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le Christ et le larron (suite 1)

Publié le par Christocentrix

La première parole de Jésus est donc une prière. Luc nous la rapporte, au v.34, juste après avoir mentionné par deux fois la présence des deux malfaiteurs (v. 32 et 33), pour bien indiquer qu'ils ont entendu cette prière, même si elle ne leur était pas directement adressée. Jésus aurait pu prier à voix basse ou dans son coeur ; il ne l'a pas fait. C'est bien le signe qu'il prend soin d'être entendu de ses compagnons de supplice.
Plutôt que de s'adresser directement aux deux malfaiteurs, Jésus préfère prier devant eux, et les rendre ainsi attentifs à une présence à laquelle ils ne pensaient peut-être pas, celle de Dieu. Si Jésus s'adresse à Dieu, c'est bien que Dieu est là. Jésus lui parle comme il parlera au larron, avec la même intensité de voix. Et c'est là un premier enseignement que Jésus dépose dans le coeur de ceux qu'il accompagne dans la mort : à l'approche de la mort, il est bon de prier. Premier enseignement et premier choc aussi, car les malfaiteurs ne sont peut-être pas enclins à la prière... Peut-être même est-ce la première fois qu'ils entendent quelqu'un prier à côté d'eux ? Voilà que, dans leur agonie, quelqu'un ouvre pour eux le chemin de la prière, dans le silence de Dieu...
Ces deux malfaiteurs ne se rendent pas compte de leur privilège : rares, en effet, sont ceux qui ont entendu Jésus prier. A Gethsémani, Jésus avait demandé à ses disciples de l'accompagner pour prier avec lui, et tous se sont endormis ! Sur le Golgotha, Luc ne mentionne plus la présence des disciples. Ce sont deux malfaiteurs qui vont accompagner Jésus dans sa prière : bienheureux malfaiteurs ! L'un des deux va se mettre à blasphémer, mais l'autre va suivre Jésus sur le chemin de la prière :
 «souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ».

Mourir en priant : tel est donc le premier enseignement de Jésus dans son accompagnement des mourants. Mais encore, sa manière de prier et le contenu de sa prière vont parfaire cet enseignement : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».

« Père », dit Jésus ! Mais à qui s'adresse-t-il au juste, en parlant ainsi ? Il est bien connu que des mourants dans leurs derniers moments s'adressent à des défunts, comme pour jeter un pont entre morts et vivants. Bien des agonisants appellent ainsi leur père, leur mère, ou un proche déjà mort ! Jésus aurait-il fait de même ? Certains de ceux qui étaient sur le Golgotha l'ont pensé, si l'on en croit les autres évangélistes qui rapportent qu'en entendant Jésus appeler « Elie !»(c'est-à-dire « mon Dieu! » en araméen), quelques-uns ont cru que Jésus appelait le prophète Elie, qui avait quitté cette terre depuis longtemps (Mt 27.46-49).
Après tout, si certains ont cru que Jésus appelait Elie, d'autres pourraient penser que Jésus, en disant « père », appelle Joseph de Nazareth. Cependant, Luc ne laisse planer aucune confusion de cet ordre, et les malfaiteurs eux-mêmes ne s'y sont pas trompés. Le bon larron, en tout cas, a bien compris que Jésus s'adressait à Dieu. Voilà pourquoi ce larron se met à parler de Dieu à l'autre, lui disant : « Ne crains-tu pas Dieu ? ». La pensée de Dieu lui est venue de ce que Jésus s'est mis à prier sur la croix.

« Père », dit donc Jésus en s'adressant à Dieu, sans avoir à crier, sans parler plus fort que lorsqu'il s'adressera au bon larron. Dieu est-il si proche que cela ? Serait-il aussi proche que ne le sont les crucifiés entre eux ? Les malfaiteurs n'en savent rien, et ils découvrent ce qui pour Jésus est une réalité : Dieu est proche, même s'il demeure silencieux. Cette découverte a de quoi plonger le bon larron dans le silence...

« Père », dit le crucifié. Si les deux malfaiteurs n'ont peut-être pas souvent entendu quelqu'un prier, ils n'ont certainement jamais entendu quelqu'un s'adresser ainsi à Dieu. Ce n'était pas du tout une habitude, en effet, en Israël de prier Dieu en l'appelant « Père ». En outre, de cette innovation découle que Jésus se considère comme le Fils de celui qu'il prie ! Une telle relation avec Dieu a de quoi maintenir le larron dans le silence...
« Père » : ce vocatif est un mot qui, dans la bouche de Jésus, est toujours particulièrement chargé d'amour. Les malfaiteurs n'étaient peut-être pas préparés à entendre, sur un engin de supplice, un mot d'amour à l'adresse de Dieu ! Toujours est-il qu'ils gardent le silence après ce que vient de dire Jésus. Ils ont là de quoi méditer profondément.
« Père »: le mot grec transmis par Luc est très certainement la traduction de ce que Jésus a dû dire en araméen, comme nous l'apprend Marc (14.36), qui en même temps nous révèle que ce mot grec traduit pour Jésus un mot araméen beaucoup plus chargé d'affection que ne le dit le grec. En araméen, en effet, « Abba » correspond plus à notre « papa » qu'à « père », mais ces nuances manquent dans le vocabulaire grec.
Dans l'oreille du larron ce « papa » adressé à Dieu par Jésus a pour effet de le maintenir dans un immense silence. Bien des gens vont prendre la parole après Jésus : les chefs, les soldats, l'autre larron... Le bon larron est celui qui fait silence le plus longtemps....On le comprend : il a tellement de quoi méditer avec tout ce qu'il vient d'entendre, auquel il était si peu préparé....
Sur la croix, le bon larron découvre à la fois le Père et le Fils... Le voilà placé devant un mystère infini ! Son silence en est rempli...
Le "bon larron" semble pressentir l'amour indicible qui unit le Père et le Fils. Pour le découvrir, il n'a que cette brève prière dite à côté de lui, suivie du très long silence que Jésus lui-même observe et qui va rejoindre le sien pour petit à petit l'éclairer. Après ce long silence, lorsque le larron prendra enfin la parole, il n'osera pas prononcer le mot « amour ». Il parlera seulement de « crainte » à l'autre supplicié : « Ne crains-tu pas Dieu ? ». S'il dit cela, c'est sans doute parce qu'il se sent lui-même habité par ce sentiment qu'il nomme « crainte », sentiment qu'il ne connaissait pas et qui ne l'a pas empêché d'être malfaiteur ; sentiment qu'il vient de découvrir à l'écoute de la prière de Jésus, et qu'il est étonné de ne pas rencontrer chez l'autre crucifié. « Ne crains-tu pas Dieu ? » : sous-entendu : « moi je le crains maintenant! »
La crainte de Dieu n'est pas la peur de Dieu. Dans la Bible, la crainte est l'amour naissant que l'on peut avoir pour Dieu ; c'est le début d'un amour plein de respect, où l'affection n'a pas encore sa place. « Abba » dit autre chose, un immense amour, où l'affection a chassé la crainte. Parlant seulement de « crainte de Dieu », le larron mesure la distance qu'il y a entre ce qui l'habite et ce qui habite celui qui vient de dire « Abba »!
« Père », « Abba » : avec quelle intonation Jésus a-t-il dit ce mot ? Ce serait si important de le savoir ! C'est si important, en effet, l'intonation ! Mais Luc ne peut pas nous la rapporter ! Bienheureux larron qui l'a entendue et qui s'en est laissé imprégner en silence !
« Père »: il est fréquent à l'heure de la mort de s'accrocher à Dieu, pour se rassurer, pour trouver en lui la paix et les forces nécessaires pour franchir ce redoutable passage. Dans ce cas, la prière est une demande d'aide. Or, il n'y a rien de cela dans la prière de Jésus. Le crucifié ne demande rien pour lui ; il n'est pas centré sur lui, mais sur les autres. L'amour de Jésus pour son Père n'est pas replié sur lui-même ; il est totalement ouvert aux autres. Avec amour le Christ s'efface humblement et place les autres entre son Père et lui: « Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu'ils font ».Cette attention, le larron a dû la sentir à travers la prière de Jésus. Jamais il n'a rencontré un homme si proche de Dieu. Dans son silence, le larron découvre lentement le Père et le Fils : Jésus ne demande rien pour lui ; il demande tout au Père pour les autres !

« Pardonne-leur » : qui donc est désigné par ce pronom « leur »? De qui Jésus parle-t-il exactement ? Très certainement des responsables de la crucifixion, de tous ceux qui l'ont conduit jusque sur la croix. Jésus prie pour ce « ils » anonyme et indéfini, dont parle Luc dans son récit : « ils arrivèrent au lieu appelé Crâne ; et ils l'y crucifièrent ... ». C'est bien cela ! Mais, s'il en est ainsi, les deux malfaiteurs ne sont pour rien dans cette crucifixion. Ils la subissent comme lui. Ce n'est donc pas pour les crucifiés que Jésus prie ! De ce fait, le larron se sent extérieur à la prière de Jésus. Il n'est pas concerné. Il peut garder le silence.
« Pardonne-leur », mais pardonner quoi ? Cette condamnation à mort ? Sans doute ! Cependant si une condamnation est juste, si elle est juste application de la loi, cela ne réclame pas de pardon. On ne pardonne pas ce qui est juste ! Le pardon n'intervient qu'en cas d'injustice. Y a-t-il injustice dans la condamnation de Jésus ? Certainement ! Et c'est bien ce que pense le larron et ce qu'il va dire à l'autre malfaiteur : « Pour nous c'est justice si nous sommes condamnés, mais lui n'a rien fait de mal ». C'est bien cela : condamné injustement, Jésus peut parler de pardon. Quant au bon larron, il reconnaît qu'il n'est pas victime d'une injustice. Il ne peut donc pas s'associer à la prière de Jésus.
Ni responsable de la mort de Jésus, ni victime comme lui d'une injustice, le bon larron a décidément de quoi se sentir tout à fait extérieur à la prière de son voisin. Cela ne le concerne pas. Il n'a pas à intervenir dans ce que dit Jésus à son Père.
Si injustice il y a dans le cas de Jésus, elle frappe Jésus en premier, et c'est à lui de pardonner. Si maintenant, Jésus demande à son Père de pardonner, c'est donc que cette injustice frappe aussi celui-ci. Ainsi, à entendre Jésus, l'injustice faite au Fils atteint également le Père. Jésus et Dieu sont ensemble victimes des hommes. Le larron fait silence devant la communion qu'il découvre entre le Père et le Fils : leur communion d'amour est aussi communion dans la souffrance ; lorsque le Fils est blessé dans son corps, le Père est blessé dans son coeur : « Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas le mal qu'ils te font en me faisant mourir ».
Le larron découvre ici que le Père peut souffrir, que Dieu peut souffrir ! Il a vraiment de quoi être plongé dans le silence... Pour demander ce qu'il demande, le Fils connaît la souffrance du Père, mais dans cette prière il ne fait que le sous-entendre. Il n'en dit pas plus, par pudeur à l'égard de ce coeur blessé. C'est la pudeur d'une grande intimité.
Après la prière de Jésus, le Père ne répond pas au Fils. Dieu garde le silence ; il ne dit rien de sa douleur. Lui aussi est pudique. Le Père et le Fils se rejoignent dans le silence de l'intimité.
« Pardonne-leur » : tous ceux qui prendront la parole après Jésus sur le Golgotha voient les choses tout à fait autrement ; plus personne, en effet, ne parlera de pardon. Tous se rejoindront sur un autre verbe, une autre demande: « Qu'il se sauve lui-même », diront les chefs (v.35). « Sauve-toi toi-même », ajouteront les soldats (v.37), ce que reprendra encore l'un des malfaiteurs, en disant comme en écho : « Sauve-toi toi-même »(v.39). Tous parlent de salut et le font en se moquant ! Seul Jésus parle de pardon, sans la moindre moquerie. Le désaccord est total... Le bon larron a de quoi garder le silence avant de se situer et de prendre éventuellement parti.
« Se sauver », dans le cas présent, ce serait échapper à l'action des autres et à la mort. « Pardonner », c'est tout autre chose : c'est supporter l'action des autres et la dépasser, tout en la purifiant de tout son mal. Ce n'est pas échapper à la mort, mais l'accepter et la dépasser.

Si Jésus demande à son Père de pardonner, cela implique que lui-même a déjà pardonné. Si, en effet, Jésus n'avait pas pardonné, il ne demanderait pas à Dieu de le faire. Voilà donc que le larron découvre à ses côtés la victime d'une injustice qui a pardonné et qui demande à Dieu de faire de même. Lorsqu'une victime et Dieu s'accordent pour pardonner, alors le pardon est total, plénier. Tel est le souhait de Jésus pour cette foule de coupables : un pardon total. Faut-il que le crucifié soit débordant d'amour pour prier ainsi ?
« Ils ne savent pas ce qu'ils font », dit Jésus. S'ils ne savent pas, ils ne peuvent pas demander pardon. Voilà donc que Jésus demande à Dieu un pardon que les coupables ne peuvent pas demander. Jésus demande à leur place. C'est dire aussi qu'il a pardonné, alors que personne ne lui a demandé pardon ! Quel amour ! Et quelle humilité aussi, car il faut assurément être humble pour pardonner avant que le pardon soit demandé. En silence, le larron est en train de découvrir ce qui transparaît du coeur de Jésus dans sa brève prière : son amour, son humilité...
« Père, pardonne-leur »: Jésus parle du pardon à Dieu et non à la foule. Il n'adresse d'ailleurs aucun mot à la foule durant toutes ces heures d'agonie. C'est étrange ! Jésus pourrait facilement haranguer le peuple du haut de la croix, dire ne serait-ce que quelques mots, tant qu'il en a la force. Il pourrait clamer son innocence devant tous. Il pourrait convaincre de leur erreur ceux qui ont réclamé sa mort. Il pourrait leur annoncer qu'il leur pardonne. Et puisqu'il est plein d'amour, il pourrait faire un sermon sur l'amour... Mais Jésus ne fait rien de tout cela ! Il ne prêche pas l'amour, ni quoi que ce soit d'autre du haut de la croix. Il ne veut pas convaincre ; il prie et c'est tout ! Il ne prêche pas l'amour, il le vit dans son intercession et dans l'acceptation de la mort qu'il subit à cause d'eux.
Tant d'amour en Jésus ! Et cela pour des coupables ! Il ne prie pas pour ces femmes silencieuses qui se tiennent à distance et qui ne sont coupables de rien dans cette injustice ; par contre, il prie pour ceux qui ont réclamé sa mort, pour ses assassins ! Si le larron n'a pas entendu le sermon que Jésus a prononcé un jour sur une montagne de Galilée, en invitant à prier avec amour pour ses ennemis, il le voit maintenant vivre cet amour-là sur le mont Golgotha. Cette prière en dit pour lui plus long qu'un sermon sur une montagne...Sur la croix, Jésus porte tout son peuple dans sa prière, comme un berger porte une brebis qui c'est égarée. C'est la mission que son Père lui a confiée ; il l'accomplit jusqu'à son dernier souffle.

Dans la suite de son oeuvre, au livre des Actes, Luc fera une sorte de commentaire de cette expression. Le peuple et ses chefs ont cru bien faire en faisant condamner Jésus. Ils ont cru bien faire en le faisant crucifier, pensant que ce châtiment était une juste application de la Loi. Or, précisera l'apôtre Pierre, la mort de Jésus n'est pas une condamnation judiciaire, mais un véritable assassinat : « Vous l'avez tué », dira tout crûment Pierre (Ac 3.15). Puis l'apôtre ajoute : « Je sais que vous avez agi par ignorance, ainsi que vos chefs » (3.17).

Ces coupables « par ignorance » ont bien sûr une bonne conscience. Ils croient faire plaisir à Dieu, en débarrassant la terre d'un blasphémateur qui s'égale à Dieu en se prenant pour son fils. Ils croient bien faire en protégeant la société d'un beau parleur qui pourrait déclencher la répression romaine. La bonne conscience s'accompagne en général de bonnes intentions...
Quel fossé entre cette bonne conscience et Dieu ! Quel fossé, alors que nous ignorons le mal que nous faisons à Dieu. Jésus comble ce fossé en demandant à Dieu notre pardon, en pardonnant notre bonne conscience, nos bonnes intentions, nos illusions, notre aveuglement ! Heureux sommes-nous de recevoir du Père et du Fils leur pardon !
Aujourd'hui, lorsqu'on est devant un fautif par ignorance, on s'empresse de le déculpabiliser, en déplaçant la faute sur d'autres. Pas plus que l'Ancien, le Nouveau Testament ne fait cela. Pierre constate bien la culpabilité ignorée (Ac 3.17) ; il la révèle et la met en avant pour inviter à la repentance et donc à la demande de pardon (3.19). Un fautif inconscient est tout de même un fautif. Sur la croix, Jésus ne cherche pas à déculpabiliser qui que ce soit : il demande à Dieu le pardon.
Prendre le chemin de la déculpabilisation, c'est une autre manière de se sauver soi-même, une autre manière de se passer de Dieu. Déculpabiliser et être déculpabilisé ne fait pas intervenir Dieu. Le pardon, lui, ne peut pas se passer de Dieu, car Dieu seul pardonne en vérité, comme le dit l'Ancien Testament en faisant de Dieu le seul sujet du verbe hébreu « pardonner »(sâlah). Même entre les hommes, le pardon n'a pas sa véritable force, s'il n'est pas appuyé, accompagné par le pardon de Dieu. Le pardon de Dieu donne toute son efficacité au pardon humain. Même Jésus, lorsqu'il pardonne à ses bourreaux, demande au Père d'ajouter son propre pardon au sien. Un pardon seulement humain n'est pas assez profond pour être pleinement efficace.

En silence, le larron découvre à ses côtés un homme qui pardonne à des irresponsables et qui demande à Dieu l'appui de son pardon.
Voilà en particulier tout ce que découvre le bon larron sur son chemin de conversion, durant les heures de silence qui suivent la prière de Jésus. Reste-t-il cependant extérieur à cette prière, lui qui n'est coupable de rien dans la mort de Jésus ? Peut-être que ce malfaiteur a fait le bilan de sa vie à la lumière de cette prière, pour découvrir en lui tout ce qu'il a pu faire de mal, sans savoir, au cours de sa vie... Mais, le découvrirait-il, cela ne serait rien à côté de tout le mal conscient qu'il a fait ! Si Luc dit que cet homme est un « malfaiteur », ce n'est pas pour rien ! S'il se retrouve cloué sur un engin de supplice, c'est bien qu'il a fait du mal, sans doute plus consciemment qu'inconsciemment ! Alors, sur ce point encore, ce malfaiteur ne peut que se sentir en marge de la prière de Jésus. En effet, Jésus a prié pour les fautes inconscientes de ses bourreaux et non pour le mal conscient...
Qu'en sera-t-il alors de ce malfaiteur et de tous ses méfaits conscients ? Le larron finira par poser la question à Jésus : toi qui penses à tous les irresponsables et qui pries pour eux, toi qui les aimes au point de demander leur pardon, que fais-tu de ceux qui savent qu'ils ont fait le mal ? Que fais-tu d'un malfaiteur qui se sait responsable d'un grand nombre de fautes ? « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu feras justice dans ton royaume ».

Mais, avant d'aller plus loin sur le chemin de conversion suivi par ce malfaiteur, arrêtons-nous un peu sur le fait qu'un des malfaiteurs prend le chemin de la conversion, et l'autre le chemin du blasphème, alors que les deux ont entendu la même prière ! D'où vient que l'un soit touché par la prière du Christ et l'autre pas ? D'ou vient que l'un entre dans l'intime communion d'amour du Père et du Fils et l'autre pas ?
Cela vient du Saint Esprit et de nul autre, assurément ! Nul autre que l'Esprit, en effet, ne peut nous faire entrer dans l'intimité du Père et du Fils, car en Dieu l'intimité du Père et du Fils est partagée avec le Saint Esprit. Seul l'Esprit peut nous introduire dans l'intimité trinitaire. Il s'agit là d'une de ces profondeurs de Dieu que seul l'Esprit peut sonder (1 Co 2.10) et nous révéler. Il n'y a pas de chemin de conversion sans le souffle de l'Esprit Saint... Si le bon larron avance sur ce chemin-là, c'est parce qu'il est saisi par le Saint Esprit, travaillé par lui, ouvert au Père et au Fils. C'est par l'Esprit que le bon larron peut entrer dans la prière que le Fils adresse au Père.
Quant à l'autre malfaiteur, il est entraîné sur un autre chemin, celui du blasphème... Et cela jusqu'à quand ? Nous n'en savons rien. Que deviendra ce blasphémateur par la suite ? Comment entendra-t-il la réplique qui lui est adressée, l'échange entre le bon larron et Jésus, la dernière prière de Jésus, la remarque du centenier... ? Nous n'en savons rien, car ce malfaiteur se réfugie alors dans le silence ! Et rien ne dit si son dernier silence est habité par de nouveaux blasphèmes ou par l'Esprit Saint. Cela appartient à Dieu qui seul peut savoir quelle aura été la fin du larron qui a blasphémé...
Mais revenons au bon larron, celui dont la conversion nous est rapportée par Luc. Il est en tout cas essentiel pour nous de savoir qu'un malfaiteur peut se convertir à l'heure de sa mort et de savoir que cela est l'oeuvre de l'Esprit en lui. Oui, l'Esprit Saint est à l'oeuvre dans un mourant, et c'est lui d'ailleurs, plus que nous, le véritable accompagnant. Nous qui accompagnons des mourants, sachons que l'Esprit accompagne chacun et que nous pouvons nous appuyer sur cette réalité.
En entrant avec l'Esprit dans le mystère du Père et du Fils, le bon larron entre dans le mystère trinitaire, et tout à la fois dans le mystère de la prière, du pardon, de l'amour.... Merveilleuse fin que celle de cet homme ! Grâce à l'Esprit il comprend ce que dit Jésus et le rejoint.

La foule des moqueurs et des railleurs ne peut pas comprendre le pardon de Jésus. C'est bien pourquoi Jésus ne leur en parle pas. Il sait que son pardon ne sera pas reçu. Ce n'est pas nécessaire de répondre à ces moqueurs et ces railleurs. La moquerie vient ici de coeurs fermés au pardon.
Quand donc Jésus parlera-t-il de son pardon à ses bourreaux, à nous tous qui le crucifions encore de bien des manières ? Je crois volontiers qu'il publiera son pardon au dernier jour. Alors, nous tous, ses bourreaux conscients ou inconscients, nous verrons l'agneau immolé. Il n'aura qu'à nous montrer ses plaies et son côté percé, et cela suffira pour que nous mesurions la profondeur de notre faute. Il pourra simplement se tourner vers son Père et lui dire : « Père, pardonne-leur, car ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient ! ». Alors, dans notre silence et dans notre confusion, nos coeurs fermés s'ouvriront au pardon, et le Père exaucera son Fils...

Sans attendre le dernier jour pour la révélation du pardon plénier, le Père exauce son Fils au moment de la croix, du moins partiellement. Il l'exauce en ouvrant le coeur du bon larron au pardon. La conversion du bon larron, c'est le cadeau que le Père offre au Fils en signe d'exaucement. C'est un merveilleux miracle, plein d'un amour infini : dans ce larron le Père donne au Fils un frère pour mourir avec lui, à côté de lui. Le bon larron est le réconfort donné au Fils à l'heure de sa mort, comme le Christ est le réconfort donné au bon larron.
Le coeur d'un malfaiteur s'ouvre : miracle que fait le Père en silence, humblement...
Cet humble et discret miracle n'a pu échapper à Jésus, lui qui est habité par cette certitude : « Nul ne peut venir à moi si le Père ne l'attire » (Jn 6.44). Le larron vient vers le Christ ; c'est là l'oeuvre de Dieu, merveilleux signe d'amour que le Fils reçoit de son Père.
Ami lecteur, je me suis longtemps demandé pourquoi Luc ne rapporte pas le cri de Jésus sur la croix: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Matthieu et Marc rapportent ce cri, mais ne disent rien non plus de la conversion du bon larron. Il me semble maintenant que pour Luc la conversion du bon larron montre au Fils que le Père ne l'a pas abandonné. Jésus meurt sans le moindre doute à ce sujet, dans une grande paix : « Père, entre tes mains je remets mon Esprit ». Voilà pourquoi aussi Jésus peut parler au larron du paradis avec une totale certitude.

                                                                  (suite et fin dans les prochains messages)

 

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