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Du « Connais-toi toi-même » à « Oublie-toi toi-même »

Publié le par Christocentrix

....Selon les Pères, l'unique voie possible pour connaître l'Esprit ou plutôt connaître selon l'Esprit est de renoncer au préalable à tout mode de connaissance qui soit lié au monde et à sa sagesse polluée, car « nul ne peut servir deux maîtres à la fois : ou il haïra l'un et s'attachera à l'autre, ou il servira l'un et ne servira plus l'autre...». C'est pourquoi la connaissance divine est une inconnaissance par rapport au monde, puisqu'elle s'éloigne radicalement de tous les autres modèles de connaissance qui sont en usage dans le monde. Tous les chemins ascétiques de la sainteté, qui sont non seulement incompréhensibles pour des personnes raisonnables et cultivées, mais souvent objet de scandale, de révolte et de réprobation, n'ont pourtant que ce but : se détacher du monde pour s'attacher, s'unir à Dieu....

...L'ascèse poursuit un but précis, celui de briser le moi, abdiquer le moi......

...En réalité, tous ces efforts ne sont là que pour s'opposer non seulement au rationalisme de l'homme, mais bien davantage à son désir d'affirmation de sa volonté propre, derrière laquelle se dissimule l'affirmation de soi, toutes choses qui pactisent avec l'esprit du monde et l'orgueil.

 Il faut avoir à l'esprit, pour tous ceux qui désireraient s'engager dans cette voie, que celle-ci est antinomique de la quête de l'homme contemporain. D'une manière générale, l'homme moderne est constamment à la recherche de son identité, que celle-ci soit inscrite dans ses origines, son histoire, la civilisation et la société auxquelles il appartient, jusqu'à l'analyse introspective de sa personnalité, voire des traumatismes de son enfance....

C'est bien dans ce contexte précis qu'il faut entendre les commandements du Seigneur que nous citions plus haut. Écoutons-les à nouveau : « Celui qui veut conserver son âme la perdra, mais qui perdra volontairement son âme à cause de moi la sauvera » et « Qui aime son âme la perd, qui hait son âme en ce monde la conservera en vie éternelle ».

L'âme, la psyché, s'identifie à de multiples définitions d'elle-même qui lui sont suggérées par la société, comme étant même parfois des solutions à des problèmes profonds consécutifs à l'angoisse existentielle que connaît l'homme moderne. Pour le moine, la mort radicale au monde est non seulement la condition essentielle pour suivre le Christ, mais l'unique voie pour recevoir sa seconde naissance d'en haut.

L'identité de l'homme moderne fourmille de critères de classification, qu'elle soit sociale, ethnique, intellectuelle, tribale, psychologique, etc., mais fourmille aussi, dans nos relations avec les autres, de préjugés, de transferts, d'affectivité, de passion, d'aversion, de répulsion, de séduction, d'attirance sexuelle, d'admiration politique ou de son inverse, jusqu'à classifier des hommes, au-delà de leurs qualités intrinsèques, en les identifiant à leurs masques. Cette mise en forme, d'autres diraient cette « nomenclaturisation » dans de multiples tiroirs étiquetés, correspond à la fois à une démarche aussi ancienne que la conscience humaine et à la nécessité que l'être humain donne au concept si vaste de connaissance, appliquée aussi bien au monde (macrocosme) qu'à lui-même (microcosme).

La connaissance de soi est pour l'homme moderne une démarche philosophique et la pierre angulaire de tout progrès, de toute évolution. Le célèbre « Connais-toi toi-même » est bien l'adage philosophique de l'homme actuel. Il implique envers lui une démarche non plus uniquement de connaissance, mais de reconnaissance de la société dans laquelle il évolue et, de sa part, le partage de l'ensemble des critères admis par celle-ci, qui sont pour lui autant d'outils de communication que de « cartes à puce » sans lesquelles il ne peut accéder à la billetterie. L'homme moderne est introduit par ces critères à la communication avec autrui autant qu'asservi à eux, car sans ces cartes à puce, il ne peut plus se mouvoir ou même être simplement reconnu dans la société ; la machine n'accepte que la carte à puce dont le possesseur se fait reconnaître par un code. Malheur à celui qui n'a plus de carte ou qui a perdu son code, il n'est plus identifié : « Elle fait qu'à tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, soit donnée une marque sur la main droite et sur le front pour que personne ne puisse acheter ou vendre, s'il n'a la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. » Cette marque, sans laquelle plus aucune communication sociale élémentaire n'existe, est inscrite symboliquement sur le front et la main : il est singulier de constater que cette prophétie s'accorde parfaitement à l'exemple que nous donnons, car dans le monde moderne, il est de plus en plus difficile à « tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves », de circuler sans avoir l'une de ces cartes, qui font appel à la mémoire d'un code (le front) et à l'insertion de la carte dans un appareil par la main qui frappe le clavier. Bien plus, il existe déjà un mode infaillible de reconnaissance de la personne en usage dans des sociétés hautement sécurisées, basé sur la reconnaissance de ses empreintes digitales (la main) et sur l'iris de ses yeux (sous le front), qui sera un jour utilisé pour toutes les transactions commerciales.

À la place du « Connais-toi toi-même » que nous évoquions plus haut, il est proposé : « Oublie-toi toi-même, renonce à toi, abdique de ton moi. » Nous sommes bien face à une logique antinomique dont chacune des faces, apparemment opposées, est en réalité complémentaire de l'autre. La première donne une explication possible à l'homme, inscrite dans son passé, son histoire à la fois personnelle et collective insérée dans la société à laquelle il participe. La seconde place l'homme en deçà de toute causalité, de toute historicité personnelle ou collective, engendré non par son passé mais par son avenir, non par le créé mais par l'incréé, non par le connu mais par l'inconnu, non par ce qu'il était ou bien même ce qu'il est, mais par ce qu'il n'est pas encore : engendré non par la chair et le sang, mais par l'Esprit de Dieu.

C'est l'axiome célèbre de saint Grégoire le Grand: « Celui qui ne s'oublie pas lui-même ne saurait s'approcher de Celui qui est au-dessus de lui ; s'il ne sait point d'abord immoler ce qu'il est, il ne peut devenir ce qu'il n'est pas. » Sur ce même sujet saint Paulin de Nole a parlé de l'abdication du moi....

S'oublier soi-même, c'est-à-dire renoncer à se définir, mais bien plus encore s'immoler volontairement pour devenir ce que nous ne sommes pas, est le credo apophatique de la voie du silence sur soi. Renoncer à soi-même pour suivre le Christ est un véritable programme ascétique sans concession avec l'esprit du monde: « Lorsque le Christ nous commande de vendre nos richesses, il ne s'agit pas seulement des biens terrestres, mais d'abord des richesses intérieures de nos âmes, notre véritable substance (...) car il est bien plus difficile d'abandonner ces biens-là qui s'enracinent en nous que ces richesses terrestres ; il est bien plus difficile de se dépouiller des richesses qui sont intimement liées à nous-mêmes. »

Ainsi, au-dessus de tous les jeûnes, de toutes les privations terrestres, et même de la pauvreté volontaire, la voie du silence sur soi et de son corollaire qui en découle, l'immolation de soi par amour du Christ, constitue chez les Pères un chemin balisé : c'est pour eux la voie resserrée de l'Évangile dont le Seigneur affirme qu'elle est la seule qui conduise au Royaume.

Le « Je pense donc je suis » de Descartes est devenu pour l'homme moderne « Je suis ce que je pense » et, parfois pis, « Je suis ce que les autres pensent de moi », car certains s'en remettent à d'autres pour recevoir leur identification... Plusieurs disciplines introduites aux XIXème et XXème siècles dans la praxis culturelle de notre société induisent ce cheminement de la pensée : psychanalyse, psychothérapie, sophrologie, psychiatrie, psychologie, etc. Nous ne nous opposons pas dans ces lignes à ces sciences, ni ne contestons leurs résultats thérapeutiques qui constituent une avancée primordiale pour le bien-être de l'humanité, mais nous observons qu'elles sont aussi un phénomène de société, un signe des temps, une mesure qui permet de comprendre l'homme d'aujourd'hui. L'homme de ce siècle se livre plus facilement à d'autres que lui pour trouver les clefs de son identité profondément enfouie en lui.

La voie du silence se situe à l'antithèse de cette démarche, comme nous allons au cours de ces pages le découvrir. Cette approche métaphysique d'une certaine vision de l'homme, empruntée à la théologie ascétique des Pères de l'Église d'Orient, pourrait se résumer ainsi en paraphrasant Descartes : « Je suis ce que je ne pense pas » ; « Ce que je pense de moi, je ne le suis donc forcément pas » ; « Puisque j'admets qu'un Autre plus grand que moi me donne l'être, je suis obligatoirement au-delà de ce que je pense de moi, au-delà de ma conscience d'être, parce que au fond je ne commence à être que dans mon union avec cet Être absolu, et lorsque je vis cette union, c'est son Être que je perçois comme remplissant tout et non le mien, et c'est alors lui qui me révèle mon être en me donnant sa Vie ».

Cette expérience est antinomique de l'affirmation de Descartes qui part de la conscience de soi comme d'un absolu. Est silencieux celui qui renonce à se définir à partir de lui pour affirmer son existence. Est silencieux celui qui perçoit le commencement de son existence comme le jaillissement de la Lumière dans ses propres ténèbres, comme le jaillissement de l'Être là où il n'y avait rien, le jaillissement de la Vie là où il n'y avait que la mort, car lorsque Abraham parle avec Dieu il se voit poussière et cendre. L'homme du silence passe de l'anéantissement volontaire puis involontaire de la conscience de soi jusqu'à la perception d'un « homme de révélation ». C'est en effet la Vie-Être suprême qui lui révèle sa nouvelle hypostase: « Renonce à te définir selon le monde que tu dois de toute manière quitter pour suivre le Christ » ; « Renonce à accepter le nom dans lequel le monde t'a identifié, pour te laisser revêtir du nom nouveau que ne connaît pas le monde, mais dans lequel le Christ te nomme et te reconnaît en t'engendrant dans la nouvelle naissance de l'Esprit » ; renonce à te connaître selon l'esprit auto-analytique du monde pour te laisser immerger par l'inconnaissance simple et supradivine » ; « Renonce à peindre l'icône de ta propre idole puis à l'adorer »...

 

extrait d'un chapitre de "la voie du silence"- dans la tradition des Pères du désert", Michel LAROCHE, Albin Michel, collect. Spiritualités Vivantes, 2010.

(Michel Laroche est un théologien orthodoxe...)

 

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