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Lambèse (Lambaesis) par Louis BERTRAND

Publié le par Christocentrix

"De Batna à Timgad, il y a tout près de quarante kilomètres. Mais je m'arrête un instant à Lambèse, - la Lambaesis des Romains, le lieu de déportation si fameux sous le second Empire.

Ce fut d'abord un simple camp retranché, construit au début du deuxième siècle, pour contenir les nomades ; puis bientôt toute une ville se développa autour du camp, et Lambèse devint une cité au moins aussi considérable que Timgad sa voisine.

Longtemps avant d'y arriver, on aperçoit une haute bâtisse rectangulaire, dont la masse imposante semble tout écraser autour d'elle. On l'appelle le praetorium. C'est là peut-être qu'habitait le commandant en chef de la légion Tertio Augusta qui était cantonnée à Lambaesis, avec quelques troupes auxiliaires. En réalité, on ne sait pas trop quelle fut la destination de cet édifice. Il appartenait à un ensemble dont les ruines sont à moitié ensevelies sous les constructions récentes du pénitencier. Mais, malgré les réserves des érudits, je ne puis croire qu'un bâtiment si pompeux et qui est resté debout pendant tant de siècles, alors que tout le reste est par terre, ne fût pas la pièce capitale de cette vaste ordonnance. Qu'importe qu'il ait servi, ou non, de résidence au légat impérial ! A en juger par le poids dont il pèse encore sur les plaines numides, il apparaissait sûrement aux yeux des peuples comme le symbole écrasant de l'Empire, comme le sanctuaire même de Rome, tout glorieux de sa présence et de sa domination perpétuelles.

 Lambese 2

Le praetorium se dresse au milieu d'une grande cour dallée qui n'est déblayée qu'en partie. Lorsque j'y pénètre, une équipe de pénitenciers, sous la conduite d'un garde de prison, est en train de dégager les soubassements de toute une série de cellules. Les uns manient le pic ou la pioche, les autres poussent des wagonnets sur des rails Decauville, des brouettes circulent. Cela fait un semblant de vie dans ce lieu voué au silence et à la mort. Evidemment, ces détenus aux crânes ovoïdes et tondus de près, aux visages glabres, aux bourgerons de treillis serrés à la taille, ce garde-chiourme en uniforme galonné de jaune, qui, le fusil en bandoulière, surveille son bétail humain, - toutes ces rudes silhouettes ne rappellent que de très loin les légionnaires de la IIIème Augusta. Pourtant, cette escouade de terrassiers militairement disciplinés ne détonne pas trop dans cette cour de caserne.

para-a-lambeseQu'on ne se laisse point abuser néanmoins par la similitude des mots ! Cette caserne de Lambèse ne ressemble guère aux nôtres. L'aspect pouvait en être austère et quelque peu farouche, il était tout à fait exempt de vulgarité. On sent que les mains qui en ont dessiné le plan étaient celles-là mêmes qui ont élevé les arcs de triomphe et les temples, pour la plus grande gloire du Sénat et du peuple romains. La cour tout entière pavée, environnée d'un portique et décorée de statues, avait la magnificence d'une cour de palais. On peut se la figurer telle qu'elle était. Les fûts des colonnes ont été remis en place sur leurs bases, le long des hautes salles voûtées qui s'ouvraient à l'entour : salles de dépôt pour les enseignes, salles d'archives, salles de réunion pour les collèges de sous-officiers, petites chapelles en abside, où l'on vénérait les effigies des empereurs et celles des divinités militaires. A proximité, il y avait des thermes, dont on a retrouvé les traces, - et probablement des arsenaux, des écuries, des hôpitaux, des bureaux pour l'état-major...

LambaesisMais tout cela s'éclipse devant la masse admirable du praetorium. Certes, le style en est sévère, ainsi qu'il convient à un bâtiment de guerre. Cependant il n'a rien de la froide nudité géométrique qui, depuis Vauban, caractérise les constructions de notre génie militaire.

Les façades sont percées de larges ouvertures en plein cintre, d'une courbe aussi, hardie que celle d'une arche de pont. Des rangées de pilastres rompent l'uniformité des plans ; et, sur des piédestaux d'une carrure monumentale, se dressent des colonnes corinthiennes qui supportaient un entablement, de façon à former une galerie continue autour de l'édifice. Des statues étaient disposées probablement autour de ce promenoir. En tout cas, les clés des arcades sont rehaussées de sculptures d'une exécution très sobre : ce sont des Victoires, des Aigles, des figures allégoriques tenant la corne d'abondance et la patère, symboles de la Paix romaine.

Encore une fois, chacun de ces détails, pris isolément, n'a pas une valeur d'art extraordinaire. C'est l'ensemble qu'il faut considérer. Alors on en reçoit une impression singulièrement grandiose. Le profil de ce palais est vraiment impérial. Ces blocs de pierres rougeâtres, qui se développent en cordons symétriques portent l'empreinte d'une volonté tenace et dominatrice qui défie les hommes comme le temps. Cela semble bâti pour l'éternité. Le génie de Rome vit tout entier dans cette maçonnerie indestructible.

Lambese 1 xRome a été la grande bâtisseuse de l'antiquité, de même que l'Italien d'aujourd'hui est encore le muratore, le maître-maçon par excellence. La ville maîtresse a modelé le monde à son image, elle a façonné la Barbarie anarchique et tumultueuse. Même dans les lignes très simples d'un aqueduc ou d'un pont, elle a su ramasser, comme dans un exemple concret, les quelques préceptes élémentaires qui composaient toute sa politique : ordre, cohésion, stabilité, harmonie. Partout, on la reconnaît à ces signes. Si les villes de l'Italie moderne ont une beauté architecturale qui nous humilie, c'est parce qu'elles ont conservé jalousement la tradition de la Métropole. Gardons-nous de revoir les nôtres, au sortir de Venise ou de Milan; elles nous paraîtraient des bourgades éphémères et misérables, dont les débris anonymes seront dépourvus de signification pour l'avenir. Au contraire, l'Italien sait inscrire sur des murs qui ne périssent point son obstination à durer, son vieux rêve de force et de grandeur. Ses bâtisses enracinées dans une terre sont comme des titres de possession imprescriptible qu'il étale à la face des siècles...

Devant le praetorium de Lambèse, je contemple cette solidité fastueuse. Elle lui imprime un tel caractère que tout d'abord, - saisi qu'on est par la puissance de cette ruine robuste, on ne s'aperçoit pas que l'édifice est de dimension restreinte, et l'on s'en étonne. J'ai déjà éprouvé ailleurs ce sentiment, par exemple devant l'Escurial, dont l'âpreté farouche, la nudité inexorable, la massiveté brutale, recherchée, à dessein pour inspirer la crainte, offrent quelque chose d'analogue à l'architecture militaire des Romains. Le monastère de Philippe II est en somme sensiblement plus petit que le palais de Louis XIV, à Versailles. Et pourtant, comparé à celui-ci, il produit l'effet d'une forteresse à côté d'un château de plaisance. Pareillement, le praetorium de Lambèse est loin d'égaler en étendue le pénitencier voisin. Mais la bâtisse moderne a beau être plus haute et plus spacieuse, elle semble étriquée et mesquine à côté de ces vieux murs délabrés. Cela tient à la justesse extrême des proportions, à la stricte subordination des parties au tout. Grâce à cette rigueur élégante de la composition, l'architecte a réalisé une oeuvre qui n'est pas loin d'être parfaite ; - et cette perfection a une grandeur idéale qui donne l'illusion de la grandeur matérielle.

Lambèse capitoleAu milieu des détenus qui poussent leurs wagonnets pleins de décombres, je gravis un monticule, d'où l'on embrasse toute la plaine. La silhouette orgueilleuse du praetorium couronne l'étendue confuse des champs cultivés. Elle prête non seulement une beauté, mais comme un sens intelligible à tout le paysage. Cette chose morte a l'air d'un visage altier, dont la bouche va prononcer une parole souveraine ; et, en effet, c'est bien la pensée de Rome qu'elle préfère toujours en face de l'éternelle Barbarie".



Louis BERTRAND, de l'Académie française (Le livre de la Méditerranée, 1911)

 

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