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deux lettres de saint Bernard de Clairvaux à Hermengarde

Publié le par Christocentrix

Ce sont surtout les deux lettres à Hermengarde (Lettres CXVI et CXVII, rédigées vers 1135, OEuvres complètes) qui révèlent la carte et le parcours des amitiés du coeur de Bernard. Voici un extrait de la première lettre à son aimée :

« À sa très-chère fille Hermengarde, jadis comtesse illustre de Bretagne, aujourd'hui très-humble servante de Notre-Seigneur, Bernard, abbé de Clairvaux, protestations de la plus pure affection. Que ne pouvez-vous lire dans mon coeur comme dans ce papier ? Vous y verriez quel profond amour le doigt de Dieu y a gravé pour vous, et vous reconnaîtriez bien vite que ni la langue ni la plume ne sont capables de le rendre tel que Dieu a voulu qu'il fût. À l'heure qu'il est, mon coeur est auprès de vous si mon corps est absent, malheureusement ni vous ni moi ne pouvons faire que vous le voyiez; mais du moins vous avez un moyen de vous en assurer. Si vous ne pouvez le voir, vous n'avez qu'à descendre dans votre propre coeur pour y trouver le mien ; car vous ne pouvez douter que je ressens pour vous autant d'affection que vous en éprouvez vous-même pour moi, à moins que vous ne pensiez que vous m'aimez plus que je ne vous aime, et que vous n'ayez meilleure opinion de votre coeur que du mien sur le chapitre de l'affection. Mais vous êtes trop humble et trop modeste pour ne pas croire que le même Dieu qui vous porte à m'aimer et à vous conduire d'après mes conseils, m'inspire des sentiments d'affection pareils aux vôtres. Quant à moi, je ne sais pas jusqu'à quel point je suis présent à votre affection, mais ce que je sais fort bien, c'est que partout où je suis, je me sens auprès de vous par le coeur. »

 

Bernard est un moine dans sa pleine maturité, il a autour de la quarantaine. Hermengarde est une comtesse noble et puissante, devenue veuve ; elle a perdu son fils Conan III, duc de Bretagne, qui a participé à la croisade, et a renoncé à son rang social, vivant détachée des biens matériels et des liens sociaux, non loin de Clairvaux. Entre eux circulent des paroles inhabituelles dans la bouche d'un moine, et du reste déconcertantes. La lettre ne contient pas de nouvelles, de demandes, de conseils, de réflexions spirituelles, d'informations pratiques, mais des effusions affectueuses, et même amoureuses, qui peuvent choquer. Il est réconfortant de découvrir que « les expressions les plus intimes, les plus intenses, et même les plus violentes de l'expérience amoureuse n'appartiennent pas au poète de l'époque qui écrivait pour une cour, mais au poète monastique qui écrivait à Clairvaux » (J. Leclercq. Bernard de Clairvaux, Desclée, 1989.).

 

Cette lettre raffinée nous a fait parvenir des paroles qui ne visent pas un objectif d'utilité, mais à garder et cultiver l'amitié, comme un Éden.

A-t-elle un but, cette amitié, ou n'est-elle pas plutôt elle-même ce but ?

L'amitié est-elle un but ou un moyen ?

L'amitié est un paradoxe spirituel qui rapproche de Dieu en se rapprochant d'un coeur. Qui te révèle à toi-même : seul l'ami peut t'offrir une liberté totale.

Fleurs sauvages sur nos routes, miel sauvage sur nos chemins vers le Royaume « qui vient avec le fleurissement de la vie sous toutes ses formes » (G. Vannucci. Philosophe et théologien) vers le Royaume qui se fait proche quand on expérimente la polyphonie de l'existence, qui mûrit avec la plénitude de la vie.

 

Bernard provient d'une famille noble de chevaliers, dans laquelle on lisait et écrivait ce qui deviendrait la littérature courtoise.

La lettre est, dans le style littéraire de l'époque des troubadours, « une tension amoureuse », une compétition, un duel de chevaliers, dans lequel celui qui gagne est celui qui aime le plus, comme dans les Cours d'amour provençales : « Qu'au moins vous ne pensiez pas que vous m'aimiez plus que je vous aime, et que vous ne considériez pas votre coeur plus grand que le mien. »

La lettre n'a d'autre fin que de faire savoir les sentiments, de révéler toute l'affection, de parler de ce que l'on ressent et de soigner la façon dont est exprimée l'amitié, en la gardant et en la cultivant. L'amour ne peut jamais demeurer au point où il en est, il a besoin de grandir. L'amour doit être toujours en chemin, en vol, en combat.

Bernard, homme d'action et de théologie, est finalement libéré de la tyrannie d'une vie faite de buts à atteindre. Cette vie qui se mesure toujours avec des questions, qui succombe sous le poids du devoir: que dois-je faire ?, sous toute une longue série de « pourquoi » sans fin. Bernard y oppose une protestation de beauté, l'insurrection de la tendresse.

L'amitié, la présence à l'ami ou à l'amie, est une révélation de l'innocence et de l'éternelle enfance de Dieu. Cette enfance au sourire facile, au baiser facile, toujours prête au jeu. Âge charmant qui ne doit pas produire ou travailler pour se sentir exister, mais qui possède la joie ; qui ne connaît pas l'angoisse et même la torture d'avoir à poursuivre un objectif qui nous dépasse, une vie faite de buts.

L'enfance est l'innocence livrée à l'amour. L'enfance spirituelle se paie par le don de soi-même, par le miracle d'exister ensemble.

Selon l'idée qui émerge de cet écrit, tellement libre et tellement moderne, l'homme ne trouve pas sa valeur dans ce qu'il réalise ou dans son oeuvre, mais dans l'amour qu'il éprouve pour une créature. Un homme vaut ce que vaut son coeur.

La tension d'amour avec Hermengarde a pour but de rétablir la parité. L'amitié se veut réciproque : je sens pour toi la même affection que tu ressens pour moi. Le désir veut être désiré, il a « soif de la soif » (sitit sitiri) de l'autre.

Bernard a un seul doute : Hermengarde connaît-elle suffisamment l'affection qu'il a pour elle ? Dans cette « correspondance » du coeur, le moine apparaît animé du désir, jamais satisfait mais nont indécent, qu'on sache son sentiment.

Bernard est un théologien, un réformateur, mais cela ne l'empêche d'être un homme, et un homme de coeur. Sa maturité spirituelle se révèle dans la capacité à vivre son besoin d'aimer et d'être aimé, sans le nier, sachant qui il veut aimer et de qui il veut être aimé, sachant comment faire, en définissant une façon spécifique d'aimer. Maître en humanité.

 

«Vous verriez [dans mon coeur] quel profond amour le doigt de Dieu y a gravé pour vous.»

Dieu vient dans le monde en apportant une plénitude d'humanité. Chaque évènement amoureux, affirme Bernard, est décidé par le Ciel. L'amour ne se mérite pas, il s'accueille. C'est le divin qui survient et qui fait fleurir l'humain.

La maturité du grand moine n'est pas le fruit de frustrations, mais d'un surcroît, d'une surabondance. Ce n'est pas en diminuant l'humain que croît le divin. C'est exactement le contraire : plus d'humanité équivaut à plus de divinité.

Seul celui qui cherche la vie trouvera Dieu. Et seul celui qui trouve Dieu trouvera aussi la vie en plénitude. L'amitié naît comme une invitation à la vie, dans ce lieu mystérieux où la vie se célèbre avec jubilation.

L'amour n'est pas seulement un évènement humain. L'amour, et l'amour d'amitié, appelle l'éternité et interroge sur le sens de l'existence.

Seul l'amour ouvre la voie à la transcendance sur la terre. Le message de l'Absolu n'est vraiment perçu que par celui qui a un coeur prêt pour un don total, pour l'amour. Le coeur est la porte des dieux, disaient les Grecs antiques, la voie d'ouverture au mystère...

Il n'y a donc pas de contradiction ou de rivalité entre l'amour humain et l'Amour divin. La plénitude de l'amour ne comporte pas d'exclusivité.

Voici le commandement : tu aimeras le Ciel avec tout son contenu, mais, en même temps, tu aimeras ton époux ou ton épouse, ton fils ou ton père, et aussi ton ami(e), de tout ton coeur.

La vie monastique, au fond, est une histoire d'amour vécue avec un Dieu dont tu ne vois pas le visage et que, souvent, tu ne sens même pas.

Toutefois, les chercheurs de Dieu ne sont pas des analphabètes sentimentaux ! Leur histoire ne peut et ne doit pas être lue seulement avec un regard superficiel et distrait, comme un événement uniquement spirituel ou uniquement humain : c'est l'histoire d'un coeur de chair à qui Dieu fait une proposition impensable.

 

« Mon coeur est auprès de vous si mon corps est absent. Si vous ne pouvez le voir, vous n'avez qu'à descendre dans votre propre coeur pour y trouver le mien. »

L'ami dit à l'amie : « Mon coeur est à la maison quand il est proche du tien. »

Peut-être que le fait de vivre dans la vérité n'est rien d'autre qu'un pèlerinage à la recherche du lieu du coeur. Celui qui est solitaire finit par tomber malade ; celui qui est isolé finit par mourir. Un grand religieux et poète aimait à dire : « Ma vraie communauté est dans le coeur de mes amis. » (D.M. Montagna). 

Toutefois, il n'y a de véritable amitié que lorsque la distance est conservée et respectée.

« Les dieux meurent de trop de proximité » disait Roger Caillois (1913-1978 ; écrivain, sociologue et critique littéraire français) ; les amours meurent de trop de proximité. L'amour meurt de possession. La chasteté, inversement, consiste à aimer sans posséder. L'âme est nue.

« Je sais que tu pleures car tu ne peux plus me voir. Ne te désespère pas, le fait que tu pleures est absolument normal. Une âme nue peut devant une autre âme nue vivre la même émotion, la même intensité produite du fait de se regarder dans les yeux et de se voir dans le visage. » (Jean Chrysostome, Père de l'Église, archevêque de Constantinople, à sa fille spirituelle Olympia, 361-408, qui mourut en exil, victime de sa fidélité à l'amitié.)

L'âme en sa nudité crée des relations qui touchent l'autre en profondeur et génèrent une rencontre authentique, car elle ne veut ni séduire ni conquérir. La pensée nue, le souvenir nu, l'âme nue font sentir la morsure de la tristesse même au moine, tellement semblable à celui de l'amour d'éloignement, l'amor de longh de toutes les littératures. L'absence inspire alors une attente plus ardente.

 

Voici maintenant l'essentiel de la seconde lettre à Hermengarde : 

 

« Mon coeur est au comble de la joie quand j'apprends que le vôtre est en paix ; votre satisfaction fait la mienne, et quand votre âme est bien-portante, la mienne se sent pleine depolyphonie-des-coeurs.jpg santé. Votre joie ne vient ni de la chair ni du sang, puisque, non contente de renoncer aux grandeurs pour vivre dans l'humilité, à l'éclat de la naissance pour mener une existence obscure et cachée, aux richesses pour embrasser la pauvreté, vous vous privez encore de la consolation de vivre dans votre patrie, auprès de votre frère et de votre fils; On ne peut donc douter que cette sérénité d'âme ne soit l'oeuvre du Saint-Esprit. Il y a bien longtemps déjà que la crainte de Dieu vous a fait concevoir le dessein de travailler à votre salut ; vous l'avez enfin mis à exécution, et maintenant la crainte a cédé la place à l'amour de Dieu dans votre âme. Quel plaisir n'aurais-je pas à m'entretenir de vive voix avec vous sur ce sujet au lieu de ne le faire que par lettre ! En vérité j'en veux quelquefois à mes occupations qui m'empêchent de vous aller voir; je suis si heureux quand elles me permettent de le faire ! II est vrai que cela n'arrive pas souvent; mais si rarement que ce soit, je n'en éprouve que plus de bonheur à le faire ; car j'aime mieux ne vous voir que de temps en temps, que de ne pas vous voir du tout. J'espère vous faire bientôt une visite ; j'en éprouve d'avance le plus grand bonheur. »

La dernière phrase du billet est réaliste. Bernard est parti en voyage, il est in transitu - de passage - et il espère faire un détour pour pouvoir rejoindre Hermengarde au plus tôt.

La dominante dans cette lettre est le thème du plaisir qui naît de la relation amicale : l'amitié apparaît comme la possibilité d'accomplir le commandement de l'amour dans la joie. Une femme amie est la réserve de la joie du moine !

Chacun de nous est certain que par le mot amitié, on entend une relation qui donne de la joie. L'amour et l'éros inspirent de grandes douleurs et causent même des tragédies ; l'amour trahi est destructeur ; l'amour non partagé produit des doutes. Mais être dans la joie est la caractéristique plus discrète et sûre que l'on expérimente dans l'amitié.

« L'amitié parcourt la terre en dansant, nous apportant à tous l'appel à nous réveiller et à nous dire l'un à l'autre : heureux ! » (Épicure). « Ta joie engendre la mienne »: tout être humain a un don propre, unique, irréductible : l'espace de sa joie. La joie la plus belle est celle qui s'écoule de toi et que tu retrouves, multipliée, sur le visage d'un autre, plus encore sur le visage d'un ami.

 

Une expression heureuse de Bernard nous donne presque une représentation visuelle et auditive de la rencontre : « L'explosion de votre joie donne la santé à mon âme. »

Le rire d'Hermengarde donne santé, bien-être, et guérit l'âme de Bernard. Chevalier et moine, abbé et poète qui écoute le rire d'une femme, il l'accueille et dans ce rire se trouve une médecine de vie, la santé pour son âme, un bienfait pour son être entier, touché par la joie, contaminé par ce sourire. La femme à son tour retrouve le rire de l'univers, comme le dira Dante, et le retrouve dans le sentiment amoureux.

Il ne peut y avoir de santé de l'âme humaine ni de joie possible si l'on nie les sentiments, si l'on en rejette l'expression, si l'on nie que c'est le doigt de Dieu qui les y a fait naître telle une loi gravée dans le coeur comme sur les tables de pierre pour une alliance joyeuse entre les créatures.

L'amie est décrite par Bernard comme une eau de jouvence pour l'âme, comme une source de vie qui chemine avec lui ! C'était cela, le rêve de Dieu, le premier nom d'Ève : la vivante.

L'amitié distille entre eux deux une thérapie de la vie, qui produit une bonne santé spirituelle et redonne le goût de vivre.

À l'instar des moments-clés de l'expérience humaine, l'amitié est un point d'arrivée dans le champ de maturité et de santé de l'âme.

 

«J'espère vous faire bientôt une visite; j'en éprouve d'avance le plus grand bonheur. »

L'expérience commune est que, dans l'attente, sont déjà contenues une joie anticipée, une prophétie joyeuse. Elle est heureusement exprimée par Antoine de Saint-Exupéry dans le Petit Prince : « Si tu viens à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. »

Bernard pense peut-être à une adaptation du trajet, à quelque détour ou à un prolongement de son itinéraire, de manière à inclure la rencontre avec son amie : c'est ainsi que les rites de l'amitié pourront trouver l'espace et le temps pour leur liturgie joyeuse.

L'amitié trace une carte secrète du monde. Elle change, avec elle, l'épicentre des désirs et la géographie agitée du coeur.

L'élément de base est la dialectique entre l'absence et la présence (« Il est vrai qu'il ne m'arrive pas souvent de vous voir »), mais cette rareté des rencontres apporte l'assurance que l'amitié ne demande pas la consommation du désir. L'absence devient une plus ardente présence. Le désir est déjà la forme présente de l'amour.

Être avec l'ami est une expérience qui seule peut racheter les jours sombres, peut faire oublier des heures vides d'amour. «Jésus en choisit douze pour rester avec lui » (Mc 3,14) puis, dans un second temps, après avoir fait l'expérience de vivre ensemble à la maison, après la construction d'un lien qui est la vérité de l'homme, il les envoie prêcher. Mais deux par deux. Sans rien, mais non sans ami. Un bâton pour vous appuyer dans la fatigue, un ami pour vous appuyer le coeur.

Chez Bernard, moine et père des moines, la formation spirituelle de la sphère affective conduit à ce que l'affectif soit reconnu et non réprimé ; qu'il soit élevé, ramené à Dieu, cantus firmus, mais, en même temps, qu'il soit célébré dans toute son énergie et dans toute sa joie.

Bernard nous fait entrevoir la possibilité d'un amour qui, soit entre les personnes, soit avec Dieu, ne connaisse de limites d'aucune part.

C'est le coeur au pluriel du moine, sa « flamme avec beaucoup d'âme ».

Une des affirmations de Bernard : Ego humanum non nego (« Je ne renie pas ce qui est humain ») nous montre combien nous avons à nous libérer de la culpabilité quand naît une affection particulière. Au contraire, le moine sait qu'en cheminant à travers l'humain, il trouvera Dieu. Il sait bien que nos relations sont l'invention grâce à laquelle Dieu nous aime et nous enseigne l'amour.

 

extrait de "la polyphonie des coeurs" par Ermes RONCHI. Editions des Béatitudes, 2009.

 

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