenue légende. C'était une grande joie, l'heure bienheureuse était arrivée, la chenille était devenue papillon..."

 

extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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