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Conrad et le Var

Publié le par Christocentrix

Madame Claudine Lesage est l'auteur d'un travail de recherches sur les années françaises de Joseph Conrad..... L'idée développée et qui émerge de ses recherches emporte peu à peu la conviction puis l'adhésion : les années françaises (provençales), celles de l'initiation du jeune Korzeniowski, provoqueront le choix de la littérature, et mieux, l'oeuvre romanesque jusqu'à 1910, l'année de Sous les yeux de l'Occident, sera dominée par l'époque méditerranéenne déguisée, enfouie, les types d'hommes rencontrés là et surtout par une tragédie personnelle qui n'est désormais plus une hypothèse. Faits divers, cannibalisation des destins, grapillage de lectures savantes, de guides touristiques, amitiés politiques, influences provençales et même félibriges, obsessions d'uneLord-Jim.jpg Méditerranée «orientale», voici les outils de la lente maturation qui fondent un jeune homme, le définissent, et plus tard, beaucoup plus tard, donneront naissance aux livres majeurs, Lord Jim, Nostromo, La folie Almayer, puis La flèche d'or et Le Frère-de-la-côte.

On sait des biographes que Marseille et la Méditerranée virent le jeune Conrad s'engager dès 1874 dans la marine marchande, pour divers armements marseillais, et qu'il reviendra, bien plus tard, en 1922, pour d'une certaine manière y clore son oeuvre, trois ans avant sa mort. C'est un homme de 64 ans qui descend du train, l'hiver, sur les quais de la gare d'Hyères, où un chauffeur de maître l'attend pour le conduire à l'ancien monastère, la Villa Sainte-Claire, où l'a convié l'écrivain Edith Wharton. Trois jours plus tôt, flânant sur les quais du port d'Ajaccio, Conrad, désormais mondialement traduit, avait appris qu'un tramp déclassé traversait à vide vers Toulon. Avec peu de bagages, il allait refaire en sens inverse, comme près de quarante-cinq ans plus tôt, le périple Corsecontinent qui avait ouvert ses aventures françaises. En Corse, il avait recherché des ombres, le cimetière où reposait Dominique Cervoni, il avait guetté, muet, César Cervoni, originaire de Luri, en Haute-Corse, et qui agonisait sur son lit. Conrad avait entrepris la rédaction d'un nouveau roman, l'Angoisse...

Il se retrouvait pour la dernière fois à Hyères, comme pour rassembler des images, des souvenirs épars, pour porter enfin à son terme un livre et quelques projets dont le Frère-de-la-côte. Peut-on imaginer ce retour ? L'écrivain vieilli, à la santé altérée depuis 1890 par une grave dépression,Conrad.jpg abandonné à une tristesse désabusée, à ce pessimisme qui crève l'oeuvre de part en part, revient sur les lieux de sa jeunesse, de son éducation première. Les amis, les affections ne sont plus là, mais reviennent sur cette admirable côte varoise les visages aimés, l'extraordinaire fourmillement d'un Hyères qui n'est désormais qu'un pays d'ombres.

Mais Nostromo, son chef-d'oeuvre, était là, devant lui, à portée de coeur...         

Les recherches de Claudine Lesage s'attachent surtout au décryptage littéral de Nostromo élaboré en Angleterre, à Pent Farm, durant les années 1903 et 1904. La thèse est vertigineuse : le décor de Nostromo, les types humains de ce livre doivent tout à Hyères ; la fiction de Sulaco, sur la côte du Costaguana, se niche dans la réalité, face à Porquerolles ; les îles d'Or et la Méditerranée ne sont autres que le Golfe Placide du roman. Et ma foi, au terme de la méthode d'investigation, l'ombre se précise et le pays hyérois, ses habitants, les amis du jeune Conrad s'imposent en lumière.

Lorsque Conrad dresse la cartographie de Sulaco, ville notable du Costaguana, avec les cabanons, « une centaine construits sur le sable », ne vole-t-il pas là les maisonnettes ocres et jaunes des Salins des Pesquiers ? A Sulaco comme à Hyères, la voie de chemin de fer s'interrompait net à « l'embarcadère de la ligne qui desservait le port ». Les bâtiments des douanes, ceux de la Marine nationale à Hyères sont décrits fidèlement dans le roman sous les traits de « la compagnie OSM, une solide bâtisse située à l'entrée de la jetée ». Nostromo dit « Je n'oublie jamais un endroit que j'ai soigneusement visité une fois ». Alors, pourquoi les trois îles du golfe d'Hyères, le Grand Ribaud, Petit Ribaud et le Ribaudon, ne seraient-elles pas, dans Nostromo, « la Grande Isabelle, Petite Isabelle et Hermosa ? » 

près de Hyères

Mme Lesage avance alors : le jeune Korzeniowski put-il éviter de mettre le pied sur la grève du Grand Ribaud, un matin de spleen, d'accès de misanthropie, las d'avoir perdu tout le produit d'uneNostromo.jpg lettre de change de l'oncle Bobrowski ? Roman, carte d'état-major et acte notarié sur la table, devant elle, elle prouve : Conrad a cheminé dans les sauvagines du Grand Ribaud. Le propriétaire de l'île, à l'époque Henri Martin, faisait bâtir ici, et le va-et-vient des petits navires transportant les matériaux de construction excitait la curiosité de tous les Hyérois. A Conrad, maintenant, dans Nostromo : «la maisonnette qu'on construisait à cent cinquante mètres derrière la tour basse du phare ». Henri Martin avait racheté l'île à un certain Honoré Périmont qui, à l'égal de Viola dans le chapitre final, intitulé Le Phare, de Nostromo, l'habitait avec toute sa famille. Conrad pouvait-il ignorer que Périmont, candidat aux élections municipales de novembre 1874 à Hyères, était lui-même gardien de phare?

Mais la nomenclature « lesagienne » des apparentements conradiens entre Hyères et le Costaguana de Nostromo devient proprement étourdissante : la presqu'île de Giens, à l'horizon hyérois, ne manque pas au paysage: «Elle avance loin dans la mer, comme une grossière tête de pierre qui, sortie d'une côte verdoyante, se tend au bout d'un cou effilé et sableux recouvert de buissons et d'épines rabougries».  Le jeune Conrad, promeneur à l'esprit vacant, savait qu'au lieudit Bormette, sur la pointe d'Argentière, se tenait un important gisement métallifère répertorié comme l'un des plus riches de France dans ces années de la révolution industrielle du Second Empire. Des installations de traitement des minerais de plomb argentifère et de zinc étaient à quelques dizaines de mètres des flots, pour en faciliter le transport. Or, cet univers technique, mécanique, est tout à fait à la hauteur des longues pages descriptives qu'il consacra à la mine de San Tomé du Costaguana.                                      

Que l'on imagine le Hyères des années 1870, où, sous l'ombrage bruissant des palmiers, les curistes de l'Europe entière sont en villégiature. Dans des effluves d'orangers, on se guérit des bronches, on vaque, on s'alanguit dans cette bourgade à la géographie exotique. Boulevard d'Orient, à la salle à manger de l'Hôtel d'Orient, on croise la comtesse Tolstoï, Frédéric Mistral, les Poniatowski, une humanité accourue de Saint Pétersbourg et de Kiev qui s'extasie devant les teintes abyssines, les turqueries du peintre orientaliste Courdouan. Dans les jardins, les riches négociants de l'empire maritime et colonial cultivent yucas, aralias et agaves. Comme on s'ennuie, on versifie, dessine et l'on donne lectures et bals. Les feuilles locales sont nombreuses, il en est même en anglais s'il vous plaît : The Avenir of Hyères. Conrad aura-t-il retenu cet intitulé et ce goût du calembour qui n'était pas pour lui déplaire, pour choisir celui de Provenir que son héros Decoud donnerait au journal qu'il fondera à Sulaco ?

Le jeune Conrad avait connu Hyères quand il n'était âgé que de dix-sept ans. Un peu plus tard, un édile en verve orientalisera sa ville en Hyères-les-Palmiers. On avait, pour l'occasion, fait peindre un emblème de deux palmes croisées, tout comme les armes du Costaguana, l'État de fiction où s'écoule l'histoire de la Teresa de Nostromo. Et Mme Lesage, un peu romancière, ne souligne-t-elle pas que Costaguana pourrait signifier aussi Côte-du-Palmier?

Dans la Flèche d'or, la gentry se réunit dans un établissement de café huppé et l'on consomme au « Salon des Palmiers, autrement dit Salon blanc, dont l'atmosphère était légitimiste et du plus extrême chic, même à l'époque du carnaval ». Dans sa correspondance, réunie sous le titre de Lettres Françaises, Conrad prétendra qu'il s'est remémoré un établissement de Marseille. Et pourtant, rétorque la vigilante Mme Lesage, le Café des Palmiers, monarchique et clérical, existait pour de bon à Hyères !

On pourrait à loisir recenser les dizaines de déductions qui fondent la démonstration universitaire, les centaines de points de détail, homonymies, torsions d'images, d'événements de la grande et petite histoire de la seconde moitié du XXème siècle dans l'oeuvre conradienne, ( ex : La pension de famille de Thérèse Chodzko, au n°9 du Boulevard des Iles d'Or à Hyères dont la disposition intérieure de la maison correspond trait pour trait à la pension de La Flèche d'or.) mais, comme le souligne Mme Lesage, il ne s'agit que de « l'appartenance des choses, l'aspect visible de l'iceberg conradien. Au-dessous foisonnent une multitude d'images intégrées à l'écriture, dans les gestes apparemment les plus anodins ». Lors du congrès conradien de Marseille en 1990, au centième anniversaire du voyage de Conrad au Congo, Claudine Lesage transporta les congressistes à Hyères avec, dans l'horizon, la presqu'île de Giens. La stupeur fut de l'équipée et le congrès ne devint ni plus ni moins qu'un rallye savant, ponctué d'exclamations, de découvertes visuelles et de raccords biographiques. 

Dans sa « Note de l'auteur » à Nostromo, Conrad confiera, à propos des amours adolescentes, cet aveu grave et attendri: « Si quelque chose pouvait me persuader de retourner à Sulaco, ce serait Antonia. Et la vraie raison de cela, pourquoi ne pas le dire franchement, la vraie raison est que c'est mon premier amour qui lui a servi de modèle. Comme une bande d'écoliers déjà grands que nous étions, nous, les copains de ses frères, admirions cette fille, à peine sortie de l'école, voyant en elle le porte-étendard d'une foi dans laquelle nous étions tous nés mais qu'elle seule savait tenir haut avec un inflexible espoir».  

Quel est donc cet amour d'enfance, modèle qui soutiendra une part du mobile de Nostromo ? Mme Lesage, rompant avec les biographes et la thèse de l'incernable « amour marseillais », avance comme cause du drame conradien le suicide de Thérèse Chodzko. Suicide dont l'écrivain «porte» la responsabilité et qui deviendra même objet d'expression. Une grande moitié de l'oeuvre est occupée par l'absence, la disparition, le malheur de l'héroïne qui prend, dans les divers textes, l'apparence de cette Thérèse, que l'on retrouvera d'ailleurs dans les personnages féminins avec ce patronyme hispanisé ou même anagrammique...Pour Claudine Lesage, la disparition de Thérèse fut sans doute le mobile de la fracture existentielle du Conrad jeune homme. Une mort qui devait le poursuivre la vie durant, contribuer sans doute à sa pulsion littéraire et peupler enfin une part de son oeuvre.

Thérèse Chodzko était née à Beautemps, en Suisse. Elle devait disparaître à Hyères le 11 décembre 1875, âgée de 23 ans. Et cette mort, dont l'enquêtrice Lesage peint la silhouette, fut vraisemblablement conclue par un suicide. Disparition d'une grande partie des documents concernant la jeune femme, effacement même de son image daguerréotypée par une famille profondement catholique, où le suicide est considéré comme l'ultime péché contre la foi, sans bien sûr évacuer les conséquences d'une telle fin dans cette haute bourgeoisie d'exil polonaise, liée aux parents défunts de Conrad et qui tient un salon prisé rue de Tournon, à Paris. Thérèse avait épousé le docteur Milliot en l'année tragique de 1871, durant la Commune de Paris. Les parents Chodzo, restés à la capitale avec leur progéniture, avaient donc subi les horreurs et les affres d'une ville assiégée, exsangue, bouleversée par la défaite et la révolte sociale. Quelles expériences Thérèse avait-elle vécues ? Les conséquences du siège, sa fragilité physique, les atteintes de la tuberculose avaient-elles favorisé les fiançailles de la jeune fille et le mariage, décidé par la famille, imposé par les convenances, avec le docteur Milliot de vingt ans son aîné ?                                                                                                                    En ce mois de décembre 1875, consultant un exemplaire des Échos d'Hyères, enserré dans son tube de buis au Café des Palmiers, on ne pouvait pas éviter l'article nécrologique consacré à Thérèse, l'épouse du docteur Milliot, directeur de l'Institut climatologique privé, centre de cure, de traitements hydrothérapiques et marins des affections pulmonaires. Les lecteurs assidus de Conrad connaissent le personnage féminin, sans cesse victimisé, otage d'une famille qui l'offre en mariage, bouleversante jeune femme prise dans les rais d'un mari beaucoup plus âgé. Dès La folie Almayer, Lingard donne sa pupille à Almayer et le mariage tourne très vite en catastrophe. Est-ce à observer la vraie Thérèse dans son couple si mal confectionné que Conrad trouve matière aux mariages convenus, aux hommes aigris, recuits dans de féroces jalousies? Conrad a-t-il vécu lui-même à Hyères l'incandescente passion, l'observation cruelle du faux amour que subit la femme aimée, emprisonnée dans les conventions maritales que ni lui, ni elle ne peuvent rompre du fait de la rigide morale dont ils sont tous deux issus, d'une idée exacerbée du sens de l'honneur qui confine au cauchemar ? Claudine Lesage, en tout cas, note que dans la série de nouvelles qui suivit La folie Almayer, apparaît un exercice à la manière de Maupassant, Les Idiots, dans lequel un certain Millot (!) pousse l'héroïne à la noyade, une fille mal mariée et qui met au monde des enfants idiots. Quand l'on saura que Thérèse Chodzko répond en tout point à ce double de papier, on reste confondu.

La majorité des héroïnes conradiennes seront calquées sur ce modèle, et seul l'amour d'un jeune homme pourrait le sauver, mais si cet espoir est navigateur, alors il partira pour mieux trahir encore... Et ce 11 décembre 1875 où Thérèse « disparaît subitement », selon la correspondance de la famille, est l'anniversaire tragique, un an plus tôt et jour pour jour, de l'embarquement du jeune Conrad à bord du Mont-Blanc pour la mer des Antilles... Et retournant, une fois encore, vers la Teresa de Nostromo qui, elle non plus, ne résista pas au charme et à la mortelle fatalité, on lit: « Vois-tu, celle-ci m'a tuée pendant que tu étais parti te battre pour des choses qui ne te concernaient pas... Voudrais-tu aller me chercher un prêtre maintenant ? Réfléchis bien- ,-c'est une mourante qui te le demande». Mais le Nostromo du roman devait partir, on avait besoin de lui... « Alors, Dieu aura peut être pitié de moi... », avait ajouté la Teresa du roman. 

« J'avoue », avait écrit Conrad. Quel aveu ? Une femme abandonnée, dont il ne saurait jamais les derniers instants, un 11 décembre, anniversaire d'embarquement? Et si l'énigme de cette fin bien réelle allait devenir, d'un roman l'autre, le thème obsédant de la mort de toutes ces femmes de papier, comme pour exorciser ce tourment qui était le sien ? Il en imaginait toutes les circontances, et Claudine Lesage note: « Rita disparaissait sans laisser de traces, soudain introuvable, Nathalie Haldin s'engloutissait dans l'immensité russe, Teresa mourait de mort naturelle en même temps qu'on tirait un coup de feu, Winnie Verloc se noyait - probablement. Destins tragiques, disparitions plus ou moins mystérieuses qui ne faisaient que suggérer le suicide, un suicide, pensait-il, que le reste de la famille Chodzko, la mère surtout, dans sa très grande catholicité, avait réussi à cacher. Avec l'aide du veuf, le docteur Milliot ? Et qui mieux qu'un praticien respecté propriétaire d'une clinique mondaine à Hyères, aurait pu faire accroire la réalité de la mort naturelle de sa très jeune femme défunte, suicidée par noyade? 

 En 1877, tous les libraires du Midi, de Marseille à Toulon, présentent le dernier ouvrage d'Alphonse Daudet, Le Nabab. Conrad a sûrement sacrifié à la lecture du roman de l'enfant du pays. « Vous savez comme je vénère Daudet, écrivait-il à Mme Poradowska alors qu'il entamait sa carrière littéraire, pensez-vous qu'il serait ridicule de ma part de lui envoyer mon livre, moi qui ai lu tous ses livres sous toutes les latitudes ? Je ne m'attends pas à ce qu'il me lise, mais je veux simplement lui rendre hommage, car il est l'un de mes enthousiasmes de jeunesse qui a survécu et qui a même grandi ».  Conrad aimera Le Nabab, à tel point qu'il s'appropriera le personnage de Peyrol, pour s'en resservir dans Le Frère-de-la-côte. Ce héros de Daudet qui s'en va chercher fortune à Tunis pour rentrer à Paris et tout flamber en six mois, après avoir été débardeur à Marseille, portefaix... Et nous voici encore au coeur de Nostromo, ce roman-phare dont nous savons par un biographe, Zdzislaw Najder, qu'à l'ébauche préparée Conrad s'engageait vers un roman d'essence méditerranéenne!  

« La vie que j'ai passée à travers le vaste monde se trouve dans mes livres », écrivait-il à l'un de ses nombreux correspondants. Quelle existence, en effet, sur toutes les mers du monde, du Congo belge aux Caraïbes, du continent austral à la mer de Chine, de l'Océan indien en Malaisie ! Reste, et Mme Lesage en livre de si nombreuses clés, que la période française tient une part considérable dans cette oeuvre d'abondance. Il puisa tant de matériaux à côté de sa vie dans les récits de ses compagnons de Méditerranée, mais cela était aussi sa vie.

 

carte D'Angleterre, avant de revenir, homme vieillissant, à la rencontre des souvenirs, sur les rives de cette Mare Nostrum (Nostromo ? - bien que Nostromo puisse venir de l'italien "nuostromo" qui signifie "bosco"), mer de tous les récits, il écrira à André Gide à propos de La flèche d'or: « Je suis en train de finir une espèce de roman dont l'action se passe, ou plutôt est située en France, si Marseille est bien en France et non pas en Fénicie». Raconte-t-il l'Amérique? Jeune navigateur, le capitaine Escarras de Marseille, qui le commande, est décoré de l'Ordre du Mexique. Un naufrage dans Lord Jim ? C'est l'histoire stupéfiante et bien réelle de Victor Chodzko, son meilleur ami marseillais, qui en est le rescapé. Un duel ? C'est Clovis Hugues, journaliste anti-impérialiste, communeux de 1871 lors de l'insurrection marseillaise, qui tue le rédacteur du journal bonapartiste l'Aigle et est jugé.

Il peut paraître vain de tenter d'identifier une appartenance, une influence « régionale » dans une oeuvre d'une telle ampleur, qui contient tout en elle les sommets du genre romanesque, où les valeurs de chevalerie, la faillite cruelle des héros victimes de la vérité éprouvent en même temps de tels désenchantements, de telles sommes de désillusions. L'étude de Claudine Lesage, qui éclaire justement les années d'initiations provençales, ne laisse pas de plonger l'amateur de Conrad dans de perplexes rêveries.  Il est tout de même paradoxal, chez le Polonais exilé d'expression française, de quitter subitement la France, la langue acquise, de rompre avec le continent, de faire l'apprentissage de l'anglais à l'âge de 22 ans, de bâtir dans cette langue adoptée une oeuvre parmi les plus considérables de la littérature mondiale et dont le premier roman sera publié au seuil de la quarantaine... Nous savons par les biographes qu'à cet « exil » anglais correspond, farouche, un oubli volontaire de la France. Conrad va dissimuler ses propres amitiés politiques souvent radicales, (sympathisant de l'insurrection Carliste), nier toute filiation de son oeuvre avec le sud méditerranéen.  Claudine Lesage, encore: « C'est par l'intermédiaire de ses personnages, qu'ils ont lus plus « British » qu'ils n'étaient en réalité, que les Anglais ont annexé complètement leur auteur, Joseph Conrad, pour en faire un « british writer ». Personnages conradiens qui servent de viatique à l'auteur, lui offrant la passerelle qui lui permettra de s'intégrer à la société, aux lettres anglaises, la langue devenant même un masque supplémentaire !  Reste tout de même l'attachante représentation du Conrad qui abandonne Marseille en 1878 avec en tête les potentialités d'une oeuvre, et enfin, bien plus tard, en 1921, aux marges de la mort, ce retour aux rives placides d'une ville de jeunesse aux ruelles bordées de palmiers, avec, nichées dans des rocailles plantées d'orangers, de citronniers, des demeures exotiques, et à deux pas du chalet "La Solitude" où Stevenson vivra en 1884, toute proche, la demeure d'une jeune femme suicidée pour un amour impossible.

Sources :

-"Nostromo, paysages d'Hyères". Article d'Alain Dugrand, dans sa contribution au numéro 297 du "Magazine Littéraire" de mars 1992, consacré à Joseph Conrad. 

-Sources et métamorphoses de la création littéraire chez Joseph Conrad. Thèse de Claudine Lesage. 

-La maison de Thérèse, Les années françaises de Joseph Conrad. 1874-1878. Claudine Lesage, édit. Sterne, Amiens, 1992.  

-Joseph Conrad, Zdzislav Najder, édit. Table Ronde, 1989. 

-Joseph Conrad et le Continent, Claudine Lesage, édit. M. Houdiard, 2003. ( Joseph Conrad, bourlingueur de mers, explorateur d'exotisme, aventurier de l'écriture... Le tableau ne saurait être complet sans les années d'adolescence passées à Marseille. Il y apprend le métier de marin, noue des amitiés indéfectibles, s'initie aux drames amoureux et, déjà romancier en herbe, déguise et fabule sa réalité. Ces années-là deviendront la partie immergée de l'œuvre. De Cracovie à Londres en passant par la Suisse et Marseille, les premiers voyages de Joseph Conrad sont d'abord continentaux. L'anglais ? Il ne l'apprend que sur le tard mais parle polonais et français et s'initie au provençal. C'est ce terreau européen d'un écrivain bientôt universel qu'explore Claudine Lesage : à travers une documentation riche et circonstanciée, on découvre un Joseph Conrad insoupçonné, une œuvre à relire avec un regard neuf. (présentation de l'éditeur)

Conrad-et-le-continent.jpg

 

 

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