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le combat de Jacob (suite)

Publié le par Christocentrix

....à Béthel, le Dieu de ses pères lui avait dit: « Je ne t'abandonnerai pas », et il ne l'avait jamais abandonné. C'est pourquoi, ce soir-là, dans la frayeur et dans l'angoisse, Jacob ne fut tenté de consulter ni les traces laissées sur le sable, ni les augures ni les présages, ni le conseiller subtil, mais seulement celui-là - et celui-là seul - qui avait tenu sa parole envers lui, et qui l'avait gardée tout au long des périls et des voyages de sa jeunesse, le Dieu qui s'était manifesté à lui quand il fuyait devant son frère. Il se tournerait à nouveau vers lui et lui dirait: « Dieu de mon père, Seigneur qui m'a dit: "Je te ferai du bien", je suis trop faible pour toutes les faveurs dont tu as comblé ton serviteur : sauve-moi de la main de mon frère Ésaü qui s'avance contre moi et s'apprête à frapper » (Gn 32, 10). Et ce cri, Jacob le poussait de toutes ses forces, sans respect humain, vers celui qui attend et que l'on attend, vers celui dont on espère la venue et qui est presque toujours absent, vers celui qui, indéfiniment, incessamment, vient, et n'arrive que par moments, vers ce dieu passager, ce dieu transitoire, ce dieu qui disparaît, vers celui qui attend de nous l'attente, et nous l'enseigne, qui espère de nous l'espérance, et nous l'apprend. Ce qui était en cause pour Jacob, ce soir, c'était assurément le fruit de son constant labeur, mais bien au-delà des efforts et de leurs fruits, au-delà des femmes et des enfants, au-delà des troupeaux et des richesses, il s'agissait de savoir si l'oeuvre de Jacob gardait aux yeux du Tout-Puissant la valeur qu'il lui avait donnée lorsqu'il lui avait été dit: « Je suis avec toi, je te garderai partout. » Jacob se préparait à supplier, car c'est là langage d'homme devant Dieu. Mais il entendait aussi compter avec Dieu, compter sur Dieu.


Jacob cherchait la lumière que ne dispense aucune lampe. Il avait cru l'entrevoir autrefois, le soir, près des puits, lorsqu'il voyait le monde s'obscurcir autour des conteurs, et cette obscurité même s'exhaler comme un signe auquel son esprit avait autant de part que ses yeux. Mais ce qu'il entendait contempler, en cet instant de sa vie, ce n'était plus le signe, mais la lueur elle-même.

Jacob s'était retiré à l'abri de rochers plats semés de chênes rabougris qui dominaient de quelques coudées l'étendue des deux vallées. L'ombre se déchirait par endroits pour laisser place à des brumes éparses. Ces formes entassaient leurs volutes, se superposaient au paysage, dérobant même à ses yeux la vision de la nuit. Il sentait revenir en lui l'ancienne terreur qui avait dominé sa vie - la terreur de ces volontés liguées contre la sienne qui, d'étape en étape, s'étaient conjuguées pour courber sous leur joug un destin simple et clair : l'arbitraire de Rébecca, la haine d'Ésaü, la méfiance d'Isaac, la rapacité de Laban, la duplicité de Léa ne formaient en cet instant que la chaîne unique d'une irréversible histoire, celle du complot ourdi contre lui, et dont chaque phase de sa vie, à l'exception de la vision de Béthel et de la vision de Rachel, ne formait que les chaînons.

Mais ce que Jacob entrevoyait dépassait de beaucoup les épreuves et les déceptions de son passé. Au-delà de cette nuit noire, dans la grisaille des jours à venir, Jacob entrevoyait une à une, cruellement mêlées et cruellement distinctes, ses souffrances futures : le massacre perpétré par ses fils à Sichem, la mort déchirante de Rachel à Ephrata, alors qu'elle mettait au monde Benjamin, l'inceste de Ruben, la mort d'Isaac à Mambré, l'enlèvement de Joseph à Dotan, puis la famine, puis l'exil en Égypte, qui ne finirait qu'à sa mort. Ainsi, pas un lieu de cette terre à lui promise, pas une étape de ces pacages qui n'ait été marquée à l'avance par la désolation, le crime ou la mort. En quelle vie avait-il mérité cela?


Celui qui ne connaît pas l'épouvante ne sait pas le peu de chose qu'est la peur. Confusément, Jacob entrevit tout cela à la fois, non seulement comme une menace, mais comme une certitude, et il se crut rejeté par l'Éternel. Sa hantise - voir oubliée la promesse - prit corps, prit possession de lui sans partage. Il s'y abandonna dans la désespérance : la menace d'Ésaü, pourtant imminente et réelle, se dissolvait en présence des menaces conjuguées de l'avenir et du destin. 

Mais, à l'instant même où Jacob se sentit immergé dans sa détresse, alors même que Dieu paraissait l'abandonner sans recours, Jacob ne sut rien faire d'autre que se tourner vers le Puissant qui demeurait son rempart. II tira de son manteau une petite harpe dont il fit résonner les cordes avec un doigt. Les notes étaient douces et graves, espacées, apaisantes. Ce fut comme une respiration. Jacob chantait d'une voix sourde, cassée par l'humidité du fleuve, la prière de sa confiance éperdue : c'était le chant du doute.

Mon âme est collée à la poussière  Donne-moi la vie selon ta parole  Tu es le confident de mes craintes Dans mon angoisse je crie vers toi... Mais ma force et mon chant c'est Yahvé  II ouvrira ses portes de justice au serviteur qu'il a rejeté    car il exauce à jamais sa Promesse

Les notes sur la harpe se firent plus aiguës et se précipitèrent. Jacob en frappait le bois avec la jointure de ses phalanges.

Rappelle à ton serviteur la parole dont tu fis mon espoir...     J'irai au-devant de ta face .....

Mais cette fois la prière de Jacob exigeait une autre présence que celle des sons du nebel. Elle appelait les accents inimitables du silence.

L'âme de Jacob émergeait lentement de l'abîme, elle implorait, elle réclamait, elle exigeait la Présence au moment de sa pire détresse. Rien n'apparaît en lui, ni autour de lui ne change ; mais déjà Il est avec lui et sa présence n'est semblable à nulle autre. Elle n'éveille ni remous ni passion, elle ne s'impose pas à ses sens, et cependant son coeur la reconnaît à ceci qu'il devient brûlant au-dedans de lui : son coeur se fait transparent sans qu'on puisse le voir. Nul ne peut alors s'absenter de lui ; il suffit qu'il soit là pour que l'on soit avec lui ; il suffit d'être là pour être à lui.

Jacob luttait encore contre l'évidence : une présence si familière, si apaisante, pouvait-elle être celle du Dieu redoutable que précède le tonnerre, et dont nous ne pouvons souhaiter la venue sans la craindre ? Il sentait que Dieu n'était pas le prisonnier du lieu où il acceptait d'être, du temps auquel il acceptait de venir, qu'il n'était présence que s'il le voulait, que s'il se voulait présent. Et surtout - en cela consistait la présence - Jacob confusément découvrait que Dieu n'avait jamais été absent. Il n'y avait pas eu à Béthel un songe, puis rien après, rien depuis, rien ensuite, rien pendant vingt années, mais partout et toujours, la présence plus ou moins évidente, plus ou moins sensible, plus ou moins certaine, de ce Dieu qui est chez lui partout et toujours. Et cette présence ne peut nous être accordée sans nous être donnée. Elle procède, même continue et continuée, de l'absence même qui la génère. Dieu est présent au long de toute notre vie, et cependant, ne se manifeste qu'à l'étape. Il demeure en nous comme sous une tente ; nous ne l'apercevons qu'à contre-jour, prêt à demeurer, prêt au départ. Dieu chemine avec nous et nous achemine, attentif au terme de notre route, prêt à s'éteindre comme une lampe lorsque vient le jour ; car il advient autant qu'il vient, attentif à nous abandonner notre part dans la démarche, à donner sa part à notre marche.

Les hommes croient que Dieu est absent alors que nous le disposons à venir, alors que nos recherches lui sont précieuses autant que nos découvertes, nos tentatives autant que nos réussites, nos errances, nos erreurs peut-être, autant que nos certitudes. Jacob tenait de Dieu la compréhension de ces choses. Il savait que Yahvé, son poursuivant, était venu cette nuit là pour lui seul en ce gué tumultueux du Yabbok, sous l'abri clairsemé de ces chênes rabougris, parmi ces rochers arrondis, et que sa venue rendrait ce lieu saint à jamais. Il comprenait que cet événement nocturne s'inscrivait dans la longue fidélité d'une présence discrète et quotidienne. Il comprenait que ce n'était pas son cri, mais son angoisse qui avait pu convoquer ce visiteur mandaté par sa seule miséricorde. Et, de cette visite au Yabbok, Jacob éprouvait comme une paix diffuse, qui s'enracinait en chaque parcelle de son corps, en chaque racine de sa liberté.

C'est alors que s'imposa à lui la Présence souveraine, venue de nulle part, libérale et irrésistible à la fois. Il se sentit disponible et ardent ; c'est à cela qu'il reconnut l'imminence de la bénédiction. Ce qui montait en son esprit était comme la fermentation du raisin, un mouvement irrésistible et multiple ; cela venait de lui-même, mais c'était plus intérieur à lui que lui-même : c'était Dieu.

Jacob tenta de s'abandonner à l'ivresse qui le submergeait soudain. Il avait compté sans la distance et sans le vertige. Ce Dieu proche, soudain, l'effraya.


Qui suis-je, songeait Jacob, pour recevoir la visite d'une lumière si sombre que nous ne pouvons la regarder en face. Ne suis-je pas comme hier le jeune homme chétif qui fuyait Bersabée, l'homme timide qu'asservissait la volonté de Laban dans les steppes d'Élam ? Ne suis-je pas en cet instant même l'homme qui craint Ésaü et sa troupe?

Abraham était au-dessus des hommes ; Isaac avait gardé toute sa vie l'empreinte du Dieu qui avait demandé et épargné sa vie. En vérité, je suis trop faible pour la faveur que Dieu me témoigne (Gn 32, 11) : que peut un berger, un pâtre qui ne trouve nulle part le repos ? La réponse parvint à Jacob, comme toujours, avant que s'achève la question, et il la pressentait déjà : nul avant lui ne s'était fait le poursuivant de Dieu ; nul n'avait, avant lui, demandé à porter le fardeau de l'élection divine. Nul n'avait recherché Dieu avec tant d'obstination et d'exigence. Nul n'avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu ; il n'était aujourd'hui choisi que pour avoir d'abord choisi lui-même ; il n'était exaucé que pour avoir été importun, pour avoir enfreint la règle qui veut que tout vienne de Dieu. Abraham avait reçu la promesse, Isaac l'avait transmise, Jacob en avait revendiqué le fardeau. Il avait recherché ce fardeau comme d'autres se mettent en quête des richesses les plus précieuses. Il avait découvert le premier que le royaume des cieux souffre violence. Jacob avait été le pèlerin du plus haut désir, et savait pourtant qu'« il n'était devant le Seigneur qu'un voyageur, un passant comme tous ses pères» (Ps 39, 13). Dieu l'avait choisi de l'avoir choisi.

Alors qu'allait s'accomplir la rencontre, Jacob doutait encore, doutait davantage. Car nul ne saurait vouloir devant Dieu, source de notre volonté même. Sa soif d'être choisi, sa soif de Dieu ne seraient-elles pas retenues contre lui ? N'avait-il pas transgressé les interdits confus qui délimitent l'homme et au-delà desquelles l'homme ne peut que se perdre ?

Du jeu qu'il joue, Dieu n'est-il pas le seul à poser les règles, et, à ce jeu, le fraudeur divin ne gagne-t-il pas toujours? Il est le tout-puissant, souverain maître de la partie comme de la règle, du jeu comme de l'enjeu. Et c'est face à un tel partenaire que Jacob avait osé faire lui-même son jeu : il avait voulu l'aînesse et la bénédiction, il avait voulu le songe et voulu la rencontre. Il avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu. Peut-être connaissait-il mieux que d'autres son partenaire caché.

Car ce joueur que nous ne voyons jamais nous voit toujours, et s'il lit dans notre jeu, il a une manière bien à lui de redistribuer les cartes : il n'en garde aucune pour lui-même et nous les rend toutes. Depuis Luz, Jacob devinait les règles de cette relance divine : l'on arrive un soir, sans bagage et sans espérance, l'on s'abandonne à un sommeil de plomb et l'on est prêt à demander à la terre de s'entrouvrir et de vous engloutir : ce sont les cieux qui s'ouvrent. Et celui qui vous parle n'est ni un homme ni un ange, mais Yahvé qui se tient devant vous et l'atteste avec cette terrible simplicité qui n'appartient qu'à lui : « Je suis Yahvé, le Dieu d'Abraham, ton ancêtre, et celui d'Isaac. »

Dieu, en vérité, parie sur l'homme, mais ne se joue pas de lui : il met toute son impatience à le sauver.

Ces lumières n'ôtaient pas Jacob à sa nuit. Pourquoi subsisterait-il devant celui qui seul subsiste ? Et comment vouloir devant celui qui, avec telle puissance, nous mène ? Pourquoi ne pas s'abîmer dans sa nuit obscure, et y demeurer, enclos, prisonnier, privé de ses puissances, de ses choix, perdu dans la substance immense mais aussi, en cette immersion, protégé du monde, retranché de l'univers, souverain en Dieu et confondu avec lui. Voyageur imparfait, Jacob n'échappait ni à la chaleur ni au froid, et ne s'était pas privé de le dire à Laban lorsque celui-ci vint lui couper la route aux monts de Galaad : « Comme je gardais tes troupeaux, j'étais dévoré le jour par la chaleur, la nuit par le froid, et le sommeil fuyait mes yeux. » Il gardait ainsi le droit de dire tu à Dieu, comme celui de lui dire je : Jacob subsistait devant l'Éternel, et il le savait.

Mais il était en proie à la seule tentation qui vaille, la tentation de Dieu. Ah ! ne plus lui parler, ne plus l'interpeller, ne plus le supplier, mais se réfugier à l'ombre de ses ailes. Se tenir au pied du Mont d'où descend toute gloire ; écouter et consentir, ne plus vouloir à jamais ; ne plus décider et ne plus régir ; fuir les embûches et les déceptions du monde. Là serait le seul repos qui vaille.

Garde-moi comme la prunelle de l'oeil...        Cache-moi à l'ombre de tes ailes.....

Jacob subissait la tentation de Dieu, la tentation du refuge, la tentation qui ôte à Dieu la joie d'avoir en l'homme une créature, un vivant qui va et qui voit, un être qui vit et qui veut et qui n'adore pas en Lui sa force, mais sa puissance de bénédiction. C'est pourquoi Jacob connut le vertige.

Jacob ne pouvait nommer l'abîme qui s'ouvrait en lui, mais il pouvait le sentir. C'était fait de l'immensité des forces qui affluaient vers lui et de sa faiblesse à les accueillir comme à les contenir. C'était l'effet du courant divin qui, par sa seule présence déviait le cours de ses propres courants : « Tu m'emportes, à cheval sur le vent, et nul ne peut résister, tu me dissous dans la tempête, tu es le nuage et l'orage » (Jb 30, 22).

Comme un fétu en proie au souffle, Jacob tourbillonnait (Ps 83, 14) : là où il n'est plus de traces, plus de limites, plus de repères. Les signes qu'il croyait distinguer encore, voici tout à coup que l'Autre les effaçait ; les idées, les images dont il était pourvu, dès que se tendaient les liens du combat, voici qu'ils ne valaient plus. L'itinéraire est tracé, mais soudain, toute trace d'itinéraire s'évanouit. Yahvé nous attire vers sa lumière et nous plonge dans notre nuit. Il nous attrait vers la certitude, et voici le doute. Il nous offre son appui et c'est aussitôt le vertige. Toutes les forces de Jacob étaient conjuguées pour conjurer ce vide. Mais, en ce voyage de l'âme, la seule chance de salut est dans l'anéantissement du voyageur, en cette passivité au-delà de laquelle se décèle une activité venue d'ailleurs : et la seule chance de victoire est dans cette reddition totale et préalable - tant il est vrai que les règles du combat divin sont tout autres que celles de nos luttes : Dieu combat pour être vaincu, mais la défaite de l'homme est la condition de sa victoire. L'abandon doit être le premier mouvement de notre nature face à Celui qui l'a fondée. Mais la nature n'accepte pas sans lutte que notre coeur se rebelle contre nous, que notre foncière dépendance se manifeste devant Celui qui fonde notre liberté même. Et ces ultimes défenses résistent parfois longtemps à la présence de Dieu comme au désir de sa rencontre.

La réponse était là et palpitait en lui : cette vie devant moi n'est que néant, l'homme n'est vraiment qu'un souffle ; rien ni personne ne subsiste devant le Seigneur, et les mérites sont devant lui comme s'ils n'étaient pas. Mais Lui subsiste à jamais.

Avant que les montagnes fussent nées, enfantés la terre et le monde, de toujours à toujours il est Dieu. Drapé de lumière comme d'un manteau, il déploie les cieux comme une tente, où il abrite sa justice. L'homme est comme l'herbe, fanée avant la fin du jour, il ne peut demeurer et vivre devant celui dont les chérubins cachent la face : les nations, à son aspect, s'écoulent comme la cire (Ps 68, 3; 90, 2; 103, 15 ; 104, 2).

Sur le point de succomber, Jacob se souvint de cette parole qui n'avait été adressée qu'à lui: « Je suis avec toi pour te garder partout » : alors, il osa lever les yeux vers les hauteurs d'où lui viendrait le secours, et le secours lui vint de Yahvé (Ps 121, 1). Il comprit que celui-ci était avec lui pour le garder au sein même du tourbillon qu'avait engendré sa présence, que Yahvé ne l'abandonnerait pas, car il était son Pasteur. Cette découverte d'un Dieu qui suit et poursuit les hommes tout au long de leur présence en ce monde fut bien celle de Jacob lui-même et de lui seul. Par deux fois, aux approches de la mort, il rappela ce lien unique qui s'était établi entre lui et l'éternité alors que son âme vacillait entre l'adhésion et la crainte. Il se souvint alors de ce moment où son esprit avait reçu la force de le conduire : Passerais-je un ravin de ténèbres je ne crains aucun mal car tu es près de moi....(Ps 23, 4.)

Bénissant Joseph, c'est à ce moment même qu'il faisait écho : Que le Dieu qui fut mon pasteur depuis que j'existe jusqu'à ce jour... Que le Dieu dans la voie duquel ont marché mes pères Abraham et Isaac bénisse ces enfants.(Gn 48-15)

Et, sur le point d'expirer, en ce chant redoutable où chaque lignée d'Israël trouve la source de ses bénédictions et de ses malédictions, Jacob place la descendance de Joseph sous l'empire du Puissant de Jacob - le dieu de Luz, l'auteur du songe - mais il le nomme le Berger, la Pierre d'Israël.


Ainsi s'était élaborée au Yabbok, sous le souffle de Dieu lui-même, une nouvelle théologie des noms divins, dont Jacob le premier avait eu à porter le poids, mais dont il avait su, le premier aussi, accueillir la clarté.


Parvenu en ce point où la lumière intérieure suffit à tout, Jacob ne songeait plus qu'à demeurer en ce lieu : l'Éternel y posséderait ses tentes, et Jacob le servirait. La lumière qu'il portait en lui ne pouvait se dissiper avec le jour. Jacob ne pourrait cheminer dans un monde devenu pour lui comme une nuit. Et c'est pourquoi la parole que Jacob ne pouvait supporter était celle-ci : « Laisse-moi partir, car le jour approche, laisse-moi partir car voici l'aurore. » Jacob ne se demandait pas pourquoi l'Invisible ne pouvait souffrir le jour ; il ne se demandait pas comment Dieu pouvait inverser le sens de la supplication. Mais il ne possédait aucune recette pour vivre dans les ténèbres d'un jour plus épais que nos nuits. Et il répondit : « Je ne te laisserai pas aller. » Retenir, retenir, telle était en cet instant la hantise de son esprit, de son corps douloureux marqué par les pierres qu'il étreignait - comme pour mieux retenir le Dieu redoutable et miséricordieux qui était devenu son Seigneur.

Jacob était venu au Yabbok pour faire appel devant le Tout-Puissant de la menace d'Ésaü, pour voir confirmée la promesse qui était son héritage, et pour rencontrer Dieu. Il avait rencontré Dieu, son élection avait été confirmée, Ésaü ne le préoccupait plus guère. Mais il s'accrochait à Dieu comme à la seule clarté, rendant ainsi, sans même le pressentir, le seul hommage dû à la gloire de la lumière.

Jacob était passé de la supplication à la présence - sans transition. Mais la présence le conduisait à une nouvelle supplication. Il ne tenait plus à l'univers, et tenait moins encore à lui-même. En quel abîme verserait-il s'il en venait à ne plus retenir Dieu ? C'est pourquoi Jacob ne lâche pas son adversaire : il ne peut tenir en équilibre que par lui : il ne peut lâcher Dieu qu'en échange de Dieu.

Jacob entrevit une issue : une bénédiction, une bénédiction souveraine ne pourrait-elle se substituer à la présence, ne la rattacherait-elle pas dans la nuit du monde à ce Dieu qui était venu et qui voulait partir, au Dieu nomade qu'il s'était choisi ?

L'hôte se retirait, mais non sa présence.........

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christocentrix 10/03/2010 17:31



Les deux extraits choisis sont tirés du livre de Michel Massenet, "Jacob ou la fraude", éditions du Cerf, 1991.


Si l'ensemble du livre est un vrai commentaire de cet épisode biblique du combat de Jacob avec Dieu (Génèse, chapitre XXXII), il est exprimé du début à la fin avec une poésie que je n'ai trouvé
nulle part ailleurs dans ce genre d'essai. Ces extraits choisis étaient dans le but de mettre l'eau à la bouche des amateurs....


Quelques mots encore empruntés à ce même livre : ..."l'infini, cependant, est rebelle au fini, et le fini à l'infini : toute communication entre eux laisse une trace, celle de la distance abolie
et rétablie. ... "ces demandes d'absence, ces demandes de présence - nolite me tangere, prends garde à ma transcendance, nolite timere, garde-toi de la craindre - se complètent
parce qu'elles sont dictées par une même volonté de rencontre. Dieu s'absente de l'homme pour préserver sa liberté, et l'homme s'absente de Dieu pour se préserver du vertige divin, de ce
tremendum qui s'impose à lui lorsqu'il approche l'abîme. Mais le moment vient où Dieu se laisse entrevoir dans le mieux gardé de ses secrets - celui de son immanence, celui de son imminence."


....Avant de le bénir, Il a donné à Jacob un nom nouveau, forgé par lui et fait pour lui, un nom gagné comme une bataille. Celui qui se nommait "il tient", se nommera désormais "il retient"....


..."Dieu ne se nomme qu'en se projetant dans le flux de notre histoire intimement personnelle ou collective. - présent à chacun et à tout, mais invisible en ceci qu'il ne signe jamais son oeuvre,
et qu'il est trop tard, lorsque l'on se retourne, pour apercevoir sa trace. Mais c'est à ce mouvement de nous-mêmes que l'on reconnaît sa présence. Ainsi l'on ne saurait nommer Dieu; on se tourne
vers lui. L'on ne saurait dire Dieu, on le rencontre. Tandis que lui-même, maître de tout, demeure celui qui est, qui était et qui vient".


Je concluerai enfin avec cette phrase prise dans Isaie, 45, 19: "Je n'ai pas dit aux descendants de Jacob, cherchez-moi dans le vide"...