de l'amitié spirituelle (Aelred de Rievaulx)

Publié le par Christocentrix

 

L'AMITIE SPIRITUELLE (Aelred de RIEVAULX).


 

Ce traité, "De spirituali amicitia" (l'amitié spirituelle) de Aelred de Rievaulx, auteur monastique de la famille de St Bernard, s’offre à nos cœurs tant par la douceur qu'il y a à en savourer la hauteur de vue que la poésie.

Le bref prologue du traité est écrit avec une simplicité désarmante qui permet au lecteur de le suivre et d'en goûter le charme dès les premiers instants de la lecture. Aelred nous invite à entrer dans l'intimité de ses jeunes années et à partager avec lui les expériences d'où devaient naître ses réflexions et ses écrits sur l'amitié. Il nous fait là des confidences, qu'il doit avoir livrées à plus d'un ami, car le lecteur est averti du privilège qui lui est ainsi donné dès la première phrase : "je n'étais alors qu'un écolier". Combien d'écrivains de cette période ont-ils un incipit aussi émouvant que celui-ci ? peu, il faut le dire. Et combien ont-ils présenté les troubles émotionnels de l'adolescence avec une sincérité et une bienveillance aussi grandes? Combien d'auteurs ayant écrit sur le sujet de l'amitié ont-ils su composer leur ouverture avec un art aussi maîtrisé ?
La tonalité nettement augustinienne de l'oeuvre est perceptible dès le début : quelle que soit la dette qu'il montrera envers Cicéron dans la suite de l'ouvrage, ses premiers accents ont la franchise vibrante de l'expérience vécue de l'auteur des Confessions.
Ensuite, ce prologue est un des rares auto-portraits que nous a laissé le Moyen-Age. Nous devons en être reconnaissants à son auteur, car ce cours texte nous montre, en termes simples, bien choisis et colorés, comment il voyait retrospectivement le cours que son adolescence et sa jeunesse avaient suivi. C'est un morceau littéraire chaleureux, personnel, direct et dépourvu de toute fade sentimentalité, écrit dans le style d'un homme habitué à montrer sa nature intérieure sans affectation, fausse modestie ou indulgence envers lui-même. Et c'est aussi un morceau parfaitement adapté à son but, qui est d'introduire Aelred lui-même (sans se nommer) comme l'auteur des trois dialogues avec des frêres conventuels et comme la voix principale dans les discussions concernant la nature de l'
amicitia spiritualis.

..."Je n'étais encore qu'un écolier ; déjà la gentillesse de mes camarades exerçait sur moi un charme puissant ; entrainé par l'exemple et les inclinations vicieuses - dangers de cet âge, - mon coeur s'abandonna tout entier à ses affections et se consacra à l'amour ; rien de plus doux, de plus suave, de plus profitable me semblait-il, qu'être aimé et aimer. Flottant au gré des amours et des liaisons amicales, mon âme était ballottée çà et là ; dans son ignorance de la loi de la véritable amitié, elle se laissait souvent prendre à ses apparences. Enfin me tomba un jour entre les mains ce beau livre qu'écrivit Cicéron sur l'amitié ; à peine ouvert, il m'apparut aussi interessant par la profondeur des idées que par les agréments du style. sans doùte, je ne me sentais pas capable de réaliser l'idéal qu'il proposait ; mais je me félicitais néanmoins d'avoir trouvé une espèce de formule d'amitié où ramener les détours de mes amours et de mes affections...."


Le prologue nous laisse entendre que les idées du De amicitia de Cicéron vont jouer dans le dialogue un rôle grosso modo comparable à l'inspiration qu'Aelred lui-même y trouva dans sa jeunesse (aucun auteur médiéval n'a jamais indiqué sa source avec autant de délicatesse). En même temps, il suggère que l'amicitia dont l'essence et les avantages vont être développés dans les pages qui suivent sera différente de l'idéal païen, tout autant que la façon de vivre d'Aelred dans le cloître diffère de la vie qu'il menait dans le monde quand il n'était encore qu'un courtisan du roi. Bref, le prologue annonce tout à la fois une manière chrétienne de cultiver l'amitié, une transformation de l'idéal ancien de cette vertu, et une réponse au défi lancé à l'universalité de la vérité et des valeurs chrétiennes. En d'autres termes, nous avons là comme la proclamation d'un humaniste chrétien, affirmant que tout ce qui est humainement noble survivra dans l'économie de la grâce et recevra là une forme lumineuse que la raison et l'affection naturelle ne sauraient jamais lui apporter à elles seules.

La présence vivante de Saint Augustin dans le prologue devrait suffire à orienter le lecteur vers la véritable intention d'Aelred, qui était, nous semble-t-il, de composer le traité systématique de l'amitié chrétienne que les Pères avaient omis de produire (malgré la richesse et la fréquence de leurs références à ce sujet dans leurs sermons, lettres et conférences), mais qu'Augustin avait ébauché en posant le principe directeur de l'établissement de la véritable amitié entre les âmes : "Car l'amitié n'est point vraie si vous ne la liez vous-même entre ceux qui s'attachent à vous par l'agapé, que répand dans nos coeurs l'Esprit qui nous est donné " (Confessions, IV, IV, 7). Aelred trouva donc son inspiration chez l'évêque d'Hippone et intégra les principaux éléments de l'amitié classique dans un horizon augustinien. L'Ecriture lui procura les fondations, Cicéron, les matériaux, et Augustin, le style architectural ; mais c'est lui-même qui en réalisa le plan et la construction, et qui doit donc être crédité de l'un comme de l'autre. Ce prologue est donc l'histoire, racontée avec un art consommé, des premières étapes du pèlerinage que fut sa vie. Ce pèlerinage commence au stade irréfléchi, insouciant, "esthétique" de l'enfance et de l'adolescence, quand la beauté et son charme dominaient encore en lui. Aelred présente sa conversion à un idéal moral, comme un changement de niveau, un développement en termes de vie intérieure et de maîtrise de soi. Cependant, le sursaut de foi qui le hissa au niveau spirituel, lui fit regarder ces niveaux d'existence antérieurs et inférieurs dans une nouvelle perspective, tout en lui procurant - ce qui n'était pas moins important - une plénitude de vie dans laquelle l'amour de la beauté et du bien n'était pas perdu, mais au contraire intensifié et abondamment satisfait. Bien qu'Aelred ne connût guère Platon, on ne saurait s'empêcher de songer ici au Banquet du philosophe athénien et, particulièrement au discours de Socrate, où celui-ci vante pareillement la supériorité incomparable de l'amour intellectuel et spirituel des belles âmes et du Beau en soi sur l'amour charnel des beaux corps.

Le traité comprend trois livres. Dans le premier, Aelred dégage, après l'avoir analysée, la notion d'amitié. A la recherche d'une définition, il commence par examiner celle de Cicéron puis dans le second, il entreprend d'expliquer la nature de l'amitié en distinguant la vraie de ses contrefaçons et sa liaison avec la Sagesse. Enfin, il montre que l'amitié est susceptible de devenir pour nous une montée vers la perfection. Dans le troisième livre, il établit les quatre stades par lesquels doit passer toute amitié digne de ce nom : l'élection, la probation, l'admission et la fruition. Un chapitre est consacré aux cinq dissolvants de l'amitié : l'insulte, l'outrage, l'arrogance, la divulgation d'un secret confié, le coup de traitrise. Enfin, La sublimité de l'amitié spirituelle trouve son achèvement dans la félicité.

 

                  (Le traité est disponible aux éditions de l'Abbaye de Bellefontaine) 

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