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la Grèce d'André Fraigneau

Publié le par Christocentrix

"J'ai rencontré plusieurs « fous d'Olympie ». Des Anglais, pour la plupart. L'occasion m'ayant été donnée de leur demander depuis quand ils habitaient le pays, ils ont tous haussé les épaules avec l'insouciance et aussi un mouvement du menton pris aux Grecs : que leur importait ?

Je me souviens très bien de l'instant où j'ai cru devenir l'un d'entre eux. C'était au soir d'une journée d'août, après le bain dans l'Alphée. Sur la rive rose mon corps se reposait des périls quotidiens encourus ! L'insolation méridienne, les mille coupures du lit de graviers sur quoi le courant du fleuve traîne sans merci, aux places sans profondeur, le nageur le mieux exercé, enfin l'aiguillon des abeilles qui défendent jalousement l'ombre de chaque arbre où elles ont creusé une ruche. Des bergers m'avaient épargné cette dernière épreuve, de justesse, en criant : Mélissa ! Mélissa ! avec une sollicitude de version grecque. À ma gauche, la tunique végétale qui recouvre le mont Kronion commençait à se lamer d'or. Soudain, je me pris à regarder du côté du défilé où s'engage la route d'Arcadie et dont les rochers qui la surplombent m'avaient déjà fait songer à ceux peints par Poussin dans son tableau : Polyphème. Mais ce soir-là s'y accrochait, passagèrement, un assez gros écheveau de nuées mauves figurant exactement le dos du Cyclope. Poussin aurait-il peint en état de voyance et croyant l'imaginer, ce paysage réel ? Ou bien la nature, fidèle au précepte d'Oscar Wilde, s'appliquait-elle à ressembler à l'art ? Je voulais à la fois demeurer et m'enfuir. Un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif m'occupait tout entier. Stupidement, je me répétais à voix basse : « Je vais parler grec, je suis chez moi. » Et je remuais le sable, doucement, avec mes doigts et mes orteils. Cette facétie géographique dont j'étais la victime éblouie m'étourdit pendant quelques minutes. Elle aurait pu durer plusieurs milliers d'années et je me fusse alors réveillé soit contemporain des pasteurs d'Arcadie terrifiés par Lycaon le roi loup, soit l'ultime survivant des catastrophes nucléaires, car il n'est aucun lieu au monde où le temps soit moins pesant qu'à Olympie.

La folie, ou plutôt l'illumination dont je viens de rendre compte et qui me fera sans doute peu d'envieux au pays de Descartes, est la conséquence d'une victoire de l'espace sur le temps comme la magie de Montsalvat (Gurnemanz l'explique à Parsifal) est la conséquence d'une victoire du temps sur l'espace. À Olympie, le visiteur est  « cadré », si l'on prend cette expression dans son sens tauromachique. Mais comment ? Par quoi ou qui ? Delphes, Delos, Mycènes, l'Acropole d'Athènes sont des sites bien plus explicablement fascinants. L'art, la Religion, l'Histoire y parlent haut. Pour Olympie les descriptions de Pausanias sont trop tardives, l'« Altis » du temps assez bref de l'apogée difficilement imaginable. Les colonnes du temple de Zeus, en tuf assez grossier, gisant sur l'herbe et alignées telles qu'elles churent lorsqu'un tremblement de terre les renversa au VIème siècle, doivent beaucoup à cette herbe même, aux pins qui les ombragent et les ont supplantées dans leur élancement vers le ciel. Mais, précisément vestiges et végétation, loin de se suivre, s'unissent pour composer ce que Poussin encore définissait au mieux quand il appelait un tableau « objet de délectation ».

Je voudrais établir le plus brièvement possible l'inventaire de ce « jardin des jardins » auprès duquel tout ce qui fut imaginé, conçu dans son esprit, à sa ressemblance apparaît plus orné ou plus indigent. C'est le triomphe du « rien de trop ». Une montagne en forme de pyramide recouverte du velours des arbres ; un champ de ruines ombragées et sans caractère ; de pâles maïs étendus au hasard ; des vignes épaisses où l'on se perd ; un horizon rapproché de collines qui rougissent comme des jeunes filles ; le serpent glacé de l'Alphée qui court vite sur des galets éblouissants ; le lit sablonneux du Kladéos dont la concavité se violace au crépuscule du soir. C'est tout. De l'Arcadie dont Olympie n'est que la porte (ou plutôt l'ouverture qui résume un opéra) les deux « patrons » sont fils de Zeus et de Callisto : Arcas, un peu ours et pour un peu satyre, mais gai musicien et chasseur adroit. Ces divinités campagnardes suffisent-elles à justifier le frisson sacré qui transforme certains touristes prédisposés en autant de Renaud captifs du jardin d'Armide ? Je crois plutôt que le paysage d'Olympie répond à la comparaison trouvée par Alcibiade dans le Banquet pour louer son maître Socrate : « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main... Et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve, renfermées, des statues de divinités».  Grandes divinités secrètes, redoutables, sises au coeur du problème et dont l'ours et le chèvre-pied ne sont que les commis aux affaires courantes. Mais peut-on espérer approcher jamais de telles Puissances ? C'est ici que le musée d'Olympie, sorte de remise aussi discrète qu'une « maison de garde », propose ses trésors.

J'y ferai choix de deux chefs-d'oeuvre exemplaires, aux beautés égales. Le premier est l'Apollon qui se dresse au centre du fronton ouest du temple de Zeus. Depuis la vogue d'un néo-archaïsme instauré par Bourdelle il ne compte que des admirateurs. Ce dieu à la forte frange, aux orbites absolues, qui par sa seule Présence (invisible aux combattants) ramène l'ordre au plus fort de la bataille entre Centaures et Lapithes justifie toute ferveur, même partisane. Blanc, inflexible et dédaigneux de ses propres flèches, ce Commandeur s'invite au festin de pierre pour que la lumière soit et que la confusion se résolve en harmonie. Ainsi, ciel d'Olympie, le disque solaire apparaît-il dans le vide fabuleux de chaque « matin profond ». Le maître inconnu qui a sculpté dans le marbre l'Apollon olympique n'était pas un imaginatif ou un abstrait mais un observateur transcendant des phénomènes naturels. Son idole est un éclairage fait homme.

Le second chef-d'oeuvre a plus mauvaise réputation. Il est à la lettre fort « mal vu » des esthètes modernistes qui confondent la grâce avec la fadeur, la maîtrise avec le maniérisme. Aussi a-t-il l'honneur de figurer sur la nouvelle liste noire en compagnie de la Joconde et des Madones de Raphaël. Barrès, esthète à oeillère que sa découverte du Greco a dispensé de comprendre le grec, fut un de ses premiers juges: « J'ai vu l'Hermès de Praxitèle à Olympie » lit-on dans le Voyage de Sparte. « Eh bien il est pommadé. » Barrès s'y connaissait en pommade lui qui cachait derrière les livres de sa bibliothèque les pots de brillantine aptes à lustrer sa mèche fameuse de cheval de picador !

Pourquoi donc l'Hermès (poli comme l'ivoire et non pommadé) ne lui a-t-il pas fait songer, plutôt, à ces « amis frottés d'huile, ceux sur qui l'on n'a pas de prise, qui vous possèdent et que l'on ne possède pas ». (Cf. Le Jardin de Bérénice.). C'eût été plus honnête et même d'une surprenante exactitude dans la définition. Car Hermès, né en Arcadie, inventeur de la lyre est insaisissable et captivant comme le son de l'instrument qu'il façonna avec une carapace de tortue et des boyaux de brebis et dont il fit cadeau, plus tard, à Apollon l'appliqué. Cette lyre, peut-être le bras mutilé du Messager divin l'agitait-il (ou bien quelque grappe ?) pour distraire le petit Dionysos assis sur son autre bras et qui tend ses petites mains vers le hochet disparu ? Peu importe. Il importe plus, à mon sens, que l'oeuvre ait été commandée en l'honneur d'un traité d'alliance conclu en 343 entre l'Élide et l'Arcadie. Olympie est en Élide mais l'Arcadie s'y annonce en contours suaves que la statue de Praxitèle répète avec la fidélité d'un écho. On sait que le sculpteur, influencé par le développement pictural de son siècle, préférait ceux de ses marbres qui avaient été colorés par le peintre Nicias (autre motif d'indignation pour les puristes !). L'Hermès ne porte plus trace de peinture mais les rideaux et les volets qui occupent le fond de la petite salle où il est exposé font pleuvoir sur son corps des pétales aux nuances d'arc-en-ciel.

Jean-Louis Vaudoyer qui se garde de tomber dans le travers barrésien a écrit que la beauté de l'Hermès charme la vue comme l'odeur de la tubéreuse charme l'odorat. Donnons au verbe charmer son sens magique.  Nul n'ignore, d'ailleurs, que l'odeur de la tubéreuse « entête ». Ainsi l'Apollon et l'Hermès livrent-ils, en termes lapidaires, le secret du paysage d'Olympie et du trouble délicieux qui s'en élève à la manière des parfums."

 

André FRAIGNEAU (extrait de "Escales d'un Européen").

 

 

                                                                        ***

"....J'étais devenu à mon tour un fou d'Olympie.

Je ne me rasais presque plus. J'avais quitté pour toujours mon chandail prudent du premier soir. Il finit par me pousser sous les pieds une sorte de corne. Je suivais les galets du bord de l'Alphée, m'enfonçant à droite ou à gauche, au caprice de cette piste bruissante, pendant des lieues. On n'arrivait nulle part. C'étaient toujours des gorges, des vallées perdues. Mais l'avancée d'une roche, la stillation d'une goutte d'eau dans l'ombre d'une grotte, la soudaine échappée d'un pâturage abrupt et sans troupeau, étaient chacune une découverte d'ordre mystérieux, que je ressentais jusqu'au frisson et pour lesquelles je n'eusse jamais trouvé de paroles. Tout devenait Dieu. Surtout les choses petites. La grenade éclatée que mon pied poussait un instant ; la grappe arrachée à un cep, résistante et remplissant exactement le creux de la main. Déjà à Eleusis, sur une pierre éboulée en marbre aveuglant (que j'ai passé des années à rechercher depuis, en vain) trois objets sculptés : un épi, une grenade, un roseau, placés l'un à côté de l'autre, sans disposition, décorative, m'avaient indiqué ce sens du Divin. Et sur les Propylées, en plein jour, j'avais été regardé par une petite chouette, un oiseau vrai, beige et clignotant : Pallas ! Ici, j'hésitais à donner un nom à l'arbre que j'étreignais et sur l'écorce duquel j'appuyais un instant mon front étourdi et baigné de sueur. Tout vivait, tout chuchotait, tout regardait. Parfois, je m'enfuyais en trébuchant, parce que du fond d'une gorge, l'ombre croissante me paraissait avancer sur moi avec une intention personnelle. Alors, je me hâtais à travers les vignes déjà obscures, sous la mince couche de lumière étalée à la surface de leurs feuilles, je faisais s'ébouler des cailloux et je me hissais à la conquête de la plus haute colline qui domine toute la vallée. Le jour y régnait encore. Il s'était comme étendu sur l'herbe pâle, et pâle lui-même, à l'agonie, mourait renversé, exsangue, vaincu. Je m'étendais sur lui, le sang paraissait se retirer de moi. Je devenais Lui. Mais l'ombre grimpée à ma suite nous recouvrait enfin tous les deux. Alors, j'appartenais tout entier à cette nuit adorable qu'un réflexe panique m'avait fait fuir. Bientôt, les étoiles plus vives et le ciel toujours clair m'importunaient. Je descendais dans le noir comme dans une eau profonde, lavé de mes images diurnes. Je ne percevais plus les arbres, les touffes, les dernières fleurs que par leurs parfums. Comme ils montaient vers moi, comme ils me faisaient signe, chacun, non mêlé à l'autre, séparés et s'élevant sur soi-même comme les colonnes de fumée qui tournoyaient au-dessus des feux du soir! Je commençais à éprouver la fatigue, la faim. Ma peau cuite et recuite me brûlait. Par paliers, regrettant ce que je laissais de confus, de velouté, d'odorant, je regagnais l'hôtel. A cette heure, il m'arrivait de croiser l'autre sauvage dans les corridors ou même sur les marches du perron. Nous avions pris l'habitude de nous saluer sans paroles, de nous effacer chacun à notre tour dans les portes ouvertes. Et nos voracités à table étaient parallèles et nous eussent fait rire si nous nous fussions regardés. Je passais quelquefois les débuts d'après-midi sur la petite éminence où se balançait le groupe des plus beaux arbres du pays. Les pins avaient laissé choir à leur base une couche d'aiguilles jamais dispersées, si épaisse, que son élasticité en faisait une natte idéale pour la sieste. Les troncs roses tachetés d'ombre, grinçaient en bougeant, avec un bruit de navire. Plus d'autre bruit. Les. coups de feu ne recommençaient guère que vers le soir. Les jambes relevées, la tête très basse, les bras ouverts je flottais sur la nappe d'aiguilles vernies, bercé par la houle des branches. Mais mon oreille avait acquis la finesse de celle des bêtes et je sursautai ce jour-là, à un bruit presque imperceptible. Je me relevai sur un coude, le regard en éveil niais je regrettai ma vivacité. Tout près de moi, un genou en terre, retenant son souffle, je surpris le jeune Grec de l'hôtel. Sa main légèrement tremblante avait même avancé les doigts jusqu'à me toucher. Elle se retira violemment vers sa poitrine noire, haletante, dans la chemise ouverte. Je compris qu'au moindre mouvement, au plus léger clignement de paupières, il se retournerait, disparaîtrait comme un lézard. Nos regards plongeaient l'un dans l'autre et je voyais danser de peur deux disques d'or autour de ses prunelles dilatées. L'émotion tirait les plis charmants de sa bouche, deux canines apparaissaient brillantes comme celles des loups. Nous restâmes ainsi, les regards enchevêtrés, nos poitrines soulevées d'un rythme égal, longtemps, très longtemps, peut-être, car nous avions tous deux désappris la pulsation artificielle des montres et tous les usages humains. Cependant, je m'aperçus que nous étions à bout de notre fixité, de notre silence et que la confusion un instant contredite allait l'envahir sous son hâle et nous brouiller pour toujours. Il me fallait inventer quelque chose pour conserver près de moi, ne fût-ce qu'une seconde de plus cette petite bête merveilleuse. J'aurais voulu parler, lui dire :« Pourquoi te sauver ? Ne suis-je pas ton frère? Tu vois, mes pieds sont endurcis comme les tiens. Tu es plus noir que moi parce que j'ai ce poil doré et toi ces boucles sombres, mais je suis sûr que je connais des grottes où tu n'es pas encore descendu et toi, tu sais d'autres lieux et peut-être un secret divin. Partageons nos découvertes. » Mais les mots français, intraduisibles, hélas, s'arrêtaient dans ma gorge desséchée par la crainte. Alors, je n'eus qu'une audace. Sans bouger les yeux où des larmes de rage commençaient à me brûler, sans un mouvement du corps, je tournai ma main qui reposait sur les aiguilles et ouvrant ses doigts en exposai la paume ouverte. Daphnis hésita, je vis frémir le petit nez grec, comme celui d'un lièvre, puis, le poing refermé et ramené sur sa poitrine, s'avança avec une lenteur incalculable, descendit jusqu'à ma paume, desserra ses doigts, lâcha une chose légère. Je sursautai malgré moi. Deux genêts qui craquent, un roulement de cailloux, je fus seul avec un étrange présent : le cadavre éclaté d'une cigale.

Le soir, je n'osai pas rentrer à l'hôtel. Je craignais d'effaroucher mon gentil visiteur. N'avions-nous pas tout dit? Grâce à lui, la confuse divinité d'Olympie avait désormais son amande : ce petit cadavre où avait battu le coeur de l'été. Je tremblais de le perdre, de pulvériser ses ailes repliées, ses anneaux vides. J'avais fait de mes deux mains une sorte de cassette. Ainsi gêné, il n'était pas question de battre la campagne. Immobile, assis sur une pierre, adossé à un pin, j'attendais la nuit. Je me glissai jusqu'à ma chambre, posai la cigale sur ma cheminée, attendis longuement encore. Je m'ennuyai, je ne savais plus vivre dans une pièce close. J'entrai enfin dans la salle à manger déserte ; je soupirai, délivré.

Le lendemain, il n'y eut personne au déjeuner et personne encore au repas du soir. Pourtant ce fut la première journée orageuse. Un panache de nuages lourds venus de Bassae, encombra le ciel, fanant les couleurs, accusant la saison comme certains éclairages accusent brusquement l'âge sur les visages les mieux défendus. Un temps d'octobre. Même, il plut un quart d'heure, diluviennement. Je me réfugiai au salon en compagnie d'un appareil de T. S. F. que je regardai un long moment sans le reconnaître, avec mes nouveaux yeux de Robinson. Sitôt après l'averse, je courus sentir l'immense odeur réveillée de l'Arcadie et les coups de fusil des chasseurs à nouveau crépitèrent.

Ce furent eux qui commencèrent de gâter mon séjour. A chaque décharge, je sursautais comme si, identifié avec le vallon, j'en fusse devenu le gibier poursuivi. Mû par des réflexes plus animaux qu'humains, je ne songeai pas en m'approchant des chasseurs, à crier, à tousser, à me faire reconnaître, mais à me jeter silencieusement dans un fourré, entre deux files de ceps dont je secouais la pluie tiède, la charge des seules gouttes d'eau tombées de tout l'été. J'en buvais la liqueur fade écrasée sur mes manches et sur mes mains. Je pensais aussi au danger que courait mon compagnon de vagabondage. Il faudrait le prévenir, ou le faire prévenir par quelque interprète, à l'hôtel, mais quand le reverraisje ? Et c'était cette absence qui m'inquiétait. N'étais-je pas, bien qu'involontairement, responsable de sa disparition ? Ah ! si j'avais su rester endormi sous les pins ! J'aurais reçu son petit cadeau, que j'eusse pu croire un don des Dieux. Je n'aurais pas dérangé le mystère avec mon interrogation d'homme...."

(extrait de André Fraigneau "les Portes d'Arcadie" tiré de "la Fleur de l'âge", 1941.) 

                                                                            

                                                                      *** 

 

 

"Gravir, entre les colonnes de perle, l'escalier d'ivoire qui débouche dans l'azur et, au plus haut de cette échelle céleste, voir graviter sous le soleil et sous la lune, globe faisant face toujours aux sphères, le lieu le plus haut du monde.

Le Pentélique, qui a donné ici le meilleur de son sang, laisse au loin deviner ses plaies blanches. L'Hymette, tremplin de la lumière, vibre violet dans les aurores vertes, puis s'enveloppe dans une grisaille neutre et pâle quand le jour n'est plus qu'un combat dans l'éther entre l'azur et le marbre. L'univers entier lui aussi s'efface ; la mer se retire, disparaît ; les îles Égine et Salamine s'évanouissent ou ne sont plus comme les syllabes de leurs noms que de très anciens mirages tremblants.

Puis le soir, ce sera l'opéra dans l'Olympe.

L'eau peu à peu, imperceptiblement, sourd de l'éther lumineux, ou du néant. La mer s'installe, spectatrice inlassable, juge dernier. Elle fait jouer sa parure d'îles, caressant comme distraitement d'énormes gemmes baroques, taillées en facettes. Porte-t-elle ce soir des topazes brûlées ou de profonds saphirs birmans ? Mais elle a changé déjà et ce sont maintenant des émeraudes, des rubis et des améthystes qu'elle agrafe sur l'horizon dans la lumière qui baisse.

Là-haut, sur la terrasse des Dieux le drame mystique se déroule, avec une musique de couleurs et de vent qui meurt, lente et hiératique. Sur la robe céleste des colonnes blessées, les longs plis se creusent d'ombre, les frontons mutilés rougissent, les frises où manquent des personnages et des signes s'en vont en reculant vers la nuit, inexplicables. Ce monde de marbre où ne croissent plus les pommes d'or se trouble un instant, pend dans le vide comme une opale maladive.

Un instant, un court instant dans l'éternité, mais suffisamment long pour que l'on voie soudain les ruines de ce château sur lesquelles le soleil avait construit son palais de lumière.

Alors, degré de marbre par degré de marbre, disparaît l'escalier magique qui reliait le château à la terre, le chemin sacré des Panathénées, et ce haut lieu se renverse dans la nuit.

Oui, tant de châteaux, tant de hauts lieux, tant de terrasses, tant de Walhallas...

A Éleusis, le soleil descend sur la baie d'or liquide que domine un balcon de lauriers-roses sur lequel scintillent encore quelques vestiges de marbre blanc. Dans le ciel qu'elles obscurcissent de leurs fumées triomphent, nouvelles colonnes, d'orgueilleuses cheminées de forges.

À Délos, le jour finit sur le port ensablé où nul vaisseau n'aborde plus. Les lions regardent fixement.

A Delphes, la nuit descend du Parnasse et murmure des oracles que personne n'écoute dans le cirque ravagé par les tremblements de terre.

A Olympie aussi, les colonnes énormes bâties pour les Dieux avec l'or des guerriers et des athlètes se sont écroulées. L'Alphée et le Kladéos, fleuves héroïques et sacrés, sont sortis de leur lit, ont recouvert les stades, les gymnases et les statues, noyant le haut lieu de l'amitié universelle, rendant à leurs nymphes les rêves de pierre et d'ivoire que les hommes avaient cru lire dans leurs reflets. Là-bas aussi le crépuscule se joue. Les montagnes d'Arcadie sont déjà dans l'ombre. Dans le grand lit blanc des fleuves, un peu d'eau s'irise encore. Les mulets parmi les hautes vignes lancent des sanglots déchirants. Le jasmin, la menthe, le basilic chantent une dernière fois. Puis il ne reste plus que la note unique du vent dans les pins, sampre tenuto e decrescendo, jusqu'à mourir...

Jusqu'au lendemain...

Et pendant ce temps-là, au bord de la route d'Arcadie, dans cette Provence ou cette Ombrie au paradis où les vignes poussent plus drues, les fruits plus riches, les cyprès plus hauts et plus droits, Hermès s'est arrêté un instant pour toujours, l'enfant Dionysos sur le bras gauche replié. Et par-dessus l'enfant gourmand et avide, ce Divin Ennui, ou ce Divin Détachement, ou cette Divine Indifférence regarde au loin et peut-être au-delà du Crépuscule qui n'en finit pas, avec un sourire combien plus beau, plus mystérieux et plus long disant que celui de la Joconde échouée au bord de la Seine. (D'ailleurs Mona Lisa sourit-elle ou avait-elle seulement de trop bonnes joues ?)

On croit à la contempler entendre une musique où se sublimeraient les motifs conducteurs de Loge, du Voyageur et de Waltraute, de ceux qui ont toujours su, de ceux qui de toute éternité connaissent la solution, le but inévitable. Ce serait le chant très secret du Trismégiste.

Bien peu le perçoivent dans ce musée d'Olympie où pourtant il est plus fascinant que nulle part ailleurs dans le monde, un monde partout en filigrane qui annonce que les temps sont finis, par définition. Certes les dames d'art reconnaissent la beauté du marbre de Praxitèle, la souplesse du dieu, son aisance sublime, mais déplorent que la perfection laisse de glace et concluent à la décadence. Faut-il croire que le mot « Crépuscule » fasse peur aux gens, les glace précisément, pour qu'ils n'y veuillent voir, de toutes leurs pauvres forces, que basse époque et se réfugient dans les bras raides de quelque kouros archaïque réduit à l'état de pierre ponce !

Qui donc aujourd'hui pourrait élever la voix pour dénoncer enfin, dans cette folle adoration du primitif, cette exaltation du balbutiement, cette honteuse substitution du sommaire au dépouillé, dans tous ces péchés contre l'esprit, universellement répandus, l'écoeurante lâcheté de nos troupeaux modernes se traînant à reculons sur le chemin qui pour chacun d'entre nous ne peut et ne doit finir qu'au crépuscule ?...[...]...

 

 

...Sur l'Acropole, Athènes demeure encore, non pas endormie sur son rocher comme Brunehilde, car elle est sans faute, mais casquée elle appuie son front sur sa lance, l'Athéna pensive, dans le marbre blond. Seule la pleine lune ouvre l'Acropole d'Athènes la nuit. Ce qui alors vous cloue là-haut, au sommet de l'escalier, ce n'est plus la ruine sans fin de la terrasse au crépuscule, ou la danse immobile des colonnes sous le soleil, c'est l'impassibilité formidable du lieu. Figés dans l'incroyable clarté lunaire qui tombe du zénith tel un gel sidéral, un zéro absolu, les temples sont là comme autant de rêves de glace et dans leur marbre si pâle, transparent presque à cette lumière, s'ouvrent des ombres sans fond, parfaitement noires. Parfaitement noirs et parfaitement immobiles, les trois ifs surgissent du glacier, au sud-est du Parthénon. Les Cariatides fixent l'horizon par-dessus la foule où chacun, réduit à sa seule ombre noire sous cette lumière qui dissout les corps vivants dans sa pâleur universelle, voudrait rentrer sous terre mais cependant reste là, fasciné, et se tait. En bas la lumière de la ville au pied de la colline, comme une galaxie gravitant autour de l'Acropole, point fixe de la terre.

À Delphes non plus, je ne saurais prononcer une parole quand sous la lune les Trésors béent, le Théâtre reste vide et le Stade muet. Et qui pourrait couvrir de la voix les secrets que murmure la fontaine Castallic ? Son eau part se perdre sous l'énorme platane qui masque le tournant de la route de Thèbes, celle-là qu'Œdipe suivit certain soir. Quand je passerai sous le platane demain, quittant Delphes par ce même chemin, quelle fatalité emporterai-je, collée à ma peau, à moi qui sous la lune viens peut-être d'entendre, sans le savoir encore, les vers d'un oracle ?...[...]...
...Remonter sur l'Acropole d'Athènes, gravir encore une fois l'escalier céleste jusqu'à « cette planète de marbre où même le temps et les barbares qui vinrent après les bâtisseurs n'ont fait qu'aggraver un lieu qui est la seule preuve donnée au Monde par l'Homme qu'il était fait à la ressemblance de Celui dont il ignorait encore le véritable Nom. »

 

Extrait de "Crépuscule des Dieux" (Escales d'un Européen) d'André Fraigneau.

 

                                                                         

                                                                    ***

 

 

"Ici, l'Odyssée y a notre âge, l'âge de mes voyageurs, vingt ans.....

« Au pied de l'Acrrropole, dirrectement ! »

C'est le vertige, la panique. Nous passons dans les portières nos têtes aveuglées par la vitesse, par nos cheveux refoulés, nous roulons les yeux, nous ouvrons des bouches de poissons qui se débattent. Les autos folles attaquent une rampe noire, droite, vibrante, qui nous tire au ciel. « Ah ! tu vois ? Tu as vu ? -Non ! Oui ! Ah ! »

Ça y est, j'ai reçu le coup de dent, j'ai reçu la pointe ébréchée du fronton, la canine immortelle. Je retombe. Je n'ai rien vu encore. Des murs, un mur plus que les autres et par-dessus... LE COUP DE DENT. Mais ce n'est pas la mort qui m'est annoncée, c'est le premier éclair d'un jour que... J'ai des yeux de fou. Je tourne vers les voyageurs un visage de fou que le soleil qui descend derrière nos autos dans la mer frappe soudain, gifle, barbouille de rouge. Contre moi, à contre-jour, tous les visages noirs, en plein naufrage. Et celui-ci, qui m'a entendu, le plus proche, le plus aimé, le plus sombre, front à front : « Le premier angle. »
Réplique juste, parfaite, après mon interjection imparfaite (le premier éclair d'un jour). C'est l'architecte, l'homme de métier qui vient de recevoir le « coup de Dent ».

Ici commence après la vitesse, la Canine brusque et la débâcle enivrée, cette marche sur pieds d'homme, les uns derrière les autres, et moi, le dernier de la cordée, vers cet Escalier, pour quoi, sous les uniformes et les prétextes d'une ascension moins périlleuse à tout prendre, nous nous étions embarqués.
Alpinistes d'une Cime unique, vierge à force de pas, invisible à force d'éclat, inconnue à force d'histoire, le danger qui serre nos coeurs à les fendre réduit l'importance de tout autre danger de mort.
« Nom de Dieu ! - Merde ! - » Le Silence.
Je ne vois, je ne veux décrire que ces mains ouvertes, ces fronts, ces corps d'hommes dispersés et immobiles, frappés d'éternité sur la neige d'un marbre immortel.

Je ne décrirai pas les angles de la simple Maison élevée par les Grecs à ce Point unique où le jour et tous les dieux du Ciel, mouvants, fusibles, avant de s'annuler, se Nouent et se balancent un moment, à HAUTEUR D'HOMME.
Tout change et l'on n'explique pas sans sacrilège un mystère aussi limpide. Pendant que nous durcissons sur place, un rose animal gagne le marbre, monte aux tempes du Temple. Voici nos statues temporaires face au temple qui rougit, et déjà le sang se perd dans la pierre, nous bronchons sur des paquets de Pentélique. Le Parisien, assis sur un tambour cannelé, reçoit le dernier trait du jour entre les courtes ailes de ses cheveux.
Dès le premier angle qu'il m'a dit sentir, a-t-il reconnu pour sa maison la Maison au seuil de laquelle il balance, un genou entre les mains ? Cette hésitation nous domine comme la Tour oscille sur Paris. Le jeune homme parle :
« On va leur écrire : on ne revient plus... on voudrait bien, seulement, voilà, on ne peut plus... »


Il faut bien descendre. Notre peu de divinité glisse vite de nos épaules comme une poussière de neige ; mais le jeune homme qui balança demeure silencieux un peu plus longtemps que nous.
Une petite place. Deux tables de fer sous des poivriers. On attend la nuit qui est longue à venir. Du temple, on voit encore, par-dessus des murs inutiles, la Dent.
Je la regarde et le Parisien. Il parle, mais confusément et de projets plus graves que lui. Il redescend, comme les autres, mais doucement, par les plus hauts degrés de l'homme. J'aimerais que sur l'un de ces gradins élevés il arrêtât sa marche et s'étendit.
Quelle nuit ! Devant que l'ombre, Athènes reçoit la vague amère des parfums de l'Attique. Nos guides expliquent : les poivriers. Ces arbustes qui effleurent nos joues de la pointe extrême de leurs palmes plus légères que des bouquets de plume, nous en cassons des tiges qui exaspèrent sous nos mains leur odeur. Ainsi, au premier frottement des ombres, la ville s'allume, réveillée à la vie nocturne.
La lune, des ruines romaines dans un bois de poivriers, tout un gigantesque aimable, de grandes colonnes abattues que l'on peut flatter de la main, mille commerces sur des plateaux volants, le truc des cireurs de bottes, cet air qui se boit comme une liqueur inconnue et la grave énergie des parfums, nous conduisent jusqu'aux bords de l'Illissos.....Et des jardins encore, des poivriers, un remue-ménage de chaises, des treilles, une musique confuse, enfin cette terrasse éblouissante, nos derrières sur des fauteuils de paille, et partout, jonchant la table et sous la table, nos têtes, nos bras, nos genoux, rompus de volupté.
Que l'eau de la source Amaroussi est douce ! (douce comme l'air) - Quel voyageur incorrect pouvait prévoir ces aubergines mangées à la cuiller comme des figues ? Depuis les nobles jurons de l'Acropole, les Français n'ont pas échangé vingt mots. À pleines mains, dans des bassins de cuivre, ils égrènent de ces raisins sans pépins qui portent un nom de jeune fille, Stafillia, et dont les rameaux sont chargés d'une fine poudre de glace.

Nos hôtes grecs, charmants, infatigables, parlent toujours. - « Ah ! Parris ! Montmarrrtre ! Les Nénettes ! Les Georgettes ! »
Je fais oui, oui, de la tête, la bouche pleine de givre.....

Tout de même, l'un d'entre-nous résume: « Ce soir on est dieux. »

Mais moi, j'attends la réplique à l'Acropole, le côté Paris du jeune hésitant. Il fume, rejeté dans son fauteuil, l'oeil vague, dans la direction de la Dent cachée par les arbres. Ne l'ai-je pas désiré ainsi, retenu à la cime de lui-même ? Quel souci d'équilibre me fait le tirer par la manche, lui désignant, sortis dessous les branches, ces soldats grecs, deux evzones: « Que pensez-vous de cet uniforme ? »
L'oeil du jeune homme descend de la cime des arbres, regarde les étranges soldats, s'allume d'une lueur bien différente.
« Cet uniforme ? C'est pas sérieux. »  La lippe de Gavroche, une seconde, puis tout le visage remonte avec plus de lenteur et comme malgré lui-même, le long de cette spirale indiquée par la fumée de cigarette, et que, secoué par moi, il a facilement descendu. Il noircit, durcit, rejoint sa noblesse invincible...[...]


... Je me promenai donc à toute heure dans les traces merveilleuses de la première journée.

Je voudrais transmettre de ces exaltations, de ces fatigues solitaires, si vaines, ceci seulement qui me paraît transmissible et les dépasse : plus fortement que le jeu des angles, que les grandes mécaniques de l'architecture, du décor et de la lumière, le marbre grec SE MANGE, le ciel d'Athènes SE BOIT. J'ai manqué à peu près tous les bénéfices de l'esprit, cette satisfaction intellectuelle que j'étais venu chercher. Au pied des seules statues demeurées à leur place, j'ai compris que la sculpture, par exemple, ne comptait pas pour le Grec. Il ne lui demandait que d'être parfaite. Ainsi de toutes les autres manifestations du génie où je suis moins versé.
Mais il n'est pas possible que les Grecs qui ont pétri à grands bras savants tant de prétentions de calculateurs et celles de ces danseurs qu'on leur a toujours préférées, tant de géométrie, de religion, de musique, de marbre, tant de politique, de cannelures, de science des astres et de ventres de chevaux, il n'est pas possible, dis-je, que les Grecs aient mené à bien ce « gâchage » difficile, en tendant vers un autre but suprême que ce GOÛT, que j'ai reçu dans la bouche, cette fluide épaisseur innommable et que je voudrais nommer, cependant, mais bien bas, sans rien trahir: « Ce goût de Voie Lactée. »

Ainsi j'avais cru pouvoir découvrir quelque secret de tragédie ou de nombre, et je recevais, aux parois de ma bouche, une substance comme le pain, le lait ou la joue, une satisfaction animale. Force me fut bien de considérer comme des gênes, des « arrête », les angles, les serpents, les inventions décoratives ou le rébus de la Grèce archaïque, historique, tout ce qui s'apprend peut-être, mais ne se boit pas, ne se touche pas. Et que le jour grec (ce lait de marbre et de ciel) se communiquât spontanément aux Voyageurs incorrects et les comblât en dépit de leurs différences, c'était la découverte de la fraternité par UN AUTRE BOUT DE LA TABLE, à égale distance de la cantine et de la table de communion. Réplique de la nuit fraternelle du Val de Grâce qui, envisagée tout à coup, d'un point du monde aussi lumineux, prend un certain aspect de magie noire."... 

 

extrait de "Les Voyageurs transfigurés", André Fraigneau, 1933.

 

 

 

                                                                                         ***

 

 

 

"Les histoires qui composent ce livre ont elles-mêmes une histoire, fort anecdotique, mais dont j'espère pouvoir tirer ce qu'il est convenu d'appeler une « morale » et quelques explications sans trop alourdir un ouvrage tout dédié aux coeurs d'enfants ni trop importuner ses lecteurs.
Au musée d'Olympie, un été, comme nous sortions, quelques amis et moi, de la salle où nous venions d'admirer l'Hermès de Praxitèle, un groupe de visiteurs conduits par une dame échevelée, de nationalité confuse, et sans doute spécialiste de questions d'art, entra, que nous croisâmes dans la porte. La dame-guide tendant l'index vers la statue sublime cria à l'intention de sa clique: « Je vais vous montrer pourquoi Il n'est pas bon! »

Je prévoyais trop ce que pouvait objecter cette créature laide et perdue de théories abstraites à la grâce pure et simple du dieu nu. Je ne la suivis pas pour écouter ses explications techniques, ce que firent pourtant mes amis. Bientôt d'ailleurs, les éclats de rire, les insolences et les farandoles d'une jeunesse décidée à venger le chef-d'oeuvre de tant de bêtise prétentieuse, conduisirent la spécialiste, sa suite, mes camarades et moi-même dans un grand désordre jusqu'à la sortie du musée où nous nous retrouvâmes chassés par les gardiens. Je continuai à réfléchir : « Il est certain, me dis-je - prenant bien entendu le contre-pied de la technicienne - il est certain que l'Hermès n'est pas, seulement beau, il a l'air bon : pourquoi? Eh! c'est qu'il sourit avec innocence pour enchanter le petit Dionysos qu'on lui a confié et qu'il tient sur son bras gauche à la hauteur de son coeur. Mais, vers quelle promesse perdue au bout du bras droit, perdu, hélas! de l'Hermès, l'enfant Dionysos tend-il ses mains et tout son visage charmé? Une grappe? Une petite tortue? ou bien la lyre qu'Hermès inventa pour la donner ensuite avec négligence à Apollon l'appliqué? Qu'importe! La statue de l'Hermès de Praxitèle est mutilée d'un bras et de sa promesse incertaine, mais il nous reste la perfection d'un corps et le sourire d'un visage où le beau et le bon, comme dans l'unique adjectif grec désignant à la fois ces deux vertus, s'unissent en une seule Grâce qui doit suffire à nous combler.

Cette grâce de l'Instant, il m'apparait que les enfants y sont particulièrement sensibles. J'ai donc choisi comme témoins de certains « moments purs » de la vie humaine que j'ai voulu réunir dans cette suite romanesque, des enfants, un seul enfant, si l'on veut (et qui pourrait être Guillaume Francœur), dont l'âge varie de la treizième à la quinzième année. C'est dans la vie humaine ce que je voudrais appeler le Temps de la Transparence. Plus tôt, les individus ne me paraissent pas posséder la mémoire nécessaire; plus tard, l'adolescence s'abat soudain comme un uniforme moral, aimable ou ridicule suivant chacun, sombre de couleur, vague de contours, tissé d'inquiétudes, d'aspirations, de vanité ou d'humilité excessives. Elle a ravi chacun de nous, parce que comme tout uniforme, elle nous a rassurés. Mais c'en est alors fini pour le témoignage que je recherche. Un adolescent ne pense plus qu'à soi-même: il espère, il désespère, déjà! Il n'est plus attentif au passage de l'Inespéré.

  

André FRAIGNEAU, préface à son livre "la Grâce Humaine", 1938.

 

 

 

 

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