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Jean Prévost sur "Chant funèbre pour les morts de Verdun" de Montherlant

Publié le par Christocentrix

"Voici un livre admirable, d'une simplicité de dessin, d'une puissance dans les sentiments élevés, que nous ne trouvons pas souvent dans les livres d'aujourd'hui. Ce pèlerinage à Douaumont, ce retour de l'esprit au milieu des morts de la guerre, sujet qui pourrait nous replacer au milieu des polémiques les plus ardentes, ne nous élève pas seulement bien au-dessus des querelles des partis, mais nous amène au point où la discussion des idées aime à céder à une unité supérieure de sentiment. Peut-être n'ai-je pas une opinion commune avec Montherlant : je ne m'en trouve que plus à mon aise pour l'admirer du fond du coeur. Ce n'est point que des problèmes s'y trouvent résolus ; bien au contraire : alors que la plupart des hommes les ont résolus sans réflexion, par préjugé ou logique, c'est un indéniable signe de grandeur que d'en retrouver les réalités sans doute insurmontables, et d'y essayer une pensée nécessairement hésitante ou incomplète. L'homme qui nous parle de cet ossuaire, a retrouvé là la condition de la véritable pensée, qui est celle aussi du sacrifice et de l'héroïsme du chef : l'oubli de soi-même et une attention tournée seulement vers tous. Les beaux passages de ce livre sont d'une éloquence nue et serrée, dont l'auteur même du Voyage du Centurion eût été incapable, digne d'être née au milieu de ces cadavres fraternels ; quelquefois des mots imprévus, où l'homme qui s'oublie se révèle tout entier, nous touchent droit : « La mort, pour soi, ce n'est rien, on s'arrangera toujours, mais c'est la mort des autres qui ne cesse de nous travailler. » Ce mot éclaire assez l'homme et le livre, et je n'en parlerai pas plus.
 
Il reste à souhaiter seulement que cette méditation soit continuée : nous n'avons pas tant d'hommes, aujourd'hui, pour nous parler de ces hauteurs. J'ose souhaiter qu'il aille un jour un peu plus loin, de l'autre côté du front, sur les cadavres eux aussi serrés et innombrables qui n'ont point d'ossuaire ni de veilleur : il montre assez de générosité pour leur parler dignement, et je suis persuadé qu'ils ne lui diront point de choses négligeables.
 
Peut-être les vertus qu'on découvre à la guerre pousseront à la haïr mieux encore, au souvenir de ces deux élans de vertu, employés à s'annuler l'un par l'autre. Quant à l'esprit et au destin des enfants d'aujourd'hui, dont il s'inquiète, j'oserai lui dire : le courage n'a point manqué là d'où vous êtes revenu ; et la guerre a montré que l'on pouvait compter sur les hommes : peut-être ne faut-il point stimuler cette vertu. Dites à vos camarades, mon frère aîné, que même dans cette estime réciproque que vous vous donnez avec tant de raison, il y a, quand elle devient exclusive, quand elle forme une confrérie du courage éprouvé, comme un soupçon du courage d'autrui, qui aiguillonne les plus jeunes, qui peut les pousser jusqu'à cette folie de vouloir s'éprouver eux aussi, et rendre inutile le sacrifice des survivants et des morts.
 
Et les jeunes ont besoin de savoir aussi qu'à la prochaine guerre ils ne seront même plus tués : car ce mot dans leurs esprits garde quelque chose encore de la coupure fraîche et de l'indulgence du fer, mais être cuit vivant dans le Taureau d'airain paraîtra chose futile et charmante auprès de la suppression perfectionnée. Et surtout le courage y sera inutile et invisible : exterminés comme de la vermine, quelle différence entre les affolés et les résignés? Il faut chercher ailleurs l'emploi de leur vertu.
 
Je m'excuse d'indiquer aussi longuement quelques-uns des prolongements qu'ont pu avoir en moi ces pensées, et surtout qu'ils soient plus discutables que le livre : la noblesse et l'honneur du Chant funèbre, c'est justement qu'il conquiert la confiance en même temps que l'admiration et l'amitié."

                              

                              Jean Prévost (extrait de Dix-huitième année, 1929)

 

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