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Djémila (antique Cuicul) (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

3) L'époque des Sévères.

" Quelques années plus tard arrivait à l'Empire un Africain, Septime Sévère ; son règne et ceux des princes de sa famille correspondent à la période la plus brillante du développement de l'Afrique romaine. L'activité de notre cité numide se manifesta par une série de constructions nouvelles. Dès le début du règne de Septime Sévère s'éleva sur la colline au Sud de la ville un temple de Tellus Genetrix ; Tiberius Julius Honoratus, pontife et flamine perpétuel, y consacra à la déesse une statue « acrolithe ». En 199, la municipalité fit bâtir des horrea, greniers publics destinés à emmagasiner les denrées que les contribuables versaient au fisc à titre d'impôt foncier ; en même temps, on procédait à la restauration d'un monument endommagé par le temps, probablement les thermes du Capitole.

Sous Caracalla et ses successeurs, la physionomie de la ville subit une profonde transformation. Depuis longtemps le cadre primitif de la colonie était devenu trop étroit ; les maisons franchissaient l'enceinte de toutes parts, descendaient jusqu'au bord des oueds, se bâtissaient aussi le long des rues qui menaient au théâtre et aux Grands Thermes ; ces édifices formant centre d'attraction, de nouveaux quartiers se développaient sur les pentes de la colline Sud. Le rempart, que la « paix romaine u rendait bien inutile, ne paraissait plus qu'un vestige encombrant du passé. On décida d'en raser la partie méridionale et d'aménager un nouveau forum à l'entrée Sud de la ville des Antonins. Djemila---arc-de-Caracalla.jpg

Le forum du Capitole, encombré de monuments honorifiques, ne pouvait plus guère servir de promenade publique ; la place nouvelle, beaucoup plus vaste, offrit aux promeneurs l'abri de ses portiques pour les jours de pluie ou d'ardent soleil et un large espace découvert pour les heures où ils préféraient respirer à l'air libre. Située au point de contact entre la vieille ville et les quartiers neufs, desservie par des rues qui y convergeaient de toutes parts, elle fuit rapidement adoptée par les citadins. Le foyer de la vie urbaine se déplaça : si l'ancien forum resta le centre administratif de la cité et le cadre des cérémonies officielles, le nouveau devint le rendez-vous des flâneurs et le centre de la vie sociale. On s'y arrêtait en sortant des thermes ou du théâtre, on y échangeait les nouvelles, on y discutait affaires ; on y trouvait des boutiques qui furent bientôt sans doute - le goût de la nouveauté aidant - les mieux achalandées de la ville. Les Berbères de la montagne devaient y mêler parfois leurs bandes bruyantes aux groupes plus corrects des citadins ; un marché s'y tenait peut-être, car on pouvait y arriver directement de la campagne et même y amener des bestiaux, la place se trouvant de plainpied avec les rues qui venaient de l'extérieur. L'ancienne porte du rempart, à l'extrémité méridionale de la Grande Rue, fut conservée, mais de nouvelles entrées monumentales donnèrent aussi accès au forum des Sévères ; la plus majestueuse était formée par l'arc triomphal érigé en 215 en l'honneur de Caracalla, de sa mère Julia Domna, de son père divinisé Septime-Sévère. Des cérémonies religieuses déroulèrent leur pompe dans ce cadre nouveau ; des temples en effet ne tardèrent pas à s'y édifier le plus imposant, construit sous Sévère Alexandre (en 229), fut dédié à cet empereur et à la gens Septimia. Dressé au sommet d'un perron très élevé, le sanctuaire dominait toute la ville ; sa fière colonnade portait plus haut que le Capitole, plus haut que les monuments des Antonins, l'hommage éclatant de la cité à la dynastie africaine qui avait répandu ses bienfaits sur les villes d'Afrique.

vue-djemila-x.jpgToutes ces constructions se faisaient aux frais de la commune les libéralités privées n'interviennent plus à cette époque dans les embellissements urbains. Le budget municipal devait aussi faire face à de coûteux travaux d'utilité publique construction de fontaines, entretien des conduites d'eau et des égouts, établissement de canalisations dans les nouveaux quartiers, réparation des routes fréquemment endommagées par les torrents de la montagne. Pour subvenir à toutes ces dépenses, il fallait des ressources considérables que devaient fournir en grande partie des augmentations d'impôts.

Si les citoyens riches ne construisent plus de monuments, ils rivalisent toujours de zèle avec le conseil des décurions pour élever des statues à la dynastie régnante. Nous connaissons une série de dédicaces à Septime Sévère (seul ou associé à sa famille), à Julia Domna, à Caracalla ; d'autres célèbrent le « divin Marc-Aurèle », le « divin Commode» - flatterie envers Septime-Sévère qui s'était proclamé le fils adoptif de Marc-Aurèle et avait fait réhabiliter la mémoire de Commode. D'autres encore associent à la majesté impériale une divinité : la Fortune qui ramène Septime-Sévère et ses fils après une campagne, la Victoire couronnant leurs armes, Mars ou Jupiter invoqués comme protecteurs des princes. Une partie de ces statues trouve place au nouveau forum; celui du IIème siècle n'est pourtant pas abandonné les bases honorifiques de l'époque des Sévères y ont subsisté en aussi grand nombre que celles du temps des Antonins. Il est rare désormais de voir parmi les dédicants des personnages d'origine étrangère à la ville : ceux dont nous connaissons la tribu appartiennent à la tribu Papiria, qui est celle où sont inscrits les citoyens de Cuicul.

Un nom revient à plusieurs reprises dans les inscriptions de cette époque : celui de Gargilius. Les Gargilii paraissent avoir été une des familles les plus en vue, une de celles où l'on exerçait héréditairement les charges municipales. Un Gargilius Praetorianus, juriste réputé, joue le rôle d'avocat de la commune ; un Gargilius Quietus, flamine perpétuel, érige une statue de Mars « Génie de la colonie», au milieu du forum des Sévères ; une Gargilia Marciana, épouse d'un magistrat, mérite que son mari et ses fils lui élèvent une statue au forum capitolin; ils célèbrent aussi sa mémoire en offrant à leurs concitoyens une distribution de sportules et des représentations au théâtre. djemila-theatre.jpg

L'ascension de la bourgeoisie riche vers les classes dirigeantes de la société romaine continue : les deux fils de Gargilius Quietus sont chevaliers romains, comme les deux fils de Gargilia Marciana. Un Julius Silvanus est procurateur impérial. Les empereurs ouvrent parfois à ces provinciaux l'accès de l'ordre sénatorial. Une inscription de 208 nous fait connaître le clarissime Tib. Claudius Subatianus Proculus : d'abord chevalier, il a exercé diverses fonctions militaires ; puis il est entré dans la classe sénatoriale et a parcouru tous les degrés de la carrière des honneurs. Il revient enfin dans sa Numidie natale, investi de la plus haute fonction le gouvernement de la province; il est même désigné pour le consulat. Ses concitoyens célèbrent avec orgueil la gloire d'un des leurs ; il leur semble qu'une parcelle en rejaillit sur chacun d'eux.

Cuicul a atteint son apogée sous les Sévères ; pourtant, même en cette phase de prospérité, ce n'est pas une grande ville : le nombre de ses habitants ne paraît pas avoir jamais atteint dix mille. Petite ville, mais à l'aspect agréable : étagée sur les pentes de son promontoire, resserrée au Nord, largement étalée vers le Sud, l'agglomération épouse les formes du terrain sans souci de la symétrie. Les rues en pente ouvrent des perspectives variées sur les montagnes environnantes ; ces rues sont propres, bien dallées, souvent bordées de colonnades comme celles des cités d'Orient. Les deux vastes places ornées d'un peuple de statues, les portiques élégants, les majestueux édifices publics forment un ensemble empreint de noblesse et d'harmonie. Des fontaines placées aux principaux carrefours ajoutent le charme de leurs eaux jaillissantes à la beauté des masses architecturales. Les maisons particulières, dont les pièces plus ou moins nombreuses entourent une cour centrale, sont parfois aménagées avec une certaine recherche de luxe et de confort. - Petite ville, c'est vrai, mais exemple typique d'une de ces créations urbaines où s'exprimait le génie romain chez les peuples que l'Empire avait gagnés à la civilisation.

 

4) La crise du IIIème siècle.

A la mort de Sévère Alexandre (235)temple-septimien.jpg commence dans l'Empire une longue crise politique et économique qui arrête brusquement l'essor de l'Afrique romaine. C'est l'époque où les soldats font et défont les empereurs ; une révolution éclate à Carthage contre Maximin, successeur de Sévère Alexandre, et porte au pouvoir le proconsul Gordien ; celui-ci, vaincu par le légat de Numidie commandant la IIIe légion, meurt avec son fils ; mais son petit-fils Gordien III est proclamé empereur à Rome par les prétoriens peu de temps après la mort de Maximin (238).

Un de ses premiers actes est de venger son grand-père et son oncle par la dissolution de la légion : les éléments en sont dispersés dans des provinces lointaines et la Numidie est privée des troupes qui assuraient la sécurité du pays depuis environ deux cent cinquante ans. La disparition de cette force militaire pendant quinze ans (car la troisième légion ne fut reformée qu'en 253) affaiblit l'autorité romaine en Afrique ; les nouvelles qui parviennent du reste de l'Empire - invasions sur les frontières, compétitions violentes pour le pouvoir suprême, luttes entre les armées dont chacune veut imposer son chef - ne relèvent pas le prestige vacillant de Rome. De mauvaises récoltes, d'autre part, réduisent les indigènes à la misère. Aussi n'est-il pas étonnant que des insurrections se produisent dans les massifs montagneux qui n'ont jamais été parfaitement soumis. vue-djemila.jpg

En 253, puis de nouveau en 258, les Bavares (indigènes des Babor) et les Quinquegentanei (confédération de tribus kabyles) envahissent la Numidie ; ils tentent, sans succès d'ailleurs, une attaque contre Milev (Mila) et pillent la zone voisine de la frontière provinciale, avant d'être rejetés en Maurétanie où ils sont finalement écrasés. Une trentaine d'années plus tard, de nouveaux troubles agitent la même région, se prolongent pendant dix ans et obligent Maximien, collègue de Dioclétien, à venir rétablir l'ordre. Aucun des textes relatifs à ces événements ne fait allusion à Cuicul ; il paraît toutefois impossible que la ville, située justement entre Milev et la frontière numido-maurétanienne, n'ait pas eu à souffrir de ces incursions. En tout cas, les gens de Cuicul ont soutenu les prétendants africains : leur dévouement aux Gordiens s'est exprimé dans une série de dédicaces aux différents membres de cette famille. Au début du IVème siècle, ils paraissent avoir pris parti de la même façon pour Domitius Alexander, proclamé à Carthage en 308. Au contraire aucune inscription n'honore Maxence : à Cuicul, on devait partager la haine générale en Afrique pour l'homme qui avait brutalement réprimé la révolte d'Alexander, qui avait incendié Carthage et Cirta.

Toutes ces luttes ne pouvaient manquer d'apporter un trouble profond dans la vie économique. Les routes souvent coupées par les insurrections ne se prêtaient plus sans de gros risques à la circulation des marchandises ; chaque cité devait se suffire à elle-même. La vie devint certainement difficile pour les Cuiculitains, dont les ressources étaient purement agricoles : ils ne pouvaient plus exporter les produits de leurs terres dans les années d'abondance, ni faire venir les objets manufacturés, ou les vivres dont ils avaient besoin quand leurs récoltes étaient déficitaires. La région n'était pas assez riche pour donner tous les ans une production suffisante. A part une minorité de familles fortunées, la plupart des propriétaires n'avaient pas les moyens de faire face à plusieurs mauvaises récoltes, les métayers encore moins. Or au IIIème siècle il y eut des séries d'années maigres qui durent causer beaucoup de ruines dans cette population agricole, et c'est dans la même période que s'aggravèrent les charges fiscales. Djemila-escalier-temple.jpg

De tout temps la ville avait connu, dans les années de grande sécheresse par exemple, des moments pénibles où le prix des vivres montait ; nous savons par une inscription que les magistrats s'ingéniaient alors à faire venir du dehors des approvisionnements et méritaient ainsi la reconnaissance populaire. Encore fallait-il disposer de transports bien organisés, d'une monnaie saine et d'une caisse municipale bien garnie ; avec l'insécurité des routes, l'instabilité de la monnaie, le poids écrasant des impôts d'État, le problème du ravitaillement devenait insoluble.

Cuicul s'appauvrit donc et souffre parfois de la disette. Symptôme caractéristique : on n'y bâtit plus ; pendant cinquante ans (de 229 à 281 exactement), plus une dédicace de monument. On continue cependant à rendre hommage aux souverains : nous retrouvons sur des bases de statues ou des bornes milliaires les noms de presque tous les empereurs. Les statues de cette époque sont toutes élevées par la municipalité ; la générosité des particuliers s'est tarie, preuve indéniable de leur appauvrissement. L'aspect des inscriptions révèle la décadence des techniques : lettres mal gravées, lignes irrégulières contrastent avec les beaux caractères alignés à la règle au IIème siècle et encore au début du IIIème.

 

5) La renaissance du IVème siècle; le christianisme.

Une renaissance se produit au IVème siècle ; elle s'annonce déjà dans les dernières années du IIIème. Une dédicace de 281 est trop mutilée pour permettre d'identifier le monument « avec portique » qu'elle désignait, mais sous le règne de Dioclétien - marqué par un effort énergique pour enrayer la décadence de l'Empire - on entreprend à Cuicul des travaux importants. On répare l'aqueduc qui alimente la ville en eau potable et l'on construit près des Grands Thermes une fontaine élégante. L'inscription commémorative de cette construction nous apprend que le travail, ordonné par le gouverneur de la province, fut exécuté par les soins d'un chevalier « curateur de la république »; ce titre désigne désormais le chef de l'administration municipale.

C'est sans doute au même moment que fut aménagé (ou restauré) sur le forum des Sévères un château d'eau assurant la distribution du précieux liquide dans le centre de la ville. Un édifice public voisin des Grands Thermes, dont la destination exacte n'est pas déterminée jusqu'à présent et qui avait probablement été construit au temps des Sévères, a dû être agrandi et remanié à cette époque. Peut-être la Curie aussi a-t-elle été restaurée ; cela expliquerait qu'une statue de Dioclétien ait été placée devant son vestibule ; on y ajouta quelques années après l'effigie de Constance Chlore.

Le seul monument du IVème siècle dont nous connaissions la date est un marché aux étoffes (basilica vestiaria) dédié vers 367 par le gouverneur P. Ceionius Caecina Albinus, qui avait fait restaurer celui de Timgad. Les frais de la construction furent supportés par un sénateur, Rutilius Saturninus, un descendant sans doute du magistrat de ce nom que nous connaissons au IIème siècle. Ce personnage devait être fort riche, car il fit bâtir aussi une autre « basilique » que les fouilles n'ont pas encore retrouvée.

Il y avait donc encore à Cuicul quelques grosses fortunes ; les embellissements apportés à certaines maisons particulières en témoignent. Un personnage connu seulement par son surnom, Castorius, fit agrandir et transformer sa demeure et s'en vanta par un texte inséré dans la mosaïque d'une des pièces. Il avait des goûts littéraires (une des inscriptions dont il orna la maison est en vers) et il donna une instruction soignée à ses fils qui s'illustrèrent ensuite dans « les heureux tribunaux de la Libye ».

De la fin du IVème siècle (vers 387) date une table de mesures placée près de la basilique judiciaire par le gouverneur Herodes ; elle était destinée à contrôler les quantités de blé, d'orge et de vin versées au fisc par les contribuables à titre d'impôt. Mais à cette époque ce ne sont pas les constructions d'ordre pratique qui nous donnent le témoignage le plus intéressant de la vie de la cité ; un nouveau centre d'attraction était né, d'autres monuments s'élevaient grâce à la générosité privée : les églises chrétiennes. djemila-fontaine-Tetrachie-c1.jpg

Le christianisme avait dû se développer à Cuicul au cours du IIIème siècle ; la ville possédait en effet un évêque dès cette époque : en 256, c'était Pudentianus, qui participa au concile réuni à Carthage cette année-là par saint Cyprien. Les persécutions n'épargnèrent pas la communauté cuiculitaine ; la plus violente fut certainement, comme dans le reste de l'Afrique, celle qu'ordonna Dioclétien en 303-304 ; c'est sans doute à ce moment que moururent neuf martyrs dont nous connaissons les noms : sept sont gravés sur une grande dalle qui a dû servir de Table d'autel dans une église du faubourg Ouest ; deux autres, inscrits sur des sommiers, devaient figurer dans une chapelle du faubourg Est. Les anniversaires de ces saints devinrent des fêtes pieusement célébrées par les fidèles. Peut-être la persécution fit-elle encore d'autres victimes dont les noms ne sont pas venus jusqu'à nous.

Après les édits impériaux de 311 et de 313, les communautés chrétiennes, définitivement libérées par Constantin, reçurent officiellement le droit de posséder des biens et commencèrent à bâtir des églises. Il y en eut plusieurs à Cuicul ; elles s'établirent dans les faubourgs, loin des temples où continuaient à se célébrer les cérémonies païennes. Certains cultes cependant tombaient en désuétude : en effet la dédicace du temple de Tellus fut utilisée dans la construction de la principale église, qui couronna la colline Sud. De grands personnages se cotisèrent pour payer le pavement mosaïqué de cet édifice, et leurs noms furent inscrits dans le pavement même : quatre d'entre eux étaient officiers et appartenaient à l'ordre sénatorial, deux autres avaient le titre de vir honestissimus, un septième était sacerdotalis, c'est-à-dire ancien prêtre du culte impérial, fonction devenue purement civile puisqu'elle pouvait être exercée par un chrétien. L'aristocratie de la cité était donc passée en grande partie au christianisme.

arcades-et-cardo-maximum.jpgC'est peu de temps sans doute après cette église que fut construit le baptistère, monument circulaire flanqué de diverses dépendances (Le baptistère a été attribué jusqu'à présent au Vè siècle ; cependant il est situé exactement en face de la basilique du IVè siècle ; l'appareil soigné de la construction et le style des mosaïques décoratives conviennent mieux au IVème siècle qu'au Vème. D'autre part l'existence d'un baptistère primitif, antérieur à celui que nous connaissons, est une hypothèse que rien n'appuie).

Un évêque de Cuicul, Elpidophorus, assistait en 348 au concile de Carthage ; l'empereur Constant venait de promulguer l'édit d'union dans l'espoir de mettre fin au schisme donatiste qui divisait la chrétienté africaine depuis le début du IVème siècle. Cuicul, comme toute la Numidie, connaissait les luttes entre catholiques et donatistes, les rivalités entre évêques des deux partis, les querelles pour la possession des édifices religieux. Quelle fut l'attitude de la ville lors des insurrections maures dirigées par Firmus, puis par Gildon, et soutenues par les donatistes ? nous l'ignorons ; nous savons seulement que l'unité chrétienne y fut rétablie en 411. A cette date se réunit la conférence de Carthage qui vit le triomphe de saint Augustin et la condamnation définitive du donatisme ; l'évêque cuiculitain Cresconius y déclara : « j'avais contre moi un évêque donatiste, il vient de mourir ». Cette heureuse coïncidence facilita l'apaisement et Cresconius put consacrer la « guérison du schisme » en ouvrant à la « foule chrétienne rassemblée en un corps unique » une cathédrale neuve, située sur la colline Sud, à côté de celle du IVème siècle, mais beaucoup plus vaste. Il transféra dans la crypte de cette basilique les tombes des u justes antérieurs », c'est-à-dire des premiers évêques de Cuicul, peut-être aussi de quelques martyrs, et fit aménager le bâtiment de manière à faciliter les allées et venues des pélerins qui venaient visiter ces tombeaux. Une inscription métrique, dans la mosaïque du pavement, glorifie l'oeuvre de l'évêque et se termine par son épitaphe. Rédigée en termes hyperboliques, elle reproduit presque exactement celle qui fut dédiée à la mémoire de l'évêque Alexandre dans une église de Tipasa en Maurétanie ; les deux textes doivent être la copie d'un modèle commun auquel on se contenta de changer quelques mots pour l'adapter aux circonstances locales.

Les dimensions de la basilique de Cresconius prouvent que toute la population de la ville et des environs était désormais ralliée au christianisme et que Cuicul était devenu un centre de pélerinage très fréquenté. Autour des deux grandes églises et du baptistère se groupaient plusieurs bâtiments : chapelle, logements de l'évêque et du clergé, qui formaient un véritable quartier chrétien. Cet ensemble de constructions devait être à peine terminé quand les Vandales apparurent en Afrique.

 

6)Vandales, Byzantins...

En 431, les Vandales étaient maîtres de tout le pays, sauf de Cirta et de Carthage ; Cuicul était donc soumise à leur domination. Cependant l'épitaphe du prêtre Turasius, mort en 454, est datée par la mention des consuls de l'année ; c'est que notre cité fit partie de la région rendue à l'Empire par Genséric au traité de 442, restitution d'ailleurs passagère : toute l'Afrique du Nord passait bientôt aux mains des Vandales., Les conquérants étaient des hérétiques ariens qui traitèrent en ennemi le clergé catholique : en 484, l'évêque de Cuicul, Victor, périt dans la persécution ordonnée par le roi Hunéric. Ce fait est le seul renseignement fourni par les textes sur la vie de la cité à l'époque vandale. Mais on a retrouvé dans un cellier qui faisait partie des bâtiments ecclésiastiques une gargoulette renfermant 180 pièces d'or. Ces monnaies portent l'effigie de divers empereurs, presque tous byzantins : Théodose II, Marcien, Léon Ier, Zénon, etc. ; les plus récentes datent du règne d'Anastase et sont au nombre de deux seulement. Selon toute vraisemblance, c'est donc peu après 491 (année de l'avènement d'Anastase Ier) qu'un prêtre ou un laïque enterra ce trésor - devant quelle menace ? Sans doute une incursion de pillards descendus des montagnes voisines. porte-Djemila.jpg

Sous les successeurs de Genséric, préoccupés avant tout de tenir solidement les ports, les révoltes berbères furent continuelles. La suppression de toute garnison à l'intérieur du pays laissait le champ libre aux rebelles ; ils purent s'emparer facilement des villes que Genséric avait systématiquement démantelées : Timgad fut détruite ainsi par les tribus de l'Aurès. Il n'y a pas de raison pour que les montagnards de Kabylie et des Babor, qui s'étaient déjà soulevés au IIIè et au IVè siècles, aient été plus respectueux que ceux de l'Aurès de l'autorité vandale, et il est possible qu'ils soient venus saccager Cuicul ; la couche de cendres et de débris carbonisés qui recouvrait la basilique du IVème siècle avant les fouilles pourrait remonter à un incendie de cette époque.

Si la ville a été détruite à ce moment, elle se releva pourtant de ses ruines, car en 553, parmi les évêques convoqués à Constantinople par Justinien au sujet de la querelle des Trois Chapitres, figurait Crescens, évêque de Cuicul (c'est la dernière mention de la cité dans un texte historique). Dans l'intervalle, les Byzantins avaient reconquis une partie de l'Afrique romaine ; ils occupaient Sitifis et Milev ; par conséquent la route qui joignait ces deux villes et passait par Cuicul devait être entre leurs mains. On n'a pourtant pas trouvé à Djemila de fortifications comparables aux murailles pittoresques qui enveloppent encore la petite ville de Mila, ou à l'enceinte dont Sétif a conservé quelques vestiges. L'agglomération était peut-être devenue trop peu importante pour paraître aux généraux grecs digne d'être protégée. Il est possible cependant que le quartier méridional de la ville, le plus récent, qui renfermait les principaux édifices chrétiens, ait été entouré d'un mur de défense par les habitants eux-mêmes. Une porte construite en grand appareil et visiblement ajoutée après coup barre en effet la Grande Rue à la hauteur des thermes ; elle peut représenter un vestige de fortifications élevées à cette époque et démolies par la suite. D'autre part un fragment de mur, épais de 1 m. 90, qui pourrait être d'époque byzantine, apparaît à la limite Sud des fouilles actuelles. Les habitants ont dû se grouper autour de leurs églises et la colline Sud est devenue le coeur de la ville, alors très diminuée. 

De cette phase datent sans doute les restaurations exécutées dans la basilique de Cresconius et dans la chapelle qui lui fait face. Le sol du choeur de la basilique a été exhaussé et l'inscription de l'évêque dissimulée sous une mosaïque médiocre. Des matériaux enlevés aux monuments de la ville des Antonins ont été employés dans les réparations : une table du marché, des chapiteaux et des corniches pris aux temples délaissés, le chambranle de la porte du Capitole, plusieurs corbeaux provenant du théâtre. Il faut croire que les quartiers du Nord étaient abandonnés. D'ailleurs les sous-sols du temple septimien ont servi de cimetière ; le forum des Sévères se trouvait donc désormais en dehors de l'agglomération. Le quartier qui s'étend entre ce forum et les Grands Thermes comprend des maisons plusieurs fois remaniées qui ont dû être occupées jusqu'à l'époque arabe, habitations de pauvres gens, groupées sur les pentes de la colline, extérieurement à l'enceinte qui protégeait peut-être - comme nous l'avons vu - les monuments publics encore utilisés. A cette époque appartiennent probablement aussi les puits creusés en différents points de la colline, parfois au milieu des rues ; les canalisations d'eau, obstruées par un épais dépôt calcaire, étaient hors d'usage, et la ville appauvrie n'avait pas les moyens de refaire les travaux d'adduction.

Djemila---Arc-Caracalla.jpgComment s'acheva la ruine de Cuicul ? faut-il l'attribuer aux envahisseurs arabes ou aux Berbères insurgés ? Nous ne savons. En tout cas, la ville fut méthodiquement pillée, car les fouilles n'ont rendu que très peu d'objets d'art et même d'objets usuels ; puis elle fut définitivement abandonnée. La terre apportée par les eaux de ruissellement recouvrit peu à peu les ruines, la végétation s'en empara. Quelques gourbis arabes s'y établirent plus tard, et le territoire de l'ancienne cité reçut le nom de Djemila.

 

Djemila reparaît dans l'histoire avec la conquête française. Un détachement français y campa pendant dix jours en décembre 1838 et y fut attaqué par les indigènes. Après de rudes combats, la position fut évacuée ; au printemps suivant eut lieu l'occupation définitive, avec l'établissement d'un poste militaire qui fut maintenu pendant six ans. On avait construit un fortin sur la colline Sud, travail facilité, remarquait un officier, par l'abondance des pierres romaines à la surface du sol. Lors de l'expédition des Portes de Fer (1839), le duc d'Orléans s'arrêta deux jours en ce site, qu'il comparait poétiquement à un « fond d'artichaut ». Il conçut l'étrange idée de transporter l'arc de triomphe à Paris, projet qui, heureusement, ne fut pas exécuté. Peu de temps après (en 1840), l'architecte Ravoisié leva le premier plan des ruines. Les seuls monuments nettement visibles étaient alors le temple Septimien, l'arc de triomphe, le mur septentrional du forum des Sévères et la porte voisine, le théâtre, un mausolée ; le Capitole, la colonnade Sud du forum capitolin, les Grands Thermes se devinaient. Ailleurs émergeaient quelques pans de murs, des chapiteaux, le sommet de quelques arcs. Ravoisié reconnut et fouilla l'une des basiliques chrétiennes, celle du IVème siècle. C'est en 1909 seulement que le Service des Monuments historiques de l'Algérie entreprit à Djemila des fouilles méthodiques ; une grande partie de la ville est exhumée aujourd'hui, et les fouilles continuent".

 

                                            Yvonne ALLAIS, Professeur au Lycée d'Alger. 

 

Extrait d'une monographie d'Y. Allais, éditée en 1938 par "les Belles-Lettres" dans une collection patronnée par l'Association Guillaume Budé. L'extrait donné ici est la partie introductive de la plaquette d'une centaine de pages avec plans et photographies noir et blanc. La suite de la plaquette est consacré au commentaire détaillé sur les ruines et les pièces du Musée.

 

djemila3.png 

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christocentrix 18/04/2011 00:48


Albert Ballu dans son "guide illustré de Djémila" mentionne une des inscriptions trouvées dans les ruines de la basilique chrétienne et traduite par Eugène Albertini. Vingt-quatre vers qui, fait
fort curieux, sont iden­tiques à ceux de l'inscription trouvée à Tipasa dans l'église de l'évêque Alexandre. Le texte de Cuicul mentionne l'évêque Cresconitis, catholique militant, et célèbre la
victoire orthodoxe contre les Donatistes.
La voici reproduite ici :
"Ce monument illustré et admiré, ces toits éclatants, ces autels que tu vois, ne sont pas l'oeuvre des grands de la terre. La gloire de ce grand fait s'attache à travers les siècles au nom de
l'évêque Cresconius ; la renommée montre ses travaux honorables, et l'on se réjouit d'avoir placé dans une belle demeure les justes des générations précédentes. Eux qui, endormis depuis longtemps,
étaient peu à peu soustraits aux regards, brillent maintenant en pleine lumière, portés par un autel digne d'eux, et se réjouissent de voir fleurir la couronne formée par leur réunion, oeuvre
accomplie par la sagesse d'un vénérable gardien. De tous côtés désireuse de voir, la foule chrétienne accourt en une seule masse, heureuse de dire les louanges de Dieu et de toucher de ses pieds le
seuil sacré. Tout entière, chantant des hymnes, elle se réjouit de tendre les mains et de recevoir par le Sacrement de Dieu la guérison du schisme. Cresconius, né pour l'observation des lois et
pour les autels, appelé aux honneurs dans l'église catholique, gardien de la pureté, consacré à la charité et à la paix, par l'enseignement duquel fleurit l'innom­brable peuple de Cuicul, ami des
pauvres, dévoué à toute aumône, qui jamais n'a manqué de faire œuvre pieuse, a son âme au Paradis ; son corps repose en paix, attendant la résurrection et sa couronne future dans le Christ, pour
devenir compagnon des Saints dans la demeure du royaume céleste. »


christocentrix 17/04/2011 22:56


Comme pour Timgad, il existe pour Djemila des éditions de travaux plus récents dont vous pouvez trouver les références sur ce blog (articles sur l'Algérie Romaine et Byzantine....).

Je rappelle ici néanmoins quelques références sur Djemila:
-les travaux d'Albert BALLU : "Ruines de Djemila"(1921) et Guide illustré de Djemila (1926).
-ALBERTINI (E), VALLET (E), HUTTNER (M) : Guide pratique illustré pour visiter les ruines de Djemila" (1924).
-Yvonne ALLAIS : "Djemila" (1938).
-Louis LESCHi : "Djemila, antique Cuicul de Numidie" (1938), (1950).
-P.A . FEVRIER: "Djemila" (1971).

Enfin les magnifiques albums de Serge LANCEL : "Algérie antique" (Mangès, 2003) et de Jean-Marie Blas de Roblès et Claude SINTES : "Sites et Monuments antiques de l'Algérie" (Edisud, 2003).