Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Djémila (antique Cuicul)

Publié le par Christocentrix

vue-aerienne-Djemila-1.jpg

I. - Les conditions géographiques.

Le voyageur qui se rend de Constantine à Sétif traverse une des parties les plus monotones de l'Algérie orientale : un vaste plateau déroule à perte de vue ses riches cultures de céréales ; cependant vers le Nord des chaînons montagneux annoncent une région plus accidentée qui sépare le plateau de la côte méditerranéenne : c'est la Petite Kabylie. Si l'on veut atteindre la mer vers Djidjelli, il faut traverser un massif tourmenté, en suivant des routes qui, tantôt s'insinuent au fond de gorges étroites, tantôt gravissent des pentes fort raides pour franchir, par des cols assez élevés, la chaîne des Babor. La zone de contact entre la montagne et le plateau était jalonnée, à l'époque romaine, par une série d'agglomérations. Une ville moderne occupe souvent aujourd'hui l'emplacement de la ville antique dont on ne retrouve alors que des vestiges très fragmentaires : tel est le cas de Sétif, par exemple. Parfois, au contraire, le site ancien s'est trouvé en dehors des courants actuels de la circulation et n'a - heureusement - pas tenté les colons ; grâce à cet abandon, les ruines se sont conservées, sous la protection de l'épaisse couche de terre amoncelée au cours des siècles. Il en est ainsi à Djemila où des fouilles patientes poursuivies depuis vingt-cinq ans ramènent peu à peu à la lumière toute une ville romaine. Elle se trouvait dans la montagne, à 35 kilomètres au N.-E. de Sétif (distance à vol d'oiseau). On l'appelle aujourd'hui Djemila, nom arabe qui signifie « la Belle,» et s'emploie souvent comme prénom féminin ; son nom antique était Cuicul, vocable berbère auquel les Romains ne jugèrent pas utile de donner une forme latine. vue-aerienne-Djemila-2.jpg

Situées à 850 mètres d'altitude, les ruines couvrent un plateau triangulaire qui descend en pente douce vers le confluent de deux torrents : le Guergour à l'Ouest, le Bétame à l'Est ont taillé dans l'argile molle de profonds ravins ; ils en sortent pour se réunir en une rivière plus large, au cours sinueux, qui coule vers le Nord et va déboucher à une quinzaine de kilomètres dans la branche occidentale de l'Oued-el-Kébir (Ampsaga dans l'antiquité). Des croupes massives enveloppent le site de la ville antique du côté Sud, elles la dominent par une pente abrupte ; au Nord, au contraire, le cirque montagneux s'ouvre pour laisser échapper la rivière ; les premiers chaînons sont peu élevés, mais en arrière surgissent des masses imposantes qui s'étagent jusqu'à la crête dentelée des Babor (2.000 m.). Ces montagnes sont absolument dénudées ; les marnes noires de leurs pentes, profondément ravinées par les eaux de ruissellement, sont parfois coupées de brusques escarpements calcaires aux teintes grisâtres. En hiver la neige couronne les crêtes ; en été la roche calcinée ne porte aucune végétation. Paysage sévère qui saisit le visiteur ! « Pourquoi donc, demande-t-il, les Romains sont-ils venus fonder une ville en un tel endroit ?» - Essayons de répondre à cette question.

La grande artère qui assurait les relations entre l'Est et l'Ouest de l'Algérie romaine passait par ici ; elle reliait Cirta (Constantine) à Sitifis (Sétif) et franchissait à quelques kilomètres de Cuicul la limite séparant la Numidie de la Maurétanie. Une seconde route venait du port d'Igilgili (Djidjelli) à travers les montagnes, croisait la première et prenait ensuite la direction du Sud-Est, vers Lambèse. Une autre reliait Cuicul à Tucca, ville dont nous ignorons la situation exacte, mais qui se trouvait peut-être aussi sur la côte, à l'embouchure de l'Ampsaga. Il y avait donc là un nœud de communications qui devait nécessairement déterminer la fondation d'un centre urbain, tout d'abord pour une raison de sécurité : surveiller les montagnards mal soumis des Babor, protéger la liaison Est-Ouest entre Numidie et Maurétanie et la liaison entre le Nord et le Sud de la Numidie. A côté de l'intérêt stratégique intervint une raison d'ordre administratif : comme la frontière entre les deux provinces correspondait à une ligne de douane, il fallait établir, sur la route de Cirta à Sitifis, un bureau de la douane assez rapproché de la limite provinciale. Cette limite suivait probablement la vallée de l'oued Deheb (affluent de l'Oued-el-Kébir qui, plus au Nord, servait lui-même de frontière) ; Djemila en est distante de 9 km. et le territoire qui lui appartenait devait aller jusqu'à cette vallée. Enfin la ville pouvait se développer comme place de commerce, devenir un centre d'échanges entre la zone côtière et le plateau intérieur, régions de productions très différentes. vue-generale-Djemila.jpg

La salubrité du climat, due à l'altitude, était une condition favorable au développement d'un groupement humain et le pays offrait des ressources suffisantes pour nourrir les citadins. Les pentes inférieures des montagnes ne sont pas assez raides pour s'opposer à toute culture ; les marnes conviennent aux céréales, les alluvions de la vallée aux arbres fruitiers. Si, pendant quatre mois de l'année, le sol desséché reste nu, la saison humide le revêt d'un manteau vert que chaque jour de pluie étend à vue d'oeil ; l'herbe pousse alors assez drue pour nourrir, non seulement des moutons et des chèvres, bétail des terres arides, mais des chevaux, des mulets et même des bovins. Aujourd'hui les cultures de blé et d'orge restent, avec l'élevage, les ressources essentielles des indigènes ; on voit aussi des vergers le long des oueds : figuiers, poiriers, abricotiers, grenadiers y mêlent leurs fruits, d'ailleurs médiocres, les arbres n'étant pas greffés ; aux arbres fruitiers s'accrochent des guirlandes de vigne. A une époque de culture soignée, ces jardins pouvaient donner des produits abondants et de bonne qualité. Parmi ces arbres, il faut remarquer l'absence complète d'oliviers ; pourtant ni le sol ni le climat ne paraissent leur être absolument défavorables. D'autre part, les restes de plusieurs pressoirs à huile exhumés par les fouilles et la découverte d'une provision de noyaux d'olives carbonisés dans le magasin à combustible d'un établissement de bains semblent indiquer que la région possédait des oliviers dans l'antiquité. Peut-être y avaient-ils été introduits par l'administration impériale qui développa systématiquement cette culture en Afrique ; ils ont pu ne pas survivre au manque de soins. vue-generale-Djemila-c1.jpg

La mise en valeur du sol autour de Djemila était facilitée, dans l'antiquité comme de nos jours, par l'abondance des sources dans les montagnes environnantes, sources assez profondes pour ne pas tarir pendant les longues sécheresses d'été, pour fournir en toute saison l'eau nécessaire aux citadins, à leurs jardins et à leurs troupeaux. L'existence de ces réserves d'eau, entretenues par les neiges d'hiver, ne permet-elle pas de supposer que les crêtes, aujourd'hui dénudées, ont possédé jadis une végétation forestière ? On trouve dans la région de Batna, au climat cependant plus sec, des crêtes calcaires analogues qui sont entièrement boisées. D'ailleurs comment une ville aurait-elle pu se bâtir s'il n'y avait pas eu de bois à proximité, à une époque où l'on ne connaissait pas les charpentes métalliques ? Ici comme dans toute l'Afrique du Nord a sévi sans doute le déboisement, qui commença dès l'époque romaine et fit des progrès désastreux à l'époque arabe.

Les montagnes fournissaient, comme matériaux de construction, une pierre calcaire qui n'est pas très solide, mais se laisse facilement tailler. Enfin la disposition même du terrain - une terrasse doucement inclinée, assez élevée pour être à l'abri des crues torrentielles et pour offrir des facilités de défense, protégée sur les deux faces Est et Ouest par des talus escarpés, mais d'un accès commode au Sud - devait plaire aux urbanistes romains qui ont souvent choisi, en Afrique, des sites analogues pour y créer des centres de colonisation.

vue générale Djémila-copie-1 

 

II - Histoire de la ville.

1) les origines ; fondation et organisation de la colonie.

Les renseignements fournis par les textes anciens sur Cuicul sont rares ; ils se bornent à quelques brèves mentions dans les Itinéraires et dans les documents ecclésiastiques. Pour reconstituer l'histoire de la cité, il faut donc interroger les ruines et étudier les inscriptions qui y ont été recueillies.

Que désigna le nom de Cuicul à l'origine ? un village berbère ou un simple lieu-dit ? nous l'ignorons. Peut-être les empereurs du Ier siècle avaient-ils établi là un poste militaire ; l'épitaphe (malheureusement sans date) d'un soldat qui y tint garnison pendant cinq ans et huit mois autorise cette hypothèse. En tout cas, l'agglomération urbaine date seulement du jour où une colonie de vétérans s'y fixa. Le fait se passa très probablement sous le règne de Nerva, c'est-à-dire en 96 ou 97 après J.-C. ; c'est en effet à ce moment que fut créée la colonie de Sitifis (Colonia Nerviana Augusta Martialis Veteranorum Sitifensium), dans la même région, mais en Maurétanie. Les deux cités eurent la même origine militaire, le même protecteur divin, Mars, dont le culte s'imposait tout naturellement à d'anciens soldats ; elles furent inscrites l'une et l'autre dans la tribu Papiria. Leur fondation paraît bien répondre aux mêmes préoccupations : assurer la sécurité de part et d'autre de la frontière provinciale entre Numidie et Maurétanie, renforcer l'occupation romaine dans une zone très voisine encore à cette époque du limes méridional. forum-nord.jpg

Le géomètre chargé de dessiner le plan de Cuicul traça sur l'étroit plateau dont nous avons indiqué la situation une enceinte à peu près triangulaire, forme imposée par la configuration du terrain. A la pointe Nord du triangle s'ouvrait une porte qui dominait de 45 mètres le confluent des torrents ; à l'Est et à l'Ouest, le rempart courait à flanc de coteau ; au Sud, il coupait le plateau suivant une direction oblique dont nous n'apercevons pas la raison d'être. L'emplacement du forum fut réservé au centre de la ville, probablement à l'endroit où se croisaient les routes, et il fallut exécuter d'importants travaux de terrassement pour obtenir une large surface plane malgré la pente du terrain. Le tracé des rues fut établi, comme dans toutes les villes romaines, d'après deux axes perpendiculaires ; mais ici ils n'étaient pas exactement orientés Nord-Sud ni Est-Ouest. Le decumanus maximus, large voie qui paraît avoir prolongé la route de Cirta, bordait le côté Sud du forum ; la porte principale de la place s'y ouvrait, exactement au milieu du mur Sud. La partie méridionale du cardo maximus aboutissait à cette entrée ; la partie Nord fut reportée à l'Ouest du forum (comme à Timgad) pour que la circulation des chevaux et des voitures contournât la place publique. La porte Nord de l'enceinte, située au bout de cette rue, devait être le point de départ de la route menant à Igilgili (Djidjelli). Plus tard, la construction d'un temple contigu au forum coupa le decumanus et isola l'une de l'autre les deux sections du cardo maximus ; à partir de ce moment, la rue qui prolongeait au Sud la section Nord du cardo et aboutissait aussi à une porte du rempart servit de grand cardo méridional. Sa direction oblique ne s'accorde pas avec la régularité des autres rues, toutes perpendiculaires les unes aux autres ; il est vraisemblable qu'elle correspond à l'ancien tracé de la route de Sitifis qui devait pénétrer en ville par la porte Sud. Ainsi l'artère essentielle de la ville présenta finalement l'aspect d'une voie coudée, située à l'Ouest de l'axe central du plan primitif. le-cardo.jpg

Dès la fondation de la colonie, il fallut l'approvisionner en eau potable ; le captage d'une source abondante dans le vallon du Guergour, à 3 km. environ de Cuicul, fournit l'eau nécessaire à tous les besoins. La canalisation ne fut pas très difficile à établir : la différence d'altitude était suffisante pour assurer un écoulement normal ; il fallut cependant entailler plusieurs éperons rocheux et construire quelques murs de soutènement en grand appareil sur les pentes les plus ravinées ; mais l'aqueduc, en partie souterrain, ne présenta aucun caractère monumental.

Le génie pratique de Rome s'affirmait ainsi dans ce coin perdu de la Berbérie. Les vétérans qui peuplèrent la nouvelle colonie y apportaient d'ailleurs des moeurs romaines. Ils n'étaient pourtant pas originaires d'Italie ; ils avaient servi, soit dans la IIIe Légion Auguste, soit dans les corps auxiliaires qui formaient avec elle l'armée de Numidie ; or à la fin du Ier siècle ces troupes se recrutaient en partie dans les provinces orientales de l'Empire, en partie en Afrique même. Mais après vingt ou vingt-cinq ans de campagnes ou de séjour dans les camps, sous les ordres d'officiers romains, ces provinciaux avaient reçu profondément l'empreinte latine. Ils étaient devenus citoyens romains, ils avaient pris un nom latin - le plus souvent celui de l'empereur régnant : ainsi de nombreux Cuiculitains s'appelaient Titus Flavius parce qu'ils avaient reçu le droit de cité des empereurs Flaviens. Nous connaissons un de ces premiers colons, T. Flavius Breucus, qui avait servi 26 ans dans la 1ère aile de Pannoniens, cantonnée en Numidie. Il était originaire des pays danubiens (les Breuques étaient une peuplade de Pannonie) ; il fut un des veterani acceptarii qui reçurent une concession de terre lors de la fondation de la colonie. Ces militaires devenaient en effet agriculteurs ; ils recevaient de l'administration impériale une terre en toute propriété, mais ils devaient assurer la sécurité de la région. Ils restaient sans doute suffisamment attachés à leur ancien métier pour en inspirer le goût à leurs fils, car sur les listes de légionnaires de Lambèse figurent les noms de plusieurs enfants de Cuicul.

Soumise à l'autorité du légat propréteur qui commandait la légion (plus tard du proeses de Numidie), la nouvelle cité était organisée en commune romaine ; elle possédait un Conseil municipal (Senatus ou Ordo decurionum) et des magistrats - questeurs, édiles, duumvirs - élus chaque année pour gérer les intérêts de la Respublica Cuiculitanorum, diriger les travaux publics, administrer les finances, rendre la justice. Quand l'un des duumvirs était empêché par la maladie ou l'éloignement d'exercer réellement ses fonctions, il était suppléé par un proefectus pro duumviro ; il en était de même quand la cité décernait à l'empereur le titre de duumvir honoraire. Tous les cinq ans, des duumviri quinquennales, comparables ''aux censeurs de Rome, étaient chargés du recensement de la population, révisaient la liste des citoyens et celle des décurions. Une milice, composée des jeunes gens en état de porter les armes, était dirigée par un proefectus juventutis. Les magistrats remplissaient aussi des fonctions sacerdotales : pontificat, augurat, et le personnage le plus important de la cité était le flamine du culte impérial. Nous connaissons un certain nombre de ces notables par les dédicaces des statues de divinités qu'ils offraient à la cité, en plus de la somme honoraire obligatoire, au moment où ils entraient en fonctions. Quelques-uns manifestaient leur générosité lors de leur élection à l'édilité ou au duumvirat, mais la plupart commémoraient plutôt leur entrée dans les collèges sacerdotaux, dont ils devenaient membres à vie. grand-cardo.jpg

Les habitants de Cuicul adoraient les grands dieux du Panthéon romain ; les inscriptions célèbrent Jupiter optimus, maximus, omnipotens, Esculape, Mercure, Pluton, Cérès, Diane, Vénus ; cependant certains dieux étaient particulièrement honorés : Mars, « Génie de la colonie », patron attitré de la ville, Hercule et Bacchus - dieux tutélaires de Leptis Magna, dont le culte se répandit surtout à l'époque des Sévères - Tellus et Saturne, divinités agrestes dont la protection assurait des récoltes abondantes et que devait invoquer fréquemment une population d'agriculteurs. Le culte de Saturne a occupé ici, comme dans toute l'Afrique romaine, une place de premier plan ; de nombreuses stèles votives en témoignent. Le dieu n'était plus adoré seulement comme le symbole de la vie végétale (Frugifer), mais comme le protecteur suprême des vivants et des morts qui pouvait assurer à ses fidèles une vie future heureuse. Le nom latin de Saturnus dissimulait d'ailleurs un dieu punique, Baal-Hammon, qui avait lui-même succédé à un ancien dieu berbère ; celui-ci était associé à une divinité féminine qui fut assimilée à la Tellus romaine. Il faut signaler aussi des cultes d'origine orientale : celui de Cybèle, depuis longtemps implanté à Rome ; celui de Sérapis, venu d'Égypte. En outre, de nombreux autels furent dédiés à des abstractions divinisées : le Génie du Peuple, le Génie du Sénat, la Victoire, la Fortune, la Foi publique, la Piété ou la Virtus d'un empereur.

 

2- La cité sous les Antonins.

La vie municipale et religieuse exigeait la construction de monuments qui s'élevèrent peu à peu au cours du IIème siècle. Les premiers édifices construits autour du forum furent, semble t-il, la Curie, salle de réunion du conseil municipal (elle était achevée avant 157, date de la dédicace à la Piété d'Antonin placée à l'entrée), et le Capitole consacré à la triade divine Jupiter, Junon, Minerve : il fallait commencer par loger les dirigeants de la cité et les dieux tutélaires de Rome. Il est vraisemblable qu'un temple de Mars fut bâti à la même époque, mais nous ne savons où il se trouvait. arc-et-rue.jpg

Il fallait songer aussi à la vie matérielle des citadins, faciliter leur ravitaillement, leur procurer des divertissements, satisfaire aux besoins de l'hygiène : des thermes, un théâtre, un marché répondirent à ces nécessités. Nous ignorons à quel moment s'édifièrent les thermes voisins du Capitole ; le style de la décoration permet toutefois de les attribuer à la première moitié du IIème siècle. Pour le marché, nous sommes renseignés par l'épigraphie : il fut bâti aux frais d'un riche particulier, L. Cosinius Primus, qui avait exercé à Cuicul toutes les fonctions municipales, pour commémorer son élection au flaminat ; ce personnage avait été nommé juge par l'empereur Antonin le Pieux, ce qui nous donne la date approximative du monument. Quant au théâtre, il ne put trouver place à l'intérieur de l'enceinte urbaine ; on l'appuya à une colline située au Sud de la ville. Il était terminé à la fin du règne d'Antonin, car en 160 ou 161 s'éleva, sur la rue qui y conduisait, un arc monumental, legs de Julius Crescens. Le légat de Numidie vint inaugurer cet arc et par la même occasion une exèdre dédiée au Génie du Peuple par un tribun militaire ; l'exèdre a disparu, mais il est vraisemblable qu'elle se trouvait aux abords du forum.

Un bâtiment indispensable à la vie publique manquait encore à Cuicul : la basilique, palais de justice qui servait aussi de bourse de commerce. Cet édifice fut offert à la cité, dans les premières années du règne de Marc-Aurèle, par le donateur qui avait déjà fait construire l'arc voisin du théâtre, C. Julius Crescens Didius Crescentianus, flamine perpétuel. Cette première libéralité n'était que l'exécution des dernières volontés de son grand-père adoptif, C. Julius Crescens ; le petit-fils avait cependant enrichi la décoration de l'arc en ajoutant la statue d'Antonin à celles de la Fortune et de Mars, prévues par le testament. La basilique, elle, fut élevée et décorée entièrement à ses frais ; en 169 il y fit placer des statues de Marc-Aurèle et de Lucius Verus (celui-ci venait de mourir). Mais ce n'est pas tout : il orna encore le forum d'autres statues dont nous ignorons le nombre et la nature ; nous savons seulement qu'il lui en coûta 30.000 sesterces. Il est clair que Crescentianus fut un des plus généreux bienfaiteurs de la commune. arc et cardo max djémila

La basilique occupait tout un côté du forum, en bordure du grand cardo Nord. Près de l'entrée donnant sur cette rue, un arc triomphal s'élevait au croisement des deux axes de la voirie urbaine. Le temple voisin, qui boucha le decumanus maximus, paraît avoir été construit peu après la basilique, sous le règne de Marc-Aurèle. Il ne subsiste de sa dédicace que le mot Genetrix ; cette épithète permet de supposer que la divinité adorée dans ce temple était Vénus Genetrix ; on ne peut songer en effet à Tellus Genetrix, dont le temple, représenté pour nous par une inscription monumentale, était dans une tout autre région des ruines. L'empereur Antonin le Pieux, qui restaura le culte augustéen et fit revivre la légende de l'origine divine des Julii, paraît avoir aussi remis en honneur le culte de Vénus Genetrix ; les impératrices de cette époque, en particulier Faustine la jeune (fille d'Antonin, épouse de Marc-Aurèle) étaient fréquemment assimilées à cette déesse sur les monnaies. On peut admettre que le sanctuaire fut consacré à la protectrice divine des impératrices et fut aussi édifié en hommage à la dynastie régnante dont la bienveillance s'était souvent manifestée envers les Cuiculitains. On comprend dès lors pourquoi ce temple trouva place parmi les édifices les plus importants de la cité, à côté du forum, face au Capitole, pourquoi sa construction fut particulièrement soignée, pourquoi il s'orna de matériaux rares (ses colonnes sont en marbre ou en granit).

forum nord djemilaPlusieurs des monuments qui embellirent Cuicul à l'époque des Antonins étaient dus, nous l'avons vu, à des libéralités privées. La cité possédait donc une bourgeoisie riche, dont quelques membres nous sont connus par les inscriptions. C'est d'abord Didius Crescentianus, fondateur de la basilique, personnage considérable par sa fortune et par ses hautes fonctions. Il avait rempli « tous les honneurs » et obtenu le flaminat perpétuel, non seulement à Cuicul, mais dans la confédération des quatre colonies cirtéennes ; il avait été fait chevalier par Antonin le Pieux, puis avait reçu le commandement d'une cohorte d'auxiliaires en Maurétanie. C'est par adoption qu'il était entré dans la famille des Julii Crescentes, dont deux membres (son père adoptif et le père de celui-ci) avaient exercé successivement la charge de grand-prêtre provincial. Il n'était pas lui-même originaire de Cuicul, mais de Cirta où il continua à jouer un rôle. Nous avons là une preuve des relations étroites qui existaient entre notre cité et la république cirtéenne : liens religieux, puisque le prêtre du culte impérial leur était commun, mais certainement aussi rapports commerciaux réguliers.

Plusieurs autres magistrats cuiculitains de la même époque étaient également originaires de Cirta : L. Claudius Honoratus, qui dédia une exèdre au Génie du Peuple ; L. Pompeius Novellus, maître des augures, qui, en 147, éleva sur le forum une statue de Marc-Aurèle César, conformément aux dernières volontés de son frère, et offrit en même temps des jeux à ses concitoyens ; C. Cassius Fortunatus, duumvir et augure, qui fit placer au forum une statue de Mercure. D'autres venaient de Carthage, comme Q. Rutilius Saturninus qui consacrait une statue à Jupiter en l'honneur de son augurat, et surtout le fondateur du marché, L. Cosinius Primus. Celui-ci était devenu flamine perpétuel à Cuicul, mais exerçait aussi les fonctions d'édile et d'augure à Carthage, et cette ville devait être sa résidence habituelle, car il laissa à son frère le soin de surveiller la construction du marché cuiculitain.

temple de VénusEn somme, les principaux bienfaiteurs de la cité dont nous connaissons les noms au IIème siècle appartenaient à des familles étrangères à la ville ; seul fait exception le prêtre provincial C. Julius Crescens, et encore son héritage passa-t-il à un cirtéen. Le fait est curieux ; on peut essayer de l'expliquer. Parmi les vétérans établis lors de la fondation de la colonie, tous n'ont pas réussi sans doute à se tirer d'affaire ; les malchanceux - ou leurs fils - ont dû chercher à vendre leurs concessions ; de riches bourgeois, citoyens de villes plus importantes, mais en relations de famille, d'amitié ou d'affaires avec des gens de Cuicul, auront profité de l'occasion pour acquérir une propriété à bon compte. Certains de ces immigrés ont pu aussi acheter des terres qui n'avaient pas été comprises dans la répartition primitive, ou simplement occuper et défricher un sol qui n'appartenait à personne. Quoi qu'il en soit, ces étrangers jouent au IIème siècle un rôle considérable dans la vie de la cité ; de la condition d'incolœ ils passent à celle de citoyens ; ils sont admis aux charges honorifiques et aux sacerdoces ; les grosses fortunes sont entre leurs mains, mais ils mettent largement leurs revenus au service de leur patrie d'adoption. Ils ont même parfois l'élégance de prendre à leur compte les frais des statues que leur décerne la reconnaissance publique : les frères Cosinius en particulier ont eu ce geste généreux.

Parmi ces grands bourgeois, quelques-uns s'élèvent dans la hiérarchie sociale du monde romain : ils sont admis par les empereurs dans l'ordre équestre (leur fortune montait donc au moins à 400.000 sesterces) - c'est le cas de L. Claudius Honoratus, de Didius Crescentianus et de son fils - ils exercent des emplois importants dans l'administration impériale : tribunat militaire, fonctions judiciaires ; ils s'allient à des familles sénatoriales : ainsi la fille de Crescentianus, certainement pourvue d'une belle dot, épousa un « clarissime ».

Au cours du second siècle, la population de la colonie s'était augmentée d'éléments nouveaux : à côté des notables déjà romanisés dont nous venons de parler, des indigènes de la région, attirés par les avantages matériels et juridiques que possédaient les citadins, étaient venus s'établir à Cuicul. Cet afflux de Berbères se devine à la lecture des inscriptions funéraires. On y voit des noms libyques ou puniques comme le gentilice Tammonius, les cognomina Barsa, Mazica, Gududia, Gudullus, Nampamin, Namppulus ; les cognomina latins les plus fréquents - Crescens, Felix, Fortunatus, Honoratus, Maximus, Rogatus, Saturninus, Victor et Victorinus - expriment l'idée d'un bonheur, d'une supériorité ou d'une faveur divine et peuvent être la transcription latine de noms puniques. Beaucoup de ces stèles funéraires devaient appartenir à des tombes de gens modestes ; la plupart nous apprennent seulement le nom et l'âge du défunt. Quelques épitaphes de centenaires ne démentent pas la réputation de longévité faite aux Numides ; quoique bien des gens mourussent jeunes, l'âge moyen des décès s'élevait à 53 ans. (Nous n'avons pas tenu compte, pour calculer cette moyenne, des décès d'enfants au-dessous de deux ans).

Nous n'avons à peu près aucun renseignement sur les occupations de la classe moyenne et du peuple. En dehors des magistrats, nous connaissons quelques prêtres, attachés pour la plupart au culte de Saturne, quelques militaires, un affranchi employé à la douane, un teinturier et quelques esclaves. La population comprenait sans doute beaucoup de petits propriétaires et de petits commerçants, quelques fonctionnaires, des artisans, des ouvriers agricoles, de nombreux esclaves. La vie agricole était la principale source des revenus ; l'industrie n'a jamais dû être très développée à Cuicul : l'épitaphe du teinturier est le seul texte mentionnant un métier manuel. La teinturerie suppose pourtant une industrie de la laine qui devait exister normalement dans un pays où l'on élevait des moutons. A part quelques huileries, les fouilles n'ont révélé jusqu'ici aucune trace d'installations industrielles. escalier-Djemila.jpg

Le commerce devait être actif ; les matériaux employés dans la construction des monuments étaient achetés assez loin : le marbre provenait de carrières voisines de Cirta (Aïn-Smara) ou de Rusicade (Djebel Filfila) ; les colonnes de granit du temple de Vénus Genetrix ne pouvaient venir que du cap Cavallo (aux environs de Djidjelli). Enrichie par l'agriculture et le commerce, Cuicul était à la fin du IIème siècle une cité prospère ; les finances municipales bénéficiaient de cet enrichissement et pouvaient subvenir à une partie des dépenses nécessitées par les embellissements de la ville. Parmi les statues de divinités et d'empereurs qui ornaient le forum, beaucoup étaient dues à des libéralités privées, mais d'autres avaient été élevées par les soins de la municipalité, en particulier les images des empereurs (parmi celles-ci une statue équestre d'Antonin divinisé), témoignage officiel de la fidélité des provinciaux. C'est aux frais de la commune que se construisit dans le faubourg Sud, sous le règne de Commode (en 183 ou 184), un monument somptueux : les Grands Thermes ; par l'ampleur des proportions et le luxe du décor, cet établissement de bains rivalisait avec ceux de villes plus importantes telles que Lambaesis ou Thamugadi."......

 

(la suite dans la seconde partie.....l'époque des Sévères, la crise du IIIème siècle, la renaissance au IVème siècle avec le Christianisme, la période byzantine....)

 

Commenter cet article