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Jésus face au messianisme nationalitaire (2) (suite)

Publié le par Christocentrix

II. - Les « mystères » du Royaume.


Jésus était venu pour annoncer le Royaume. Malgré la difficulté du sujet, il fallait bien l'aborder. Aux intimes, le Maître en dévoilait peu à peu les « mystères », mais il ne pouvait les maintenir complètement cachés pour « ceux qui étaient du dehors ».

A ces masses assoiffées de visions apocalyptiques, il fallait annoncer un avenir messianique qui n'aurait rien à faire avec tous ces rêves, opposer aux conceptions populaires des notions toutes nouvelles et inattendues, et tout cela sans se rendre du premier coup tellement odieux que toute prédication subséquente fût rendue impossible.

La divergence entre le Message de Jésus et les idées en vogue porte en particulier sur la question nationale; nous le constatons dans la doctrine des paraboles, dans certaines instructions en langage clair, dans la désignation du véritable ennemi du Royaume et surtout dans l'annonce du châtiment d'Israël, exclu, de ce Royaume.


Le vrai Royaume dans les paraboles.

Par leur simplicité même, les paraboles de l'Evangile se présentent comme une sorte de contre-poison aux images fantasmagoriques et belliqueuses de la littérature apocalyptique.

La parabole de l'ivraie pourrait s'appliquer aux zélotes impatients de séparer les « impies » étrangers des « justes » d'Israël; et ce délai de la vengeance, qui est la leçon essentielle de la parabole, n'est-il pas directement opposé aux espoirs immédiats du nationalisme juif?

La lente germination de la Semence jetée en terre ne symbolise-t-elle pas la lenteur de l'action morale, indispensable à l'accroissement du Royaume et analogue à celle des forces naturelles dans le travail de la végétation. Rien de plus opposé à la subitanéité et à l'éclat du jour du Seigneur dans les apocalypses.

La parabole du grain de sénevé et celle du levain n'ont pas d'autre signification : les Juifs ne doivent pas compter sur une explosion subite de la puissance divine en leur faveur. Dieu veut conquérir le monde entier à la façon lente et cependant fatale dont le levain soulève peu à peu la pâte entière.

L'Evangile de saint Jean ne contient aucune parabole; en revanche, il donne à l'allégorie du Bon Pasteur, à peine esquissée dans les autres Evangiles, une importance plus grande. Notre Seigneur s'y déclare le seul bon et véritable pasteur, et y dénonce les faux bergers qui sont de deux sortes.

Il y en a qui entrent subrepticement dans la bergerie pour y piller, tuer et perdre. Ce sont des voleurs et des brigands (lestai, en grec). Or, c'est par ce mot que Josèphe désigne d'ordinaire les agitateurs anti-romains, prétendants à la dignité messianique. Jésus ne viserait-il pas les mêmes personnages qui ont usurpé avant lui le rôle de messie, et qui réussirent seulement à faire massacrer leurs partisans comme d'inoffensives brebis?

Les autres sont simplement les mercenaires qui prennent soin du troupeau sans zèle et sont incapables de le défendre contre les loups ravisseurs. Ne faut-il pas voir en eux l'image des scribes et des pharisiens devant qui précisément parle Jésus, qui paissent le troupeau du Seigneur avec une certaine conscience,. mais avec des vues intéressées, et qui sont trop faibles devant les faux messies quand ils ne s'en font pas les complices.

Et l'allégorie se termine par l'annonce des souffrances du Messie qui donnera sa vie pour ses brebis et par la perspective d'un bercail unique où il n'y aura plus ni Juifs ni Gentils, mais un seul troupeau et un seul pasteur.

Tous ces traits dessinent aux yeux des auditeurs du Maître un Royaume qui ne ressemble guère à celui qu'ils attendent, de sorte que selon la prophétie d'Isaïe, rapportée par saint Matthieu à ce sujet, « entendant, ils ne comprennent point, et, regardant, ils ne voient point».


L'ennemi du Royaume.

Ni dans la Bible ni dans les apocryphes, avant le Nouveau Testament, on ne trouve un seul texte où la carrière du Roi-Messie soit envisagée comme une lutte contre le démon. Pour toute la littérature juive, l'ennemi, c'est le Romain; parfois seulement pour les pharisiens, c'est l'impie sadducéen. Ainsi le livre du Pseudo-Esdras nous décrit « l'aigle aux douze ailes et aux trois têtes ». « Et je le vis, et il étendait ses ailes sur la terre et tout sous le ciel lui était soumis. » Seul un lion (Juda, naturellement) ose lui résister et réussit à délivrer la terre de sa tyrannie.

Dans la prédication de Jésus, l'ennemi ce n'est jamais ni un roi, ni un royaume, mais uniquement le chef de la milice infernale, Satan. Il ne ravit point les biens de ce monde et il n'asservit que les âmes. Sous les titres de : le tentateur, le diable, l'ennemi, il est cité des dizaines de fois dans les paroles du Sauveur. Jusqu'ici, il est le roi ou le prince de ce monde; mais il sera vaincu par le Messie de Dieu, et il l'est déjà, car partout où il passe, Jésus chasse des démons et pardonne des pécheurs : « Le prince de ce monde sera jeté dehors. »

L'audace de Satan est grande contre les âmes : il enlève la parole de Dieu de celles qui ne l'ont pas reçue assez profondément et il sème subrepticement l'ivraie là où le Père de famille a fait semer le bon grain. Il essaye même de la semer dans l'âme du Fils unique, du Messie lui-même.

Il est maintenant admis que la triple tentation que Jésus voulut subir avant de commencer la prédication du vrai Royaume, lui suggérait la pensée de substituer le messianisme terrestre et politique à la mission spirituelle reçue du Père. Le démon lui propose d'abord de produire du pain miraculeux comme le « pain tout cuit » du messianisme populaire; puis de faire, en se jetant du pinacle du Temple en bas, un « signe » dans le genre de ceux que promettaient les faux messies et que lui réclameront bientôt les pharisiens, afin « d'emporter d'assaut, comme le dit le P. Lagrange, l'enthousiasme populaire, au lieu de suivre la voie pénible de la prédication ».

En dernier lieu, Satan propose au Christ la domination universelle, plus grande même que celle des Césars, « tous les empires de la terre », à la seule condition qu'il reconnaîtra sa souveraineté en se prosternant devant lui. Mais Jésus sait que réduire la mission reçue du Père aux ambitions du nationalisme juif équivaudrait à y être infidèle, et il choisit résolument la voie qui mène au Calvaire.

Vaincu par le Maître, le tentateur obtient plus de succès auprès de ses disciples. Jésus leur dit une fois que Satan lui a demandé la permission de les «tenter », de les « passer au crible comme le froment ». Il a prié pour eux pour que leur foi ne défaille point; mais elle est ébranlée.

Le Messie n'y est plus un prince guerrier et triomphant, mais un Semeur pacifique, et le succès de son Royaume, loin de dépendre d'une intervention miraculeuse du Très-Haut, est en fonction des dispositions des âmes qui entendent sa parole. L'ennemi, ce n'est plus Rome ni Edom, mais le démon, les passions et la légèreté humaines.

Pierre lui-même, leur chef, ne devient-il pas à son tour tentateur? Lui qui pourtant vient de protester qu'il reconnaît Jésus pour Messie et Fils de Dieu, lui propose de renoncer à la Croix et au Calvaire et d'établir aussitôt son Royaume par un miracle de sa puissance. Et Jésus de lui répliquer : « Arrière de moi, Satan! tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

Et Judas lui-même n'a pas été entraîné dans la voie de la perdition d'une autre manière. Satan l'a aveuglé par les perspectives, attrayantes du faux messianisme en opposition avec les sombres pressentiments de Jésus parlant sans cesse des épreuves qui l'attendent et que ses disciples devront partager.

Dans les discours de Jésus et dans sa vie, ce qui perd la maison d'Israël et s'oppose au triomphe du Messie, ce n'est pas Rome et ses légions, c'est l'esprit du mal, Satan. C'est lui qu'il faut expulser de ce monde, car il menace le vrai royaume de Dieu, lequel peut parfaitement subsister à côté de celui des Césars.


Israël exclu du Royaume.

Là où l'opposition entre les deux messianismes est le plus accentuée, c'est au sujet de la place occupée dans le futur Royaume par Israël. Tandis que dans le messianisme courant, tous les avantages sont réservés au peuple élu, dans les discours de Jésus, les Israélites n'y ont point de part, du moins en tant qu'Israélites. Et nulle perspective ne pouvait être aussi cruelle à la masse de ses auditeurs.

Pour certains même, leur qualité d'enfants d'Israël sera l'occasion de leur ruine spirituelle, suivant la prophétie du vieillard Siméon tenant Jésus-Enfant dans ses bras :« Cet enfant est au monde pour la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël. »

De la communauté nouvelle, il semble bien que la grande masse des Juifs sera exclue et que les Gentils viendront y occuper leur place. Ainsi le Royaume selon le Christ, non seulement ne comporte pas la libération nationale ni l'hégémonie politique d'Israël, mais il semble devoir entraîner sa déchéance parmi les autres nations.

On a soutenu que ces perspectives anti-israélitiques étaient tardives dans la prédication du Maître et le fruit de son découragement en voyant son insuccès auprès des brebis d'Israël. Pourtant, nous en trouvons l'expression dès les premières prédications en Galilée.

Lorsque à Nazareth, comme nous l'avons vu, Jésus parle des païens admis aux faveurs du Royaume - lorsque dans le Sermon sur la Montagne il condamne le particularisme juif et se place dans une perspective universaliste - lorsqu'il prêche l'Evangile aux païens de la Phénicie et de la Décapole - lorsqu'il accorde un miracle à la « foi » d'un officier païen de Capharnaüm - et enfin lorsqu'après cette guérison il prononce ces paroles décisives : « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les enfants du Royaume seront rejetés dans les ténèbres extérieures » - rien de spécial n'a encore provoqué le Maître à se détourner de ses compatriotes.
Lorsque Jésus monte vers Jérusalem, il est vrai, sa pensée se manifeste plus clairement. On le questionne sur le nombre des élus admis au Royaume, et il répond entre autres : « Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume de Dieu, et vous serez jetés dehors. Il en viendra de l'orient, de l'occident, de l'aquilon et du midi et ils prendront place au banquet du Royaume de Dieu ».
Quelques paraboles de cette période (le Festin, les Noces du Fils du Roi) n'ont pas d'autre signification : « Aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper. » Celle des ouvriers de la Vigne traitera à égalité les Juifs, appelés les premiers à la vigne et les païens appelés à la onzième heure.

Tandis que dans les apocalypses, les « chiens » ont tout juste le droit d'être torturés et massacrés, dans les paraboles, ils sont substitués aux Juifs dans le bénéfice des promesses du Seigneur !... Et même il leur arrive de voir le châtiment qu'ils réservent aux païens se retourner contre eux !

La parabole des Mines a été prononcée à un moment où les foules qui suivaient Jésus, croyaient que le « Royaume allait bientôt paraître parce que le Messie était près de Jérusalem ». Et voilà que Jésus annonce sa Passion, événement si incompréhensible pour ceux qui n'avaient pas compris le « mystère » de son Royaume; puis il raconte la parabole où ceux qui refusent de reconnaître le Fils du Roi sont impitoyablement jugés et condamnés, dès qu'il revient d'un long voyage avec des titres indiscutables. Ainsi le Règne de Jésus s'inaugurera par le châtiment des Israélites coupables d'avoir méconnu les titres du Fils de Dieu, vrai roi d'Israël.
Dans la capitale
, les allusions au sort réservé au peuple élu, devenu coupable, sont encore plus claires. La sentence de Jean-Baptiste : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, sera coupé », est reprise par le Maître avec insistance. Elle exprime la leçon de la parabole du Figuier stérile qui refuse ses fruits au propriétaire venu pour les cueillir, image du peuple ingrat, rebelle aux appels du Messie. Comme l'arbre infécond, il est condamné à disparaître parce qu'il occupe inutilement le sol.

Cette allégorie, le Sauveur la réalise en action, à la manière des anciens prophètes d'Israël, en maudissant et en faisant dessécher jusqu'à la racine un figuier auquel il a en vain essayé de cueillir des figues.

Ce prodige est le seul miracle du Sauveur qui rappelle tant soit peu les « signes » du faux messianisme, le seul dont la bonté ne soit pas l'inspiratrice. Mais au lieu d'avoir une signification anti-romaine, il a une portée nettement anti-israélitique.

Le châtiment signifié par cette malédiction est l'idée dominante de la parabole des Vignerons homicides, qui se rattache aux jours séparant le triomphe des Rameaux de la Passion.

Les allusions y sont on ne peut plus claires. L'opposition des vignerons au fils de leur Maître exprime bien le conflit entre le nationalisme jaloux des grands d'Israël et le messianisme de Jésus. Israël, est en effet, la propriété, le domaine de Dieu; il l'a promise en héritage au Messie. Mais les chefs de la nation, jaloux de l'influence de Jésus sur le peuple, c'est-à-dire de son autorité sur la vigne de son Père - pour qu'il ne puisse plus leur disputer son propre héritage - le mettront à mort. Mais Dieu, soucieux de le venger, exterminera les fermiers et confiera sa vigne à d'autres plus exacts à acquitter leur redevance.

Le symbolisme est si transparent qu'il soulève la protestation des auditeurs : « Qu'à Dieu ne plaise! » s'écrient-ils, et ils font mine de s'avancer pour se saisir de lui. Et Jésus de conclure en langage clair : « Je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui en fera les fruits. »
Ainsi, à chaque page de l'Evangile, se trouve contrariée la grande attente de la nation : non seulement Israël ne sera pas le Maître exclusif du Royaume qui vient, mais il est menacé d'en être exclu.

 

suite et fin ici :    http://christocentrix.over-blog.fr/article-jesus-face-au-messianisme-nationalitaire-3-fin-46245172.html   

                                                                  
                                                               

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