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J'habiterai en eux

Publié le par Christocentrix

..."Dieu est absolument incompatible avec toute autre chose que lui-même. C'est un feu qui dévore tout ce qui n'est pas lui. Il demeure inaccessible à la chair et au sang. C'est une présomption insupportable pour une créature de vouloir aimer Dieu en lui-même. Pour voir ou pour aimer Dieu, il faut être Dieu déjà, soit par nature, soit par une adoption réelle, qui scelle en notre âme une aptitude à la divinité. Cette participation à la nature divine, c'est la grâce, plus précieuse que l'univers entier. « Moi, le Seigneur, je suis ton Dieu, ton Sauveur. Voici que tu as pris de l'honneur à mes yeux et de la gloire. Moi, je t'ai aimé.... Ne crains pas. Je suis avec toi » . Pour Dieu, il n'y a que Dieu qui compte. Si nous commençons à prendre du prix à ses yeux, c'est que nous sommes de lui. Voilà pourquoi la grâce nous est une nouvelle naissance, introduisant une vie toute neuve. « En vérité, en vérité, je te le dis, affirmait Jésus à Nicodème, nul, s'il ne naît d'en haut, ne peut voir le Royaume de Dieu... Ce qui est né de la chair est chair; ce qui est né de l'Esprit est esprit... Et personne n'est monté au Ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel... ».

Pauvres hommes, tout à coup investis par l'Esprit, enfermés dans une mystérieuse gestation qui les travaille, les répare, les restaure de fond en comble, leur infuse un sang mystique. L'éternité s'écoule en ces âmes et s'y déploie en de vastes régions qu'elles-mêmes ne se connaissaient pas et avec une énergie miraculeuse. Le Royaume de Dieu est encore semblable au levain qu'une diligente ménagère enfouit en trois mesures de farine jusqu'à ce que tout ait fermenté : la grâce divine est un ferment qui accapare toute la pâte et la soulève, pénètre les facultés, les féconde, les exhausse à une vie surnaturelle qui est la vie même de Dieu. Car en ces trois mesures, les Pères reconnaissaient volontiers l'âme humaine, image naturelle de la sainte Trinité.

Image, oui. Mais image naturellement obscure, image encore défigurée par la tare du péché. Miroir vivant, mais plongé dans les ténèbres de l'ignorance. Ah! que se lève le matin éternel et que surgisse dans sa force le soleil de justice! Pour soutenir l'éclat d'une telle splendeur, le misérable miroir créé devra se purifier de toute poussière terrestre : « Il est nécessaire, dit Ruysbroeck, que l'esprit soit toujours semblable à Dieu par le moyen de la grâce et des vertus, ou qu'il en soit dissemblable par le fait du péché mortel. Car si l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, cela veut dire qu'il est fait pour sa grâce, puisque la grâce est une lumière déiforme qui nous pénètre de ses rayons et nous rend semblables à Dieu. Sans cette lumière qui nous donne la ressemblance, nous ne pouvons pas nous unir à Dieu surnaturellement. Bien que l'image qui est en nous et l'unité naturelle avec Dieu ne puissent se perdre, si nous perdons la ressemblance divine qui vient par la grâce, nous serons damnés. Ainsi donc, dès que Dieu trouve en nous une disposition à recevoir sa grâce, il est porté par sa gratuite bonté à nous vivifier, à nous rendre semblables à lui... Il imprime en nous son image et ressemblance s'épanchant lui-même avec ses dons. Il nous délivre de nos péchés, nous affranchit et nous rend semblables à lui. Puis sous cette même action divine qui efface nos péchés et nous donne ressemblance et liberté dans la charité, l'esprit s'immerge lui-même en amour de fruition. Alors se fait sans intermédiaire et surnaturellement, une rencontre et union, où réside notre plus haute béatitude ».

L'esprit constitue dans l'univers un ordre original. Il a la faculté, tout en demeurant le même en substance, de devenir autre chose, de s'assimiler à un objet extérieur à lui, d'exister, au-delà de son existence physique, d'une existence autre qui lui fait éprouver comme sienne, s'approprier, une nature différente de lui, sans en violer la diversité. L'esprit devient l'autre en tant qu'autre. Tout est à lui. Il est capable de tout refléter en sa transparence, avec une si totale intensité que sa perfection spécifique d'esprit est d'être identifié absolument à l'objet connu, comme dévoré par lui. Cette assimilation est donc une véritable présence de l'objet au centre de l'intelligence connaissante. Nous disons volontiers d'une chose que nous avons comprise - comprehendere, prise avec nous, chez nous --- je l'ai tout à fait présente à l'esprit. Non plus une juxtaposition de deux natures essentiellement diverses, mais une compénétration mutuelle dans l'ordre propre de l'activité de l'esprit, une intime fusion, l'écoulement de celui qui est connu et aimé en l'esprit de celui qui connaît et qui aime. Le propre de l'esprit étant de pouvoir s'abandonner pour se livrer à autre chose que soi, de pouvoir projeter sa vie dans un autre être en qui il s'épanouit lui-même et dont il adopte le dynamisme et la nature, il réalise ainsi avec son objet une unité spéciale, unité proprement spirituelle, plus grande que l'union de l'âme et du corps, l'identité absolue dans l'ordre intentionnel.

Mais ici le privilège consiste en ce que Dieu, objet de connaissance, est en même temps cause première, racine ontologique du sujet connaissant. Comme tel il existe déjà en l'âme par sa présence d'immensité, créatrice et conservatrice de tout. Mais cette immensité nous rattache à Dieu, bien qu'au plus intime de nous-mêmes, d'une manière seulement extérieure à lui : elle nous fait graviter dans son universelle attraction. Tout ce qui est à nous est d'abord à Dieu : l'immensité de Dieu par rapport à nous n'est rien autre que cette servitude qui nous oblige naturellement à lui et que ce titre de propriété divine sur tout ce que nous sommes. Mais, si grand philosophe que l'on soit, cette présence d'immensité ne nous apprend rien des secrets de la vie divine.

Et Jésus disait : « Je ne vous appelle plus des serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu de mon Père ».

Cependant la grâce, si on ne la considère que comme un effet brut et créé, ne nous apporte aucune présence de Dieu autre que l'immensité, consécutive à la causalité. Mais, considérée dans sa tendance essentielle, dans son effort irrésistible, dans sa divine impétuosité, la grâce force les portes d'airain et brise les verrous de fer qui gardaient les secrets de Dieu. Parce qu'elle est pour Dieu, elle débouche joyeusement en Dieu, elle nous installe au sein même de la Trinité : et c'est là son effet propre, cette pénétration jusqu'au centre de Dieu, cette amitié qui introduit l'âme à l'intime de Dieu comme chez elle, cette aptitude à sonder Dieu même qui nous donnent comme nôtres les trois Personnes divines, au point que nous en jouissons parce qu'elles sont à nous et que nous disposons de leur vie. Leur vie est notre vie. Notre fréquentation est avec elles toute entière constituée dans les cieux. Notre âme d'homme est une fontaine d'amour qui jaillit dans le coeur de Dieu. « Or le dernier jour, le plus solennel de la fête, Jésus se tenait debout et il s'écria : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi! Qu'il boive! Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive s'écouleront de son sein ». Et saint Jean ajoute : « Il a dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ».

Tout à l'heure Dieu nous touchait de partout dans un contact dominateur qui, en épuisant notre être, préservait Dieu de nous et l'isolait en sa gloire. Dès que la grâce est infusée, voici que Dieu s'ouvre à nous et qu'il nous fait confidence de lui-même. L'esprit illuminé devine avec émerveillement au fond des eaux profondes de sa vie celui de qui il tient tout, ce toujours présent qu'il ignorait, ce Dieu jusque-là immense et distant qui, non content de lui accorder consistance et action, s'offre encore à lui comme objet de jouissance, comme pain de vie surnaturelle, pour l'assimiler à lui et le faire devenir Dieu même, participant de la nature divine. C'est bien une connaissance et par conséquent avec Dieu un contact et une pénétration d'ordre intentionnel, mais ici l'objet divin n'est plus connu comme séparé, mais comme présent, nouvellement présent en ami au centre de l'âme qu'il vivifie. Car pour qu'on puisse jouir d'un objet, il le faut déjà posséder. Cette connaissance de Dieu comme non distant et comme possédé et la jouissance que nous en propose la grâce, sont donc un nouveau mode de présence divine greffé sur la présence d'immensité. Dieu essentiellement présent mais caché se révèle soudain à nos yeux. Nous pouvons désormais le contempler, ou plutôt le savourer obscurément, discerner au toucher pour ainsi dire les linéaments de sa vivante réalité; et lui-même nous donne la fruition de sa face qui crée. Dieu, disions-nous, est trop grand, trop loin, trop élevé au-dessus des cieux; mais non! Dieu est là! Sa grandeur est une présence qui nous imprègne. Son éloignement est une sublimité qui nous gouverne. Sa prodigieuse élévation est une profondeur d'amour. Et ce Dieu, au centre de l'âme, s'offre à l'expérience amoureuse du croyant. En vérité ce lieu de notre âme est terrible! C'est bien ici la maison de Dieu et la porte du ciel. Certainement le Seigneur habite ce lieu, il y verse sa gloire et nous ne le savions pas.

Quel sens inouï prennent donc les promesses d'Isaïe : « Je te donnerai les trésors cachés et la clef des secrets scellés, pour que tu saches que je suis le Seigneur et que je t'appelle par ton nom ». Et ce mot d'une précision resplendissante : Assimilavi te! Je t'ai assimilé, je te porte en moi, tu vis de ma vie, je suis l'âme de ton âme, je t'ai renouvelé en moi, tu es en moi et de moi, comme un enfant porté par sa mère. « Celui qui était assis sur le trône dit : voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il ajoute : crois, car ces paroles sont sûres et véritables. Puis il me dit : c'est fait, je suis l'alpha et l'omega, le commencement et la fin. A celui qui a soif, je donnerai gratuitement de la source de l'eau de la vie. Celui qui vaincra possédera, ces choses : je serai son Dieu et il sera mon fils ».

« Celui qui vaincra possédera ces choses ». C'est sous cet éclairage qu'il faut juger les exigences de la prière et la patience des saints. Quelles qu'elles soient, les tribulations de ce monde sont hors de proportion avec la gloire à venir qui sera révélée en nous et qui vaut bien de soutenir ici-bas un combat spirituel plus brutal que toutes les batailles d'hommes. Ce Royaume de Dieu au-dedans de nous est pour les violents. On peut toujours s'approcher plus près de Dieu « à pas d'amour », pénétrer toujours plus avant le secret de sa face ardente, nous cacher toujours plus profond en sa lumière, comme les cigales dans le soleil.

« Dominus vobiscum! » Dieu renaît en nous de sa vie propre. La parole du prêtre comme celle de l'Ange à la sainte Vierge, est une annonciation en même temps qu'une invite, une assurance de présence mystique mais réelle, comme à Nazareth ce fut la promesse d'une incarnation inouïe et miraculeuse. Le corps mystique du Christ se conçoit aussi par le Fiat de l'amour, et la vertu du Saint-Esprit le couvre de son ombre. « Vous êtes, vous, le temple du Dieu vivant, selon ce que Dieu lui-même a dit : j'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple... Puisque nous avons de telles promesses, poursuivait l'Apôtre, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, et consommons notre sanctification dans la crainte de Dieu ».

Dieu accomplit ses promesses en rendant à l'âme juste d'incessantes visitations. Il y renouvelle l'avènement de sa sublime génération et le riche écoulement de son amour infini. La génération divine, qui se termine à la Personne du Verbe, se termine dans le temps à la mission de ce même Verbe dans une âme en grâce. La procession, qui constitue l'Esprit-Saint dans sa personnalité éternelle, a un terme temporel dans la sanctification des âmes. En sorte qu'une âme en état de grâce connaît Dieu par son Verbe et l'aime par son Esprit. A chaque instant nouveau, Dieu naît en elle et de cette naissance s'écoule le Saint-Esprit avec tous ses dons. L'âme est plongée, submergée dans le fleuve de la vie divine. Elle s'y évade elle-même en une sagesse et un amour qui n'ont plus rien de terrestre : elle habite Dieu, elle en jouit, elle le savoure, elle s'en nourrit avec délices. En cette intimité familiale avec Dieu et parmi ces mystérieux échanges de la vie divine entre les Trois Personnes, l'âme éprouve une étroite union au Verbe incarné, elle se sent obscurément, mais avec réalité, la fille bien-aimée du Père, le temple du Saint-Esprit. Merveilleuse filiation, mystiques épousailles, dédicace totale de l'âme à l'Esprit-Saint, qui exhaussent le chrétien à la vertigineuse altitude de la Trinité.

De telles délices sont essentiellement imperceptibles à une sensibilité naturelle. Elles sont elles-mêmes dans la vie de la foi. Elles peuvent coexister dans le même coeur avec la désolation et l'angoisse. Et qu'ai-je besoin d'un Dieu à ma taille, avec lequel je serais naturellement de plain-pied, un Dieu à mon niveau, aussi infirme que moi? Dieu est pure lumière et c'est précisément pour cela qu'il aveugle nos yeux. « Nous prêchons une sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu avant les siècles avait destinée pour notre glorification. Cette sagesse, nul des princes de ce siècle ne l'a connue... Ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont pas montées au coeur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment. C'est à nous que Dieu les a révélées par son Esprit, car l'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. Car qui d'entre les hommes connaît ce qui se passe dans l'homme si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? De même, personne ne connaît ce qui est en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. Pour nous, nous avons reçu, non l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce ». Une telle connaissance, incomplète et obscure, n'est qu'une maigre et provisoire suppléance à la nourriture purement spirituelle qui rassasie les Anges et dont nous avons faim. Cette âme famélique supporte un grand labeur d'amour qui augmente sa faim, tout en lui donnant un appât plus concret du grand banquet de la patrie. Consolation, paix, joie, richesses, beauté, tout ce qui fait naître l'allégresse, apparaissent en Dieu sans mesure, devant les yeux illuminés du coeur croyant. 

Ce goût de Dieu fait désirer la mort, pour voir. « Celui qui ne désire pas mourir n'est pas chrétien », dit Bossuet.

Il faudrait pouvoir mesurer Dieu pour évaluer la perfection d'une âme qui a su disposer en son coeur de telles ascensions. Il convient d'interroger ici le témoignage de ceux qui ont ces expériences. « L'âme, dit Ruysbroeck, est perdue a soi-même en une absence de modes et en une ténèbre où tous les esprits contemplatifs sont engloutis fruitivement, incapables de jamais se retrouver eux-mêmes selon le mode de créatures. C'est dans l'abîme de cette ténèbre où l'esprit aimant est mort à lui-même que commencent la révélation de Dieu et la vie, éternellement... Toute la richesse qui est en Dieu par nature, nous la possédons en lui par amour, et Dieu la possède en nous par le moyen de l'Amour immense qui est l'Esprit-Saint, car en cet amour on goûte tout ce que l'on peut souhaiter ». De même que Dieu n'est ni sagesse, ni vérité, ni bonté, ni ceci, ni cela, mais qu'il identifie absolument toutes perfections en sa simplicité éminente et infiniment souveraine, ainsi le saint n'est ni magnanime, ni humble, ni doux, ni fort, ni juste, ni miséricordieux : il est tout cela mais dans une manière à lui, une manière divine, infiniment libre, imprévue et paradoxale. Toutes les vertus chrétiennes se jouent en son âme et se fondent exquisement en charité... Ce que l'on devine, c'est qu'une telle âme, ainsi absorbée du monde, extasiée au sein même de la Trinité, est possédée par Dieu, au point qu'elle est oublieuse de tout le reste et d'elle-même, plus retranchée de tout l'univers qu'un mort, un cadavre habité par une immense lumière. L'impétuosité de la grâce ressemblerait en elle à une capricieuse impulsivité si elle n'était une obéissance effrénée à l'Esprit, et qui ne peut être jugée par personne. Ezéchiel en eut l'effarante vision : « Chacun de ces êtres allait, face en avant, où les poussait l'Esprit. Et ils ne se retournaient pas en marchant. Leur aspect était comme le feu des charbons ardents. C'était comme l'aspect des lampes. Et il y avait une vision qui circulait au milieu d'eux, une splendeur de feu, et de ce feu sortait la foudre. Et ces êtres allaient et venaient comme la foudre éclatante ».

Il n'est pas inutile de remarquer que cette doctrine est au rebours de tout panthéisme. Dieu n'est pas fabriqué par l'âme qu'il habite. Il n'est pas le résultat d'une religiosité naturelle. Si intelligent, si raffiné, si compréhensif que l'on soit, si favorisé que l'on puisse être des dons de l'esprit et du coeur, si généreuse noblesse que l'on ait, jamais de tels privilèges n'introduiront de droit en la présence et en l'amitié de Dieu, si Dieu ne fait pas la première avance à cette âme, ne lui ouvre pas d'abord le chemin vers lui, en accordant son pardon et sa grâce. En toutes circonstances, c'est lui, Dieu, qui aime le premier et qui donne accès à ses familiarités. A tous les moments, la présence de Dieu dans l'âme garde le caractère d'une rencontre libre de la part de Dieu. Sans injustice à notre égard, Dieu eût pu se clore en sa joie et c'est plutôt de l'effroi qu'on ressentirait de le voir condescendre avec tant d'amour à notre misère. Il n'y a jamais absorption de deux essences en une. Au ciel, l'intelligence béatifiée s'épanouira immédiatement dans le Verbe et l'Esprit-Saint sera le fruit de notre béatitude. La substance de Dieu n'en demeurera pas moins infiniment distincte et séparée de toute créature, entitativement intouchée. Elle sera révélée aux bienheureux sans qu'elle en subisse la plus fugitive vicissitude. Cela est facile à comprendre. Même dans l'ordre sensible, de voir un arbre, cela ne change rien à l'arbre, mais il est très réel qu'on le voit. Les Bienheureux verront Dieu tel qu'il est et cette vision les transformera sans anéantir leur nature : elle la complétera au contraire merveilleusement. Mais ce que Dieu était au commencement, il le demeurera dans les siècles des siècles. Il sera la joie de ses élus, sans que sa béatitude infinie en soit amoindrie ou augmentée. Océan de paix, de lumière et de bonheur, ô radieuse et toujours tranquille Trinité!

Nous connaîtrons Dieu à plein, comme il se connaît. Nous serons semblables à lui. Comme dans la simplicité de son acte, il est identiquement sujet connaissant et objet connu, dans une absolue transparence à lui-même, ainsi il sera à la fois objet de notre vision et lumière qui nous fera voir. Il sera encore, aux racines de notre être, cause totale de notre nature intellectuelle et de son opération. L'image aura fleuri en réalité. Dieu sera tout en tous. Ce doux pays sera rempli de la connaissance du Seigneur comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent. L'Église consommera son unité : «deux natures en un seul esprit », et, comme la reine Esther, ayant passé par ordre tous les seuils, elle contemplera le Roi en sa beauté....

                                                                  

                                                                 R.-M. BRUCKBERGER

                                                          (extrait de "Rejoindre Dieu", 1939)

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