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La Grèce de Jacques de Lacretelle

Publié le par Christocentrix

"L'admirable, pour celui qui découvre la Grèce, est qu'il la trouve fidèle à l'idée qu'il s'en était faite, et que, pourtant, elle ne cesse de le surprendre au cours de son voyage.

D'où vient cette contradiction? C'est que la Grèce a plusieurs visages. Elle est grave, pensive, elle nous oblige au recueillement devant un art qui atteint à la perfection. Et elle est légère, aérienne, souriante, libérée de toute doctrine scolaire. Sa légende et son passé brillent dans un monde abstrait, et son corps vit à la lumière réelle.

L'arrivée en Grèce! Vision inoubliable! On pensait aborder sur un rivage mort où l'on tournerait autour de débris de marbre. Mais dans cette beauté antique, il y eut autrefois un tel élan de vie, un pacte si intime avec la nature, que les images du présent nous captivent autant que les monuments. Le paysage appartient à l'Histoire. La poésie le lui vole. Et la métamorphose s'accomplit sous nos yeux.

A Delphes, les dieux sont tapis dans le tronc des oliviers et la fente des Phaedriades. Peut-être tournoient-ils dans le ciel sous la forme d'aigles.En Attique, la terre est rouge du sang de Marathon. Du côté de Salamine, l'horizon est calme et plat. C'est l'apaisement après la victoire. A Mycènes, le tertre où fut égorgé Agamemnon est resté pour toujours voilé de gris. A Tirynthe, Hercule, cet enfant terrible, a joué aux cubes et les a laissés pêle-mêle.

La Grèce contente tous les désirs et tous les appétits. Il y a Olympie et sa trêve pacifique pour les idéalistes. Et il y a Sparte pour les partisans de la manière forte. Que ceux-ci réfléchissent, d'ailleurs. De Sparte, il ne reste plus une pierre. Et les lances des hoplites sont devenues les roseaux de l'Eurotas.

Il y a la Grèce qui hante les dramaturges et la Grèce faite pour les Normaliens. Il y a aussi celle qui exalte le champion sportif. Berceau de la démocratie (on nous le répète assez), n'oublions pas qu'elle est en même temps la couche d'Alcibiade. Elle nous a lancés dans la rhétorique et enseigné la mesure. La source de Castalie inspirait les poètes, et l'Ilissos faisait dialoguer Platon. L'enthousiasme est né en Grèce et déborde en tous sens comme le feuillage de l'olivier. Mais, à côté, la raison y a grandi comme un cyprès. Et tout cela s'inscrit sur son sol, dans la ligne de ses paysages, au fronton de ses temples.

La Grèce monte au cerveau. On plonge dans ses eaux jusqu'à en mourir, comme Byron. Devant les colonnes dressées, un rationaliste déclame lyriquement, et un poète athée compose un cantique.

L'Antiquité est le pain des professeurs », a écrit méchamment Goncourt. Et il est bien vrai que le sol de Grèce est couvert de mots célèbres. Ses colonnes favorisent les parallèles. Chez nous, Chateaubriand a commencé le feu. « A Sparte, l'âme fortifiée semble s'élever et s'agrandir. A Athènes, on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent. » Et voici son ut de poitrine : « En passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès. »

Souhaits inconciliables, sinon dans la sonorité de la phrase ! Pour Lamartine, élégant, harmonieux, mais un peu froid, le Parthénon est « le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre ». Devant l'Acropole, Renan s'agenouille et Maurras étreint. Goethe, bien qu'il n'ait jamais fait le pèlerinage de Grèce, y a situé la rencontre d'Hélène et de Faust dans le second Faust. Il a décrit Mistra et son château-fort (qui plus tard enchantèrent Barrès) avec la précision de son compatriote Baedecker. « Vous y voyez colonnes et colonnettes, arcs et arceaux, balcons, galeries d'où l'on regarde au dehors et au dedans, et des armoiries.»

Ces hauts parrains devraient suffire. Mais nous vivons un temps ou l'on lit peu. L'image a remplacé la phrase, et la pellicule du Rolleiflex, la bibliothèque. Cette invitation au voyage de Grèce, transmise par des écrivains illustres, est aussi démodée que si je commençais par « Ami lecteur ». Ce qu'il faut dire tout simplement, c'est : « Voyageur, regarde. »

Regarde d'abord la lumière. Elle ne ressemble à rien de ce que tu as vu jusque là. Elle recouvre les objets d'un voile transparent qui atténue l'éclat tout en marquant mieux la netteté des contours. Elle est changeante, et, suivant chaque heure du jour, révèle une matière différente.Rien de trop vif, rien de brutal, et pourtant aucune mollesse, aucun vague. Tout ce qu'elle éclaire devient parlant et intelligible. Le bord d'un rivage, le modelé d'une colline, ce bois d'oliviers semblent animés, fécondés par elle. Pour ceux qui cherchent, dans la nature, des thèmes d'idées, des nuances plutôt que des contrastes, pour ceux qui aiment à rêver autour de la réalité, cette lumière fait des miracles. Je pense qu'elle entre pour beaucoup dans l'extraordinaire ingéniosité de la mythologie grecque. Elle aiguisait le regard de ce petit peuple inventif et doué. Elle grisait son imagination. De l'aube à la nuit, en mer, sur les chemins, elle le faisait vivre dans une sorte de féerie continue.


Puis regarde la mer. Elle appartient aux poètes et aux prosateurs helléniques. Tous l'ont décrite et vêtue d'épithètes somptueuses et justes. Elle accompagne leur récit à la manière du choeur antique. Elle est l'âme de tout le peuple grec. Vois le marin, celui de Nauplie, celui du Pirée, celui des îles, quand il grimpe au mât, dénoue son cordage et monte dans sa barque. C'est Ulysse. Il rit de sa longue ruse. Pendant des siècles, on ne l'a pas reconnu dans Poséidon.

Ensuite regarde les montagnes. Elles ont une apparence sensible. Elles vivent. Ce sont des Cyclopes endormis, des nymphes couchées, sur qui pousse la toison d'une végétation courte et forte. Aucune n'est très haute et toutes t'écraseront. L'Olympe est resté moins accessible que l'Himalaya. Le Taygète ressemble à une masse d'acier. L'ascension du Parnasse ne peut se faire qu'en été, et avec des chevriers qui savent retrouver la trace de Pan. A Délos, le Cynthe, où naquit Apollon, est haut seulement de cent mètres. Mais, du sommet, l'on règne sur toutes les Cyclades. Il faut mettre à part les collines d'Athènes. Elles ont enfanté l'Acropole. Comme une tribu de nourrices, elles veillent toujours sur elle. De là ces formes harmonieuses, cette absence de désordre, cette unité dans les lignes, et ces couleurs chastes. L'une pourtant, la montagne du Pentélique, montre au loin là blessure béante qu'elle s'est faite pour donner des morceaux de sa chair à la ville. Le marbre en Grèce! Il faudrait en parler comme d'une matière qui vit et change suivant des lois mystérieuses. Pourquoi ici ce blanc de neige recouvert d'une poudre de cristal? Et pourquoi, à côté, cette patine fauve?

La technique des artistes grecs, leur méthode pour capter l'ombre dans les cannelures des colonnes, leur calcul délicat pour donner du « fruit » à un édifice et en assouplir la rigueur, tout ce génie est clair. Mais on dirait que le bloc de marbre comprend leur effort et travaille en secret pour eux.


Tu regarderas aussi le peuple, celui des campagnes comme celui des villes. Ne t'attends pas à une approche aisée. C'est un grand seigneur qui te reçoit. Quand ses ancêtres se battaient au soleil pour leurs dieux, les tiens vivaient encore dans des forêts sombres. Ils ont inventé l'héroïsme et gravé les premiers les lois qui doivent régir une nation. Ils ont institué les jeux du corps en même temps que la discipline de l'esprit. Nous parlions par onomatopées quand ils en étaient à la discussion des idées. Leur sphinx faisait déjà des mots. La Pythie se lançait à corps perdu dans le surréalisme. Ils ont fondé les grands relais où l'humanité tendra toujours. La Beauté, la Liberté, le Droit, la Justice, sont des mots grecs. Ils les écrivaient avec des majuscules. Mais ils les prononçaient familièrement. Ils les tutoyaient.

Ils louaient les belles actions et ils adoraient l'ironie. Ils révéraient les dieux et les héros, mais ne résistaient pas à cribler de flèches les uns et à bannir les autres. La tragédie est née dans les hoquets de leur ivresse. La morale était entre les mains de leurs immoralistes.

Le petit peuple, en Grèce, varie suivant chaque région. Regarde-le bien, et tu rapprendras ton Histoire ancienne. Les gens du Péloponnèse ne ressemblent pas à ceux de Thèbes. Entre le berger de l'Élide et celui de Thessalie, le contraste est frappant. Les rivalités de province à province sont éteintes depuis plus de deux mille ans, mais la pureté ethnique est telle qu'elles surnagent dans les gestes qui t'accueillent et les regards qui te suivent.Seuls les habitants des Cyclades appartiennent à la même famille. C'est une race plus heureuse et plus enjouée que celle de la Grèce continentale. Naxos, Mykonos, Santorin, pourraient être pour toi autre chose que des escales, tant il est facile d'y respirer la douceur de la vie. Tout y est simple et rien n'y est vulgaire. Les gens jouent la comédie sans le savoir. Les yeux des filles t'accompagneront avec une ingénuité souriante, mais te laisseront entendre clairement qu'un étranger ne sera jamais aussi beau qu'un homme des îles. Le commerçant qui pèsera les fruits trichera non par cupidité, mais par amusement. A Mykonos, avant de partir, j'ai donné une cravate au jeune fils de l'hôtelier et il m'a fait entendre par signes qu'il m'en avait déjà pris une. Toutes ces îles qui sont vieilles comme le monde te montreront l'aurore de la vie.

Pourtant la Crète fait exception. Trop de malheurs, trop de rivalités (depuis Pâris) et trop de dieux ont envahi ces montagnes, ces cavernes, ces labyrinthes, pour que l'homme n'y soit pas hautain, méfiant et sombre. Qui faut-il croire? Qui commande? Le Minotaure, Zeus, le Christ, le pacha? On ne sait plus. Le Crétois est sauvage, dort avec ses bottes, habille sa femme en noir. C'est un homme en alerte. Il est prêt à la révolte. Pendant la dernière guerre, de toutes ces îles paresseuses, où l'on vit dans un décor d'opérette, la Crète est la seule qui ait été un « théâtre d'opérations ». Des nuées d'Icares, ailes dépliées et couteaux ouverts, voilà ce que les Crétois ont vu dans leur ciel. La paix est revenue, mais pas pour longtemps. Une histoire d'enlèvement - encore une! - a éclaté et divisé l'île en deux clans. La vocation de la Crète est d'aller de tragédie en tragédie. Et deux grands romanciers le savent : Kazantsaki et Prévelakis.


Voyageur, arrête-toi devant les églises. Entre dans les monastères. Tout d'abord, fou de colonnes et grisé de paysages, je les ai dédaignés. Mais j'ai eu tort. C'est une part essentielle de la Grèce. Le pope est le chef de la communauté populaire, aussi bien chez les croyants que chez les autres. Il participe à leurs jeux et à leurs discussions. Personnage familier et vénéré tout à la fois (au Mont Athos, beau comme un hermaphrodite à barbe), il navigue au milieu des passions, tel Ulysse entre les écueils. Dans les îles - on l'a bien vu à Chypre - son pouvoir dépasse l'encens et met le feu aux poudres.

De l'extérieur, une chapelle byzantine ressemble à un pigeonnier. L'intérieur est souvent pauvre. L'or est éteint, l'icône enfumée. Culte villageois, fait pour tous les coeurs. Parfois, ainsi à Daphné, une mosaïque survit. Et l'on aperçoit une image qui n'a pas été édulcorée par l'Occident. C'est que le Christ Pantocrator se tient aux avant-postes. Il doit lutter non seulement contre les Gentils, mais contre les hordes barbares. De là son air farouche. Il ne doit pas charmer, il doit faire peur.

Enfin, regarde les statues. Tu ne t'en lasseras pas. Dis-toi que le sculpteur grec a été le premier à entrer en révolte contre l'artconformiste des monstres, des dieux grimaçants et des formes immobiles. Le corps, rien que le corps humain, tel qu'il est, avec son jeu musculaire et ses frissons, voilà l'aboutissement de ses recherches et de son voeu de perfection. Par une habileté dernière, et grâce à l'artifice de la draperie mouillée, il saura, même sous un voile, lui laisser l'animation de la vie. A mesure que l'observation du sculpteur athénien s'abaisse, son art grandit. Cette Niké qui rattache sa sandale est plus belle encore que celle qui crie la victoire. Dans la frise du Parthénon, il y a comme une négligence volontaire. Le cortège n'a rien de religieux. Les gestes sont simples, heurtés, précipités. Et de cette bousculade naît un nouvel ordre de beauté, où le naturel, le mouvement, l'impression instantanée, créent l'émotion. Tout ce que l'homme voit est beau si son oeil est fidèle, tel est l'enseignement donné par le sculpteur grec devant ses modèles. Là est le canon de l'art grec. Là est même le signe de toute civilisation hellénique. Issue de la nature, appuyée sur le réalisme, elle a créé la noblesse.

 

                                        Jacques de LACRETELLE, de l'Académie française (1960)

 

 

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