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histoire du site et de la ville de Timgad

Publié le par Christocentrix

"Timgad n'exerce peut-être pas sur celui qui la découvre la même séduction que d'autres champs de ruines de l'Afrique du Nord. On ne trouve ici ni le charme de Tipasa, dispersée dans son paysage grec, ni celui dont s'enveloppent les ruines de Djemila. Bâtie sur un sol relativement peu accidenté, Timgad est une ville aux rues droites et monotones, où la raison a eu plus de part que le coeur. Elle n'a jamais tout à fait dépouillé la rudesse de ce qu'elle fut à son départ : une ville militaire.

 arc-de-Trajan-2.jpgMais il ne faut point s'en tenir aux premières impressions qu'elle apporte ni à la surprise de son immense spectacle de colonnes et de murs ruinés, ni à l'émotion intellectuelle d'une richesse archéologique qui, dans tout le monde romain, n'a guère son équivalent qu'à Pompéï. Il faut la voir au printemps au milieu des blés en herbe et quand la neige fraîche couvre encore les sommets les plus proches. Il faut la voir sous le soleil de midi, dressant ses pierres mornes dans la plaine brûlée. La nuit aussi, quand la lune en transfigure l'image. Peut-être alors devriendra-t-on sensible à la docilité d'une beauté sévère. 

Les Hautes Plaines, qui à travers l'Algérie s'intercalent entre les deux Atlas, ne constituent pas un ensemble uniforme, mais sont souvent coupées par des chaînons qui les compartimentent. Ainsi au Nord du massif de l'Aurès qui culmine à 2.307 m. (djebel Chelia) émerge en quelque sorte une longue arête montagneuse, dont l'élément principal, le djebel bou Arif atteint 1.746 m. au Ras Fourar. cardo nordEntre les deux s'allonge une plaine étroite qui vers l'Est ne dépasse guère une vingtaine de kilomètres de large et qui, à l'Ouest, de Timgad à Batna, n'est le plus souvent qu'un assez étroit couloir. Cette plaine est à une altitude moyenne d'un millier de mètres (Timgad : 1.040 au Musée, 1.080 au fort) si bien que les chaînons qui la bordent au Nord et au Sud ne semblent, à l'oeil, qu'assez modestes et d'autant que les ondulations de la plaine compromettent en quelque sorte les horizons. Mais l'altitude ne se fera pas oublier du visiteur imprudent. Elle saura lui rappeler à l'occasion qu'il est dans un pays froid où le soleil est chaud. Les étroits chaînons du Nord ne sont que des accidents topographiques. Mais il n'en va pas de même de l'Aurès. Gorges-d-El-Kantara.jpgCe dernier est un énorme massif qui, de la vallée de l'Oued el-Kantara à celle de l'Oued el-Abiod, développe ses chaînons sud-ouest, nord-est, sur une centaine de kilomètres de longueur. Il est demeuré jusqu'aujourd'hui une zone refuge des traditions berbères. Tel il nous apparaît, tel Procope l'a vu voici quinze siècles : d'abord sauvage, d'accès difficile. La montagne se défend elle-même, enlevant aux hommes l'obsédant souci des forteresses. 

A vrai dire, la pénétration romaine semble y avoir été plus profonde qu'on ne l'imaginait naguère. Mais en dépit des routes qui les traversaient, l'Aurès resta en dehors des territoires vraiment romanisés. L'Empire ne s'attacha pas d'ailleurs à son intégration. On préféra contenir les populations frustes et rétives que de tenter une assimilation dont la difficulté se mesurait assez bien et dont le profit eut été maigre. La solution du problème de l'Aurès apparut dans un réseau de fortifications qui ceinturerait le massif rebelle et cette politique, inaugurée par les Flaviens, à la fin du premier siècle de notre ère, resta celle de l'Empire, pour autant qu'il la pût pratiquer, jusqu'à l'époque byzantine.oued-el-abiod Thabudeos (Thouda), Badias (Badès), ad Majores (Henchir Besseriani) surveillèrent le massif vers le Sud; Mesarfelta (el-Outaya) et Calceus (el-Kantara) vers l'Ouest. Mais, c'est vers le Nord que s'intensifiaient les cultures et c'est de ce côté qu'il convenait d'opposer une barrière plus solide à la concupiscence des montagnards. A cette intention s'élevèrent entre autres Mascula (Khenchela) Thamugadi (Timgad) et Lambaesis (Lambèse) où s'établit la légion à laquelle incombait le maintien de la paix romaine en Afrique : la IIIe Legio Augusta.

Cette organisation ne fut pas l'oeuvre d'un jour. La Légion avait été cantonnée d'abord beaucoup plus à l'Est à Ammaedara (Haïdra). Mais vers la fin du règne de Vespasien (69-79) elle s'était installée à Theveste (Tébessa). Quelques décades plus tard elle avait trouvé à Lambèse son siège définitif. On ignore à quelle date précise. Mais il est possible que ce dernier transfert n'ait pas été opéré sans hésitation et que Timgad ait servi de camp provisoire à la légion, à la fin du Ier siècle. Peut-être a-t-on retrouvé le médiocre rempart qui l'entourait, si médiocre que certains n'ont pas manqué d'y voir une construction de basse époque. Si cette hypothèse est valable, la Timgad primitive aurait été enfermée dans une enceinte rectangulaire d'environ 355 mètres sur 325 et son extension aurait coïncidé à peu près avec celle de la ville fondée plus tard par Trajan. On serait en même temps amené â penser que Timgad a pu être municipe avant de devenir colonie. Peut-être municipe et colonie vécurent-ils un temps côte à côte. deca-et-arc.jpg

Si Lambèse, située à une vingtaine de kilomètres plus à l'Ouest et à proximité de la grande voie Nord-Sud qui emprunte le défilé d'el-Kantara, était à coup sûr un meilleur emplacement pour le quartier général de la Légion, Timgad n'en était pas moins un excellent point stratégique. Placée à l'entrée du couloir que suivait jadis la voie romaine Tébessa-Lambèse, que suit aujourd'hui la route qui la joint à Batna, elle commande en outre les voies d'accès aux grandes vallées aurasiennes de l'Oued el-Abdi et de l'Oued el-Abiod que gagnaient des voies romaines. Le site où la ville devait s'élever ne se prêtait pas moins à son établissement : un plateau ondulé, légèrement incliné du Sud au Nord forme en bordure de la plaine l'ultime contrefort de l'Aurès. Un double réseau d'oueds dont les sources sont toutes proches et qui convergent vers l'aval le limitent à l'Est et à l'Ouest. Un mamelon permettait la construction facile d'un théâtre. La pierre était abondante : grès dans les environs immédiats, calcaires blanc ou bleu, qu'on trouvait à quelques dizaines de kilomètres au Sud ou au Nord. Enfin l'eau ne manquait pas. L'Aïn-Morris, qui alimente encore Timgad, sourd à 3 kilomètres au Sud. On connaît l'existence d'autres sources aujourd'hui disparues et les organisations hydrauliques qu'on a retrouvées ça et là montrent que les précipitations servaient, elle aussi, à l'alimentation de la ville.

Si l'on ajoute que la campagne d'alentour était riche en grain, au témoignage de Procope, et en huile comme l'attestent les moulins à huile trouvés aux environs, et qui à basse époque s'installèrent jusque dans la ville même, on comprend que le site de Timgad ait été retenu par l'autorité romaine pour fonder une ville et que le camp de la Légion, si tant est qu'il ait existé, n'ait pas été abandonné après la fixation de celle-ci à Lambèse.

Quoi qu'il en soit, c'est sous le règne de Trajan (98-117) en l'année 100, L. Munatius Gallus étant légat, que fut fondée par ordre de l'Empereur la colonie de Thamugadi ou, pour lui donner son nom officiel, la colonia Marciana Trajana Thamugadi dont les habitants furent rangés dans la tribu Papiria. La légion fut chargée des travaux qu'imposait la création d'une ville.

Cette ville de Trajan ne fut quelque temps qu'un chantier dont les premiers colons furent sans doute très peu nombreux, deux cent cinquante, a-t-on dit: Mais on n'en avait pas moins tracé, dès le départ, un plan d'ensemble : la ville avait la forme d'un carré de 1.200 pieds de côté, soit environ 355 mètres. Ce carré était coupé par deux voies principales suivant ses médianes : le cardo maximus du Nord au Sud, le decumanus maximus de l'Est à l'Ouest. Chacun des carrés ainsi délimités fut divisé en trente six ilôts carrés, d'environ 20 mètres de côté, ou insulae que séparèrent des cardines et decumani secondaires, plus étroits que les précédents.

Ce plan strictement géométrique ne fut toutefois pas intégralement respecté. Pour des raisons qui nous échappent, on ne construisit du côté de l'Ouest que cinq rangées d'insulae au lieu de six. D'autre part, la construction de monuments publics ou privés amena le groupement de deux ou de plusieurs insulae. Celle du forum, en particulier, eut pour conséquence de déporter vers l'Ouest le cardo maximus Sud qui ne se trouve plus dans le prolongement du cardo maximus Nord. Enfin, les remaniements multiples que commande le déroulement de la vie apportèrent quelques entorses au plan primitif. Cependant, ce plan resta dans ses grandes lignes inscrit sur le sol et rien n'est plus net ni plus frappant que sa disposition générale en damier, dans laquelle des rues rectilignes; dallées de grès, sauf le cardo et le decumanus maximus qui le sont de calcalre bleu, séparèrent les blocs monotones des insulae. Timgad-cc.jpg

Timgad grandit vite et, dès la seconde moitié du IIe siècle, elle avait déjà débordé le cadre dans lequel Trajan avait prétendu l'enfermer. Sa superficie primitive était d'une douzaine d'hectares, elle finit par en couvrir au moins cinquante, débordant ses limites initiales principalement au Sud et à l'Ouest, de part et d'autre de la route de Lambèse. Mais ces constructions nouvelles, toutes spontanées celles-là, n'obéirent plus comme celles qui les avaient précédées à une direction générale. Le tracé des rues fut fait suivant une géométrie moins exigente et la contraste est flagrant entre la régularité que présente l'aspect de la ville de Trajan et le caractère assez anarchique de ses faubourgs.

N'en concluons pas, pour autant, que Timgad ait été une ville immense, même à son âge d'or. Elle n'était pas même à coup sûr une des cités les plus importantes de l'Afrique. Sans doute ne risque-t-on guère de se tromper en lui attribuant environ 15.000 habitants. Cela représente une densité moyenne de trois cents à l'hectare, le chiffre est déjà considérable.

Nous savons peu de chose de l'histoire de Timgad. Les textes antiques ne la nomment presque jamais et, quand ils le font, c'est le plus souvent sans rien ajouter à la mention de son nom. Mais les très nombreuses inscriptions découvertes permettent d'en mesurer la médiocrité. Ce fut une petite ville, comme tant d'autres dans l'Empire, où les vétérans se retirèrent volontiers, mais qu'aucune activité économique de quelque envergure, ni aucun événement intellectuel considérable ne vinrent agiter. Si l'on en juge par ce que nous savons d'elle, la vie y fut parfaitement « quotidienne ». Seules les ambitions humaines en venaient parfois troubler la quiétude. Tel rêvait d'être décurion ou duumvir, comme qui dirait conseiller municipal ou Maire, voire de représenter la ville au concilium provincial où les cités s'associent dans la célébration du culte impérial. Rien n'est trop coûteux pour atteindre ces nobles buts ; celui-ci fait bâtir à ses frais un marché ou une bibliothèque ; celui-là élève une statue en l'honneur de l'Empereur ou à la gloire des Dieux, ne manquant pas, bien entendu, de graver sur la pierre ce que lui doit la cité et qui, à défaut de la faveur de ses contemporains, lui vaut parfois la modeste immortalité que constitue le souvenir des archéologues. Mais ces ambitions ne durèrent qu'autant qu'elles furent profitables et l'épigraphie nous montre qu'au IVe siècle, on ne se fit pas faute d'échapper comme on put à d'onéreux honneurs. L'Etat dût alors inscrire de force sur l'album municipal tous ceux à qui leur fortune faisait un droit d'y figurer.

Le grand événement de l'histoire de Timgad fut en somme celui de tout l'Empire : l'apparition du Christianisme. Dès 256, pour le moins, la communauté de Timgad avait un évêque et peu de temps après, sous Valérien (253-260) ou sous Dioclétien (284-305), elle eut à compter des martyrs. Mais c'est le schisme donatiste qui plus que ce glorieux témoignage allait lui donner quelque lustre. La Numidie en fut la citadelle et les habitants de Timgad apportèrent, en nombre, semble-t-il, leur enthousiaste appui au parti de Donat. Timgad fut un moment la capitale de la secte, lorsque son évêque Optat en fut à la fin du IVe siècle le véritable chef. Un concile donatiste s'y tint en 397 et le successeur d'Optat, Gaudentius, avec lequel St Augustin lui-même ne dédaigna pas de se mesurer (contra Gaudentium, vers 421-422), fut à son tour le champion d'une cause que l'hostilité impériale avait inclinée vers la mort.

Mais les désordres suscités par le schisme, l'affaiblissement du pouvoir que sollicitait partout une tâche surhumaine ne furent point sans inconvénient pour la ville. Elle se trouva la proie tentante de ceux mêmes que sa crainte avait si longtemps maintenus dans la sagesse. Peut-être restaura-t-on alors l'antique rempart. Si la chose est vraie, on doit conclure qu'il fut impuissant. A la fin du Ve siècle ou au début du VIe les Maures de l'Aurès détruisirent la ville. Les murailles furent rasées et les habitants déportés, nous dit Procope, et l'archéologie confirme les incendies dont Timgad fut victime, malheureusement sans en assurer la date. Mais il ne faudrait point prendre Procope au mot et imaginer un anéantissement de la cité contre lequel les pierres protestent. A l'époque byzantine encore, l'activité agricole se maintenait alentour, et dans la ville elle-même subsistait une vie précaire. Solomon, le général de Justinien, n'eut pas besoin, quoique il s'en soit glorifié, de la réédifier depuis ses fondations. Il n'en reste pas moins que l'élément essentiel de la Timgad byzantine ce fut la forteresse qui se dressa à 400 m. au Sud de la Ville de Trajan.

Au milieu même du VIIe siècle, à la veille même de la conquête arabe, les Byzantins élevèrent encore une modeste chapelle et quelques indices laissent à penser que la ville ne fut pas abandonnée immédiatement après. fontaine-et-voie-de-la-Curie.jpgMais, sur ces derniers jours de Timgad, nous ne savons rien. Les ruines se recouvrirent peu à peu de terre et d'herbes, les souvenirs d'oubli. Pas un seul des historiens ou géographes arabes n'en a, à ma connaissance, fait mention. Ce n'est qu'en 1765 que le voyageur anglais Bruce la redécouvrit. On ne voyait plus alors, semble-t-il, que le sommet de l'arc de Trajan, le capitole, le théâtre, la forteresse et, çà et là, des pans de murs et des colonnes éparses. Il fallut attendre l'occupation française pour que les ruines attirassent de nouveau les archéologues. Une courte mission épigraphique de L. Renier, en 1851, en inaugura l'exploration scientifique, mais les fouilles ne commencèrent qu'en 1880. Elles n'ont pas cessé depuis et la majeure partie de la ville est aujourd'hui ressuscitée à nos yeux. Il n'est pourtant pas exclu que des fouilles futures réservent encore d'heureuses surprises".

 

Christian COURTOIS, Chargé d'enseignement à la Faculté des Lettres d'Alger.

(extrait d'une plaquette éditée sur l'ordre de Mr Roger LEONARD, Gouverneur général de l'Algérie, par la Direction de l'Intérieur et des Beaux-Arts (Service des Antiquités). Tirée en Novembre 1951 sur les Presses de l'Imprimerie Officielle à Alger).

 

 

on peut aussi visionner ces vidéos :

 

 

 

et aussi  :       http://www.dailymotion.com/video/x8vu0s_fondation-de-timgad_news

 

 

 

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christocentrix 16/04/2011 22:15


cette plaquette parue en 1951 est illustrée de nombreuses photographies et plans( 53,noir et blanc). L'extrait reproduit ici ne concerne que les toutes premières pages...l'essentiel de la plaquette
concerne la description et le commentaire détaillé de chaque partie des ruines (et du Musée). C'est en somme une guide savant. L'auteur donne aussi une bibliographie. A l'époque de la parution de
cette plaquette (1951), hormis les publications datant de la fin du XIXème s. et du début du XXème siècle ( notamment celles de E.Boeswillwald, R.Cagnat, A.Ballu) aucune étude d'ensemble n'avait
été consacrée à Timgad. On peut facilement la trouver par internet et à un prix modique.
Depuis, des travaux plus récents ont été édités (avec des photographies couleur). On trouvera des détails à ce sujet dans un article précédent sur ce blog, consacré à la bibliographie sur l'Algérie
romaine et byzantine.

L'auteur a dédicacé son ouvrage à la mémoire de "tous ceux a qui nous devons Timgad ressuscitée et particulièrement à celle de Charles Godet qui lui consacra sa vie".