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Erotokritos

Publié le par Christocentrix

Erotokritos de Vitzentzos Cornaros.
Traduit du grec par Robert Davreu. Edité par librairie José Corti, 2007. (collection Merveilleux n°31).

 

Qu'un peuple, au-delà de tout ce qui, en son sein, est susceptible de le diviser, puisse continuer à se reconnaître et se ressourcer dans l'oeuvre d'un de ses poètes, le phénomène est, on en conviendra, hélas devenu aujourd'hui assez rare. Tel est pourtant le cas d'Érotokritos, chanson de geste crétoise de plus de dix mille vers, écrite au début du XVIIè siècle par Vitzentzos Cornaros, un noble d'ascendance vénitienne, qui choisit la langue et le vers populaires pour chanter l'amour et la vaillance, et transfuser ainsi dans ce que Dante nommait le « vulgaire illustre » l'héritage des humanités revivifié par la Renaissance italienne et française. Devenu, après l'invasion ottomane, pour tous les Crétois, mais aussi, au-delà, pour l'ensemble des Grecs, poème fondateur, au même titre que le furent, dans l'Antiquité, l'Iliade et l'Odyssée, repris dans une tradition orale et musicale, de simples bergers des montagnes de Crète, aussi bien que des compositeurs et des chanteurs contemporains de grand renom, en psalmodient ou en chantent aujourd'hui encore des centaines de vers par coeur. De Solomos à Séféris en passant par Palamas, Érotokritos a exercé une influence considérable sur la poésie et les lettres grecques jusqu'à nos jours. S'il en est ainsi, c'est bien parce que, comme tout chef d'oeuvre, il atteint, dans sa singularité même, à l'universel, dévoilant, comme a pu l'écrire Kostis Palamas, « la passion et tout ce que le coeur humain recèle d'éternel et d'infini » avec un art, une fraîcheur et un souffle incomparables.

 

Comme le dit le poète narrateur :

 

« Écoutez donc, et qui fut du désir un temps le serviteur,

Qu'il vienne prêter l'oreille à tout ce qui est ici consigné,

Prendre exemple et conseil, se pénétrer à fond,

D'un pur amour qui jamais ne déçoive. »

                                         

 extrait de la préface :

 

"Si l'on trouve bien mentionné dans les bons dictionnaires l'Érotokritos comme l'oeuvre la plus accomplie de ce qu'il est convenu d'appeler la Renaissance crétoise et, au-delà, comme un des chefs d'œuvre fondateurs de la littérature grecque moderne, il est permis de s'étonner qu'il ait fallu attendre près de quatre siècles pour qu'elle soit traduite intégralement en français. Ni la filiation dans laquelle s'inscrit à l'évidence Solomos au XIXème siècle, ni les propos de Séféris au siècle dernier, manifestant, chacun à sa manière, en quelle haute estime ils tenaient ce poème de plus de dix-mille vers et ce qu'ils lui devaient, s'agissant de leur vocation et de leurs engagements de poètes n'y ont apparemment fait. Nous ne disposions jusqu'à présent dans notre langue que de traductions très fragmentaires, peu accessibles en librairie, ainsi que de travaux universitaires qui, pour remarquables qu'ils puissent être, s'adressaient à un petit nombre d'étudiants et de chercheurs spécialisés. Pourtant si l'Érotokritos est certes une oeuvre savante, c'est non moins une oeuvre populaire, connue de tous en Crète, lettrés ou non, dont de simples bergers peuvent psalmodier ou chanter des centaines, voire des milliers, de vers par coeur. Pour beaucoup ce fut le livre où ils apprirent à lire, quand toutefois ils apprirent, ce qui n'a pas toujours été le cas de tous, et la plupart, quoi qu'il en soit, l'ont reçu avant tout par transmission orale de leurs parents, qui le tenaient eux-même de leurs parents. Encore fut-ce sous forme de copies manuscrites que le poème a d'abord circulé avant d'être imprimé pour la première fois à Venise en 1713, soit un peu plus ou un peu moins d'un siècle après sa composition. Poème de plus de dix-mille vers, écrit peu de temps avant que la Crète, sous administration vénitienne depuis le tout début du XIIIème siècle, finisse par tomber entièrement sous la domination ottomane en 1669, il a donc été repris dans une tradition orale, non seulement en Crète, mais aussi dans les îles ioniennes et à Chypre où de nombreux Crétois se sont exilés, et ce jusqu'à nos jours, phénomène assez rare, voire unique à ce degré et sous cette forme dans le monde occidental moderne, pour que nul visiteur un tant soit peu attentif au présent, au-delà de la splendeur des ruines de l'Antiquité et des paysages, ne puisse s'en apercevoir et s'en émerveiller. Quelque chose a résisté, résiste encore à toutes les formes de la destruction, d'aucuns diraient du nihilisme propre à la modernité, dont la moindre n'est pas, nonobstant sa douceur, celle dont ce qu'on appelle la communication menace cela même qui la rend possible, le poème, la parole comme chant à la fois singulier et universel, dans laquelle un peuple, en-deçà comme au-delà de tout ce qui est susceptible de le diviser, se reconnaît comme tel. Oui, l'Érotokritos, s'il est bien, comme l'indique assez le nom du héros qui lui sert de titre, un poème qui parle de l'amour, est, non moins, un poème politique, au sens où une communauté humaine se reconnaît en lui, dans sa langue, dans son rythme, dans son chant, et résiste ainsi à son anéantissement ou à son atomisation, là où les masses modernes, confrontées à une abstraction sans cesse croissante, sont tentées de succomber au communautarisme affiché des idéologies totalitaires et des langues de bois qui les caractérisent. La nostalgie du pays natal, le patriotisme même qui, par moments, s'y expriment de façon paradoxale, et que la postérité, en tout cas, a pu y lire et y entendre chaque fois qu'il s'est agi de résister à l'occupant, ne s'y mue jamais en nationalisme agressif et en haine de l'étranger. Ceux qui ont si souvent été contraints à l'exil ne savent au contraire que trop bien la valeur de l'hospitalité pour ne pas la pratiquer en retour. On remarquera, qui plus est, que la patrie dont il s'agit dans le poème est Athènes, une Athènes imaginaire bien sûr, atopique et plus fondamentalement achronique ou hyperchronique, comme le dit Stylianos Alexiou, qu'anachronique, mais qui, comme telle, est le lieu originaire de ces synonymes que sont le savoir (la sophia) et le logos, même si l'on devine que cette Athènes-là est elle-même fille de la Crète. Pour chargé de mythes que soit le mont Ida, évoqué dans le Chant II du poème à propos d'un chevalier crétois qui y tua par inadvertance celle qu'il aimait, ce lieu où la légende rapporte que Zeus fut nourri par la chèvre Amalthée scelle un lien immémorial avec la Grèce qui, du temps où Vitzentzos Cornaros écrit le poème, mettra quelques deux siècles et demi à se réaliser politiquement, en 1913, au terme d'un long combat. On comprend mieux dès lors que l'Érotokritos se soit aux yeux de tous les Grecs, au-delà des seuls Crétois, chargé d'une puissante valeur affective, symbole de résistance et de lutte farouche pour l'indépendance et l'identité, mais toujours accueillante à l'autre, d'un peuple en archipel, dont l'unité fondamentale est celle, diversifiée, de la langue et de la culture, bien plus que celle du territoire et de la nation.

Mais si la postérité a pu se reconnaître ainsi dans l'oeuvre de Cornaros, c'est parce qu'il a composé, à partir d'éléments de différentes périodes historiques, un monde poétique et mythique intemporel, monde idéal de l'Orient grec, à l'instar de l'Arioste pour l'Occident.

 

Il y avait, pour toutes les raisons que je viens d'énoncer, urgence à traduire en notre langue cette chanson de geste ou ce roman de chevalerie, comme on voudra dire, d'une miraculeuse fraîcheur et d'une permanente actualité dans sa très savante naïveté...

...Ce poème appartient à ce petit nombre d'oeuvres dont la portée universelle fait qu'elles transcendent le temps qui les vit naître, et qu'elles appellent la traduction qui, pour profanatrice qu'elle soit par essence, en perpétue la mémoire et le message, au-delà du cercle nécessairement restreint d'une langue, d'une culture et d'un territoire. Et ce message, parce qu'il est intemporel, a besoin d'être sans cesse réitéré : l'Éros, dans son opposition à l'ordre établi, est ce qui empêche cet ordre de se scléroser et de péricliter, il est cette force qui renouvelle et refonde sans cesse un ordre du monde qui, sans lui, serait voué à une mort certaine. Les désordres qu'il crée dans les coeurs et dans les corps, les rébellions qu'il fomente contre la loi des pères, les hiérarchies et les conventions sociales, la crise en un mot dont il est le fauteur sur le plan individuel comme sur le plan collectif, s'ils apparaissent comme négation, sont en fait principe de vie et de perpétuation d'un monde humain sur terre, principe hors la loi au fondement de toute loi et de toute véritable légitimité. Et ce message n'est pas idéaliste au sens que l'on prête trop souvent à ce terme. Hormis Éros, muni de son arc - et l'on se rappellera qu'en grec le mot Bios qui signifie vie désigne aussi l'arc -, le poème élude dès le départ toute référence à la religion, fût-ce à celle, polythéiste, de la Grèce antique. Ce qu'invoquent les personnages, c'est toujours la nature, la physis, les éléments ou les astres, ou encore cela qui, dans la mythologie antique, était au-dessus des dieux, à savoir la nécessité, la Moira, ou la Parque. Les mythes n'y sont évoqués qu'en petit nombre, et toujours en filigrane, dans un effacement de la source où l'auteur les a puisés, notamment Les Métamorphoses d'Ovide. Quant à Dieu, qu'on suppose être celui du christianisme, s'il est nommé une fois, c'est au terme de cet épilogue d'une étonnante modernité où le poète se nomme lui-même, revendique son oeuvre contre les critiques dont il sait qu'elle est exposée à faire l'objet, et nous livre ce modèle de vie brève sur lequel se conclut son oeuvre. Ce rejet de l'élément religieux est tout à fait délibéré. Au-delà de l'effet proprement littéraire recherché et de l'expression de la sensualité à laquelle il permet de laisser place, il reflète une nouvelle conception philosophique du monde et une tendance à une explication scientifique des phénomènes, même si la science en question est encore celle issue de la théorie aristotélicienne des quatre éléments et des quatre humeurs. Idéalisme, matérialisme sont en fait des termes impropres à rendre compte d'une pensée poétique réfractaire par essence à tout dualisme, si elle n'ignore certes pas le polémos et l'oxymore, héritière, qu'elle le sache ou non, des penseurs présocratiques, bien plus fondamentalement que du platonisme ou du néo-platonisme dont est imprégnée pourtant toute la poésie de la Renaissance, y compris, bien sûr, l'Érotokritos. Et par là, dans ce rapport maintenu, aussi médiat et insu qu'il puisse être à un monde de l'art et la présence qui a précédé celui de la philosophie et de la représentation, Cornaros devance aussi bien son temps, préfigurant ce qu'il est convenu d'appeler le romantisme, non seulement dans le choix d'un langage parlé par tous mais dans la mise en abyme critique, à l'intérieur même du poème, d'une poésie lyrique qu'il illustre néanmoins superbement et dont il défend, toujours avec humour et lucidité, le message qu'elle véhicule pour tous les mortels que nous sommes: un lyrisme, sans illusion lyrique, qui en appelle à un monde dont les poètes qui chantent l'amour continueraient d'être les législateurs reconnus, gardiens de ce qui demeure, contre le désenchantement du monde. Depuis Schiller, depuis Shelley et Keats, depuis Hölderlin, nous savons que c'est là, plus que jamais, un combat."

                                                                                                                     (extrait de la préface)

 

 

troubadours crétois (les frêres Spyridakis) chantent l'Erotokritos...
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lizagrèce 18/04/2010 16:13



Merci de rappeler que la littérautre grecque ne s'est pas arrêtée à l'Illiade ...