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le Crétois (introduction de Jacques Lacarrière)

Publié le par Christocentrix

« Qu'est-ce que la Crète au sein de l'Empire byzantin? » se demande, au cours du livre, un des personnages du Crétois.  « Une simple branche d'un arbre éternel! Coupe-la de l'arbre-mère et elle meurt aussitôt ».

Cette phrase résume exactement tout le drame de la Crète.

Partie intégrante de la Grèce par son histoire, ses traditions et tout ce qui la rattachait à la civilisation byzantine, la Crète s'est trouvée brusquement isolée de la Mère-Patrie, au moment où celle-ci devenait une nation libre, après les victoires de la guerre d'Indépendance. A la joie de voir la Grèce libérée des Turcs, se mêlèrent, chez tous les Crétois, l'angoisse et l'amertume de se savoir désormais livrés à eux-mêmes. A cet égard, et quelque méfiance qu'on puisse avoir à juste raison pour l'arbitraire des dates, l'année 1829 (qui vit la proclamation de l'Indépendance grecque) marque un tournant important dans l'histoire de la Crète : coupée de « l'arbre-mère », l'île n'a plus désormais d'autre alternative que de se délivrer à tout prix des Turcs ou de périr. C'est à cette heure cruciale, au moment même où tout un peuple prend conscience du caractère tragique de son destin, que s'ouvre le roman de M. Pandélis Prévélakis. Il ne faut donc pas s'étonner que dans cette oeuvre - ou du moins dans sa première moitié - tout soit étroitement subordonné aux nécessités de cette lutte impérieuse dont dépend la vie même de l'île. Chez ce peuple qui, pendant des siècles, ne connut qu'esclavage et humiliation, le désir de liberté devint si intense qu'il se confondit avec le désir même de vivre. On comprend, dès les premières pages du livre, que le Crétois ne combat pas seulement pour assurer sa survie personnelle : ce qu'il engage, par ses combats, c'est la survie d'une race, d'une civilisation qui a su se maintenir vivace malgré des siècles d'oppression, d'une façon de penser, de sentir, qu'il sait à la fois menacée et irremplaçable. Aussi ce combat est-il celui de tous et non de quelques-uns. D'un bout à l'autre de l'île, hommes, femmes, enfants même, prêtres, tous engagent contre les Turcs une lutte impitoyable. « La Liberté ou la Mort! » ce cri qui retentit par toute la Grèce, au moment de la guerre d'Indépendance, se fait entendre à nouveau sur les montagnes et dans les villes de Crète. Les morts eux-mêmes, dans leur tombe, suivent la lutte et attendent, pour dormir en paix, le jour où leurs descendants leur crieront, par l'entrebâillement des sépulcres : « Morts, la Crète est libérée ». Ainsi, vivants et morts, et jusqu'aux oiseaux du ciel dont le vol, au dire des Crétois, prédisait l'issue favorable ou non de leurs combats, participent à cette lutte gigantesque. On conçoit dès lors que, par ses conditions historiques comme par la bravoure de ceux qui la menèrent, elle ait vite atteint, aux yeux du peuple, les dimensions d'une épopée. En apparence, la révolte crétoise continue et répète la révolte de la Mère-Patrie contre les Turcs, mais le cadre particulier de ses combats, ce voile de légendes et de mystère qui, de tout temps, auréola la Crète, firent qu'elle prit dans cette île une physionomie particulière. En Grèce, il y eut des luttes. En Crète, il y eut la Lutte. La Grèce engendra des combattants. La Crète engendra des héros. Cette île qui, quelque deux mille ans avant le Christ, avait déjà fourni à la Grèce ses dieux et ses mythes, lui fournit, cette fois, ses héros et une épopée. Elle devint le vaste miroir où la Grèce se retrouvait agrandie, purifiée, transfigurée. Ce qui, chez elle, n'avait été qu'une histoire devint, sur la terre héroïque de Crète, un Mythe vivant et exaltant.

On voit combien la Crète a joué, dans la genèse de la sensibilité grecque moderne, un rôle irremplaçable. Cette île mystérieuse semble littéralement sécréter le mythe et le symbole comme certains coquillages des mers du Sud sécrètent les perles, par une sorte de fonction naturelle. La littérature crétoise ne pouvait que porter les traces éminemment visibles d'un tel état de choses. le Crétois (photo)

Les deux oeuvres contemporaines les plus marquantes de cette littérature, Le Crétois, de Pandélis Prévélakis, et Le Capétan Michaelis, de Nikos Kazantzakis (l'auteur du Christ Recrucifié et d'Alexis Zorba) en fourniraient, si besoin était, une preuve indiscutable. Le héros du livre de Nikos Kazantzakis, le capétan Michaelis, malgré sa présence constante et farouche au coeur du monde, des combats et du réel, est en fait beaucoup plus qu'un soldat héroïque : il est l'archétype de l'homme révolté. Victorieux, il prend le visage de saint Georges ou de saint Dimitri; vaincu, il devient le martyr de la liberté, une sorte de Christ des combats. Dans le roman de M. Prévélakis on voit également s'opérer ce dédoublement des personnages, on assiste, là aussi, à la naissance d'un mythe. Cette liberté, dont le nom revient parfois comme une obsession dans la bouche des combattants, n'est pas seulement une réalité toute proche des hommes, que chacun peut étreindre à force de bravoure et de sacrifices, incarnée dans un sol où il peut marcher sans crainte, une église où il peut prier librement, une femme qu'il peut aimer sans honte : elle est aussi une image inaccessible et grandiose, l'objet d'une véritable quête mystique, un Graal, dont l'éphémère possession plonge le héros (comme en témoigne l'épisode du Drapeau) dans une sorte d'extase. Tout ce que ce mot de Graal a suscité, en Occident, de recherche mystique et passionnée de l'Invisible, le mot Liberté l'a suscité en Crète, au même titre. Cette sorte de Moyen Age profane que fut, pendant des siècles - et qu'est aujourd'hui encore - la civilisation crétoise, a su mettre derrière ce mot tout le contenu qu'avait mis l'Occident derrière celui, magique, de Graal. A cette différence près, capitale il est vrai, que la Liberté, même sur son plan le plus abstrait, restait une réalité plus proche des hommes et de leur vie quotidienne. Mais ce serait néanmoins une grave erreur de ne voir, chez ces combattants crétois, qu'ils s'appellent Constantin Marcantonios ou capétan Michaelis, que de simples soldats avides de gloire ou de révolte : l'un ou l'autre, de façon plus ou moins consciente, sont les nouveaux chevaliers d'une épopée encore vivante.

C'est donc en quelque sorte à la naissance d'un véritable mythe moderne que nous a permis d'assister l'histoire des cent dernières années en Crète. Il est évidemment difficile de définir par quels modes, quels styles ou quels thèmes particuliers, la littérature crétoise contemporaine a su fixer ce mythe. Cette littérature, qui doit inventer non seulement ses thèmes mais souvent la langue dans laquelle elle veut les exprimer, est encore très récente. Ses oeuvres les plus importantes ne datent, tout au plus, que d'un quart de siècle. Mais quel que soit le cadre spécifique que l'île et ses traditions aient pu fournir à cette littérature, ses accents restent essentiellement ceux de la littérature grecque. Le seul thème, ou plutôt le seul sentiment, qu'on retrouve depuis cent cinquante ans chez les poètes et les prosateurs de Grèce, celui qui donne à leur oeuvre - quels qu'en soient par ailleurs les défauts ou les limites - un caractère irremplaçable, est celui d'une sorte de désespoir. Le désespoir est une vertu grecque par excellence. Un peuple aussi sensible à la beauté du monde que le peuple grec ne pouvait pas ne pas sentir tout ce qu'il y a précisément d'éphémère, d'inquiétant, de tragique même, au-delà de cette beauté. Chercher derrière chaque visage de l'homme son autre visage, derrière toute lumière l'autre lumière est un des sacerdoces auquel se sont voués quelques-uns des plus grands poètes de la Grèce moderne, tels Séféris ou Élytis. Mais en Grèce, le désespoir, loin de paralyser le désir de vivre, l'exalte et l'intensifie. Il est si ancré dans le coeur de chacun, si naturellement installé en tout ce qui est grec, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'une philosophie, qu'il accompagne chaque méditation ou chaque action comme un envers nécessaire et presque salutaire. Un semblable désespoir est visible d'un bout à l'autre de l'oeuvre de l'écrivain Nikos Kazantzakis. Loin de conduire les personnages au seuil du nihilisme ou du renoncement, il les pousse à vivre fiévreusement leur vie; à découvrir chaque jour la beauté du monde, à entreprendre des tâches impossibles, à défier l'absolu, à construire sur l'instable un monde d'un optimisme prodigieux. Alexis Zorba (dans le livre Alexis Zorba) ou le capétan Michaelis (dans la Liberté ou la Mort) , pour ne citer que ces deux exemples, trouvent leur plus grande joie dans le fait de vivre « quand même ». Tout ce qu'ils font - parler ou aimer, tuer des Turcs ou conquérir la Liberté - ils en connaissent les limites fatales mais ils le font « quand même ». Ce « quand même » est, à lui seul, la clé de bien des choses en Grèce. Il exprime ce besoin profond de s'engager totalement dans la vie, d'aller jusqu'au bout des sentiments et des passions, qui réside au coeur de tout Grec.

A ce besoin de vivre intensément toute chose, qui est au centre de la psychologie des héros grecs et crétois, la Crète ajoute l'apport particulièrement précieux de son passé et de ses traditions millénaires. A la dimension psychologique s'adjoint, ici, celle du temps. Le héros crétois n'est pas seul. En Crète, plus qu'ailleurs, d'antiques coutumes ont été préservées, qui ont donné de tout temps à cette île son visage de légende.

Un Crétois ne saurait se mouvoir sur le sol de Crète sans qu'à tout moment il rencontre un passé mystérieux et vivant. Les dieux et les héros sont morts en Grèce. En Crète - où ils sont nés - ils ont survécu sous d'autres noms et d'autres formes. Voilà pourquoi l'histoire d'un homme est aussi celle d'un peuple, et l'histoire d'un vivant celle de ses ancêtres. Comme pour la Chine, on pourrait dire qu'en Crète, chaque homme marche sur des millions de morts qui le suivent, le guettent et le guident. Ainsi s'explique, peut-être, que la solitude des personnages ne soit jamais absolue. Même lorsqu'il se dresse en partie contre son passé pour donner à son pays un visage nouveau, le héros du Crétois sait qu'il n'est pas seul : une foule invisible l'observe; il sait ce qu'il refuse et ce qu'il conserve. S'il déracine, ici et là telle ou telle tradition ancestrale, c'est pour l'enraciner ailleurs et pour qu'elle donne d'autres branches et d'autres fruits. Cet enracinement dans le passé fait sourdre, en Crète, dans l'âme de chaque individu comme dans celle des foules, une force inépuisable. On voit, dans ces conditions, combien le folklore constitue, pour la littérature crétoise, un thème précieux. Il faut prendre ici le mot folklore dans son sens le plus large. En bien des pages du Crétois, on le découvre comme une trame - obscure mais vivace - qui lie la Crète d'aujourd'hui aux plus anciens vestiges de celle d'autrefois. Une sorte de mémoire héréditaire s'est conservée chez ce peuple, une mémoire où les dieux, les cultes, les croyances ont conservé le même esprit sous des formes nouvelles. Il serait vain, bien sûr, de rechercher dans la Crète d'aujourd'hui, à quelques rares exceptions près, des vestiges intacts de sa civilisation d'autrefois. Beaucoup plus que celles de la civilisation minoenne, ce sont les survivances de la Grèce antique dont on retrouve, ici et là, des traces visibles dans tel rite ou telle légende. Sans qu'il soit possible ici d'examiner en détail toutes ces survivances (tâche qui serait celle d'un ethnologue), il me paraît cependant utile d'en souligner certains traits particuliers, qu'on retrouve dans les thèmes les plus importants de la littérature populaire crétoise.

Les pratiques funéraires sont, à ce titre, particulièrement dignes d'intérêt. A l'époque du Crétois (et de nos jours encore en certaines régions) on plaçait un verre d'eau dans la chambre du mort pendant quarante jours pour que l'âme s'y désaltère. Pendant ces quarante jours, l'âme du mort ne connaît pas le repos : elle erre dans les lieux où elle vécut, près du cadavre, pour rejoindre, le délai expiré, la tombe où se trouve le corps et où elle habitera désormais. Quand il s'agit d'un homme tué à la guerre ou assassiné, l'âme ne peut connaître de repos tant qu'il n'est pas vengé. Le chapitre intitulé : « La main du tué », dans le livre troisième, en donne un exemple frappant. La vengeance, ici, n'a pas pour but de satisfaire un simple ressentiment. Son explication n'est pas psychologique. Elle a pour but d'assurer le repos du mort, de rétablir cet équilibre entre le monde visible et invisible, qu'avait détruit l'acte criminel : le sang appelle le sang. Il faut que l'âme du mort s'abreuve de celui du meurtrier, faute de quoi elle tournera éternellement dans les lieux où elle vécut. Ainsi, dans l'Antiquité, les âmes dont les corps étaient restés sans sépulture tournaient-elles inlassablement sur les bords du Styx, sans pouvoir pénétrer dans le royaume des Morts. Les rites d'ensevelissement continuent, du reste, d'avoir en Crète la même importance. Le corps doit être enseveli selon les rites religieux (ils sont devenus chrétiens, mais cela ne change rien à leur signification profonde) pour que l'âme connaisse le repos éternel. L'épisode du jeune chasseur dont le corps, à la suite d'une chute mortelle, est resté accroché en haut d'un pic et dont la mère vient chaque jour éloigner les rapaces pour en ensevelir à tout prix les morceaux est lui aussi très révélateur. Il montre que, malgré des siècles de christianisme, on croit toujours en Crète que le sort de l'âme est lié à celui du corps. De même, le fait d'enterrer les higoumènes (c'est le nom qu'on donne, dans l'Église orthodoxe, aux supérieurs des monastères) assis et le visage tourné vers l'est, présuppose la croyance (inconsciente peut-être, mais la question n'est pas là) que le mort survit dans sa tombe et reste, pour l'éternité, le regard fixé vers le Golgotha. Cette croyance à la survie du mort dans sa tombe a trouvé sa plus belle expression au moment de la proclamation de l'Indépendance de la Crète, en 1898, quand les Crétois coururent vers les cimetières pour crier à leurs ancêtres :« Pères, la Crète est libérée! » Sous un contexte éminemment chrétien et moderne, des traditions dont le sens s'est aujourd'hui perdu, mais dont l'origine remonte de toute évidence à la plus haute antiquité, restaient encore vivantes en Crète il y a un demi-siècle et le sont encore dans certaines régions. D'autres rites montrent une filiation plus directe encore avec l'Antiquité. Le premier chapitre du Livre Deuxième décrit les cérémonies de la Saint-Élie. Saint Élie, patron du ciel, des nuages et des orages, possède exactement tous les attributs célestes de Zeus. Ses chapelles sont situées au sommet des montagnes et, chaque 23 août, on lui sacrifiait des taureaux. (L'aigle et le taureau étaient, dans la Crète antique, les deux animaux consacrés à Zeus et jouent toujours, dans le folklore de la Crète moderne, un rôle de premier plan.) Avec le sang des taureaux sacrifiés, on traçait des signes de croix sur le front des enfants. Le repas en commun célébré à cette occasion (repas d'où sont exclues les femmes) perpétuait, sous une forme édulcorée, les anciens repas sacrificiels des cultes de Zeus ou de Dionysos "au cours desquels les fidèles, en absorbant la chair de l'animal sacrifié, participaient à la force de la victime. Le rite d'encerclement des églises est, lui aussi, un rite d'origine magique hérité de l'Antiquité. Il consistait à entourer d'un fil le téménos - ou enceinte sacrée du temple - pour obtenir les faveurs du dieu invoqué. Il s'est transmis tel quel en Crète, à cette différence près qu'on encercle désormais les chapelles et qu'on invoque la Vierge, et non plus Artémis ou Athéna. Les modes de divination (par l'os de l'épaulée d'agneau, l'arc-en-ciel ou le vol des oiseaux) remontent, eux aussi, à une très haute Antiquité.

 Si toutes ces traditions ont pu se conserver intactes - en dépit des profonds et continuels bouleversements subis par l'île pendant des siècles - la raison en est sans doute qu'en Crète plus qu'ailleurs les habitants des campagnes sont restés en étroite et instinctive communication avec le monde et ses forces naturelles. Le paganisme, qui fut toujours, sinon un effort, du moins une voie pour intégrer l'homme dans l'univers qui l'entourait et pour mettre, en quelque sorte, les dieux à sa portée, s'est perpétué en Crète à travers les formes nouvelles introduites par le christianisme. Dans cette île qui était comme un monde clos, un univers en miniature, le Crétois vivait au milieu des arbres, des bêtes, des montagnes, de la mer et du ciel, dans une sorte de fraternité instinctive. Aucune frontière, aucun abîme ne séparaient ces différents mondes. Une solidarité absolue liait à un même destin les hommes, les animaux, les végétaux. Le spectacle des forêts d'oliviers brûlés ou détruits par les Turcs devient, dès lors, aussi poignant que celui des hommes fauchés par la mort. L'image du chêne foudroyé jeté à terre, et comparé à un géant trop orgueilleux (dans l'un des chapitres du livre deuxième) n'est évidemment qu'une image littéraire; mais, au-delà de cette image, on devine comme une sorte de vague et terrible certitude (celle même que durent avoir les premiers habitants de la terre), à savoir qu'un destin identique lie parfois l'homme à certains objets matériels du monde qui l'entoure, qu'un redoutable parallélisme s'exerce entre les destins de l'homme et les cycles de la nature. Nous disions plus haut, à propos des croyances funéraires, que l'homme en Crète n'est jamais seul puisque des milliers de morts l'entourent, l'observent et le guident; on pourrait ajouter : non seulement des milliers de morts mais des milliers d'arbres, de montagnes et d'oiseaux. Ainsi s'explique, par exemple, l'importance que la nature et les saisons prennent dans ce livre : non comme un phénomène extérieur à l'homme, qu'il regarde ou décrit en spectateur, mais comme une réalité vivante, un Etre dont les cycles et les rythmes ne sont, en somme, que l'image infinie et durable des cycles éphémères de l'homme.

Tel est le cadre dans lequel vécut, grandit et combattit le héros crétois, sur une terre à laquelle il se sentait lié au même titre qu'un arbre ou qu'une montagne. On comprend que le seul fait de voir cette île occupée et razziée par les Turcs fut pour lui plus qu'un affront ou une insulte : ce fut une véritable blessure, faite à sa propre chair. A ce titre, l'invasion et l'occupation de la Crète par les Turcs (qui débuta par la prise de La Canée en 1645) jouèrent un rôle très important, car elles contribuèrent à maintenir - et même à renforcer - les traditions crétoises. Devant cet ennemi qui cherchait à l'atteindre non seulement dans ses coutumes mais dans ses croyances et sa religion (en voulant lui imposer l'islamisme), le Crétois réagit en se cramponnant, en s'enracinant dans ses propres traditions religieuses. Le maintien farouche de ses croyances ne fit, par voie de conséquence, que renforcer à son tour l'immense cortège de rites, de superstitions, de magies et de légendes archaïques dont le christianisme était à la fois le transmetteur et le dépositaire. La preuve en est qu'avant l'invasion turque, au moment où la Crète était occupée par les Croisés, puis par les Vénitiens (du XIIIe au XVIIe siècle), la vie littéraire et culturelle de l'île était fort différente. Une Renaissance littéraire importante vit le jour, vers le début du XVlle siècle, dans la ville de Candie où affluaient les humanistes et les artistes d'Occident. C'est de cette époque que date la grande épopée crétoise, en onze mille vers, d'Érotokritos {Le Tourmenté d'Amour), sorte d'Astrée crétoise, influencée par les traditions galantes et précieuses en vogue, à l'époque, dans les cours italiennes et francaises. Le théâtre - avec Le Sacrifice d'Abraham, la tragédie d'Erophile et la tragédie de L'Empereur Zénon (ces trois pièces datant du milieu du XVIIe) - connut une grandeur et un rayonnement exceptionnels. Mais la prise de La Canée par les Turcs, suivie du déferlement des Infidèles sur la terre de Crète, devait interrompre net cet élan créateur. Des tâches autrement difficiles attendaient désormais la littérature crétoise : devant les massacres, le sang répandu, les Chrétiens torturés et persécutés, les familles entières déportées en Anatolie, il y avait autre chose à faire qu'à chanter les amours malheureuses d'un jouvenceau ou les déboires politiques de princes qui s'ennuyaient dans leurs palais. Pendant quelques siècles, l'île retourne à son silence tandis qu'obscurément, patiemment, au cours des veillées, des réunions clandestines et de la vie ardente d'un peuple rejeté vers ses montagnes pour échapper aux Turcs, s'élabore l'homme nouveau, le combattant héroïque qui, demain, libérera la Crète.

S'il faut attendre le début de notre siècle pour voir naître les premières oeuvres proprement littéraires de cette tradition nouvelle, on assiste, par contre, pendant cette période de silence et de nuit où l'esclavage paraît ne devoir jamais finir, à la naissance d'une littérature populaire, le plus souvent orale, sous forme de chants, de légendes, d'épopées que racontent les anciens des villages ou que chantent les joueurs de lyre. Ces chants ne sont pas tous nés spontanément de l'imagination du peuple crétois. Comme c'est presque toujours le cas, ils furent plus ou moins repris à des cycles antérieurs et adaptés aux circonstances particulières de la lutte contre les Turcs. Mais le choix même de leurs thèmes suffit à lui seul à symboliser l'âme crétoise. Parmi ces chants, les plus connus et les plus importants sont les Chants de Digénis, héros populaire grec. Leur origine remonte, en Grèce, au Xe siècle, mais il en exista, dès le XIIIe, et jusqu'à nos jours, de nombreuses versions crétoises. Digénis, en effet, est l'image même, mythique, transfigurée mais juste et vivante, du combattant crétois. C'est un géant de vingt mètres de haut, qui massacre les Turcs par centaines et promène d'un bout à l'autre de la Crète (où l'on montre toujours aux visiteurs - sous le nom d'Empreintes de Digénis, de Selle de Digénis, de Massues de Digénis les vestiges de son passage) sa silhouette immense, vêtue d'une peau de lion et armée d'une massue. (Massue et peau de lion étaient, notons-le, les deux attributs d'Hercule, cet autre géant célèbre). A travers ces chants, on voit déjà se manifester, sous une forme souvent maladroite mais déjà très précise, la tendance à magnifier la Force, à donner à chaque événement ou épisode de la vie courante la grandeur et la signification d'une épopée, tendance qu'on retrouve dans les oeuvres de la littérature crétoise contemporaine.

Ainsi, qu'il s'agisse d'un roman littéraire original, comme Le Crétois, ou de chants populaires transmis de siècle en siècle, une même image de l'homme se dégage de ces œuvres : celle d'un être toujours en lutte contre le Destin, ce Destin terrible (qu'il s'appelle le Turc, l'Oubli ou la Mort) qui n'a jamais cessé de s'acharner sur la Crète depuis les temps lointains où se sont effondrés les derniers palais de Cnossos.

 

JACQUES LACARRIÈRE.

(Octobre 1957, introduction de "Le Crétois" de Pandélis Prévélakis")

 



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A
Bonjour à tous,
5 ans après ma question (voir plus bas), j'ai fini par reconstituer les différents parcours de Siphis et de sa descendance jusqu'au monastère de Merovigli, qui, en fait est bien celui d'Assomaton ! Je me suis même assis sous le chêne (il y est encore) !
Tout ce que Prevelakis a décrit est palpable là-bas, même l'âme des ruines..
Si certains veulent en savoir plus...
C
merci pour ce commentaire (même si ce blog est "en sommeil"...) car je continue de partager votre intérêt pour la Crète et ses écrivains. Très heureux pour vous que vous ayez pu mener votre enquête à son terme.
C


"assomaton" se traduit par  "incorporels".... bingo !



C


autre piste possible : Moni assomaton, le monastère d'Assomaton, près d'Aghia Paraskévi, avec l'église dédiée à l'archange saint-Michel, un "Incorporel" ... http://www.crete.tournet.gr/fr/crete-guide/sights/8-byzantine-sights/1679-assomaton-monastery-in-moni-assomaton


http://www.crete.tournet.gr/fr/crete-guide/areas/48-rethymnon/4584-assomaton-monastery



C


Pas de traces sur mes carte de Merovigli, seulement de certaines localités citées au chapitre 8, qui sont bien aux alentours d'Amari ou Fourfouras (
Opsigias,Vizari, Gerakari, Vistagi, Kouroutes, Apostoli, Meronas, Nitavris, Platania, y compris Vryssès (différent de l'autre Vryssès près de Hania), soit le versant sud-ouest du Psilotitis. Il y
a aussi un lieu "Aghia Paraskévi" (sainte-Paraskévi) qui pourrait correspondre à la source dans le chapitre 3. Ce lieu est est au sud de Amari et Fourfouras (près de Agios Ioannis). Au
chapitre 2, il est dit que cette source est à deux portées de fusil, à l'ouest du monastère des Saints Incorporels, dont les ruines ont pour autre nom : "les ruines de Marcantonio".  Voilà
où j'en suis à cette heure...


 



C


Je crois rêvé en lisant votre commentaire...absolument fantastique pour moi car je suis devant le même problème que vous depuis hier soir...bien que je n'ai pas encore terminé la lecture de
ce livre et que d'autre part vous m'avez pris de vitesse, n'ayant pu pour des raisons professionnelles ce week-end prendre du temps pour celà. Non seulement je partage vos recherches sur le
monastère des Incorporels, mais j'ai déjà lancé depuis quelques jours un avis de recherche concernant le "rocher de l'aigle qui pleure"....auprès d'amis crétois qui habitent la région de Sfakia.
(Puisque ce rocher est situé aux alentours de Sfakia). Je connais cette histoire car Lacarrière l'évoque dans son "dictionnaire amoureux de la Grèce".  C'est d'ailleurs par cette
histoire que j'en suis venu au livre de Prévélakis.


Concernant les autres lieux cités dans le livre, dont le monastère des Saints-Incorporels, je suis donc allé chercher ma carte de Crète dans mon sac à dos ce matin pour la
consulter ce soir en rentrant du boulot (car j'étais de service aujourd'hui). Et voilà qu'avant même d'avoir pris le temps de le faire je trouve votre commentaire sur mon blog. Je
trouve celà tout à fait étonnant. 


Ayant réfléchi à la question ce matin en buvant mon café, je me suis dit que compte-tenu des différents noms de lieux cités le long des chapitres déjà lus, je commencerai
par tracer un triangle avec Rethymno en haut, Sfakia à gauche et le mont Ida (Psiloritis) à droite...ce qui limite la zone d'investigation. (Voir notamment la fin du chapitre huit).  Je
n'ai pas du tout pensé à utiliser internet du fait que j'ai sous la main plusieurs cartes de Crète, je me suis dit qu'elles me seraient utiles pour accompagner ma lecture. A
l'heure où je vous réponds je n'ai toujours pas ouvert mes cartes...préférant vous répondre de suite... mais vous m'avez bien excité pour le faire dès ma réponse terminée. Dès que je trouve un
élément je fais un autre commentaire à la suite...et si vous le voulez bien collaborons dans cette recherche très ludique. Aussi interessé que vous par la poésie de cette histoire,
et ayant des amis sur place que je viste régulièrement, je suis bien décidé à faire tout mon possible pour mener cette recherche à son terme.  


Votre irruption à propos de cette question me rappelle par certains côtés, d'autres faits concernant l'oeuvre de Jean Raspail, à l'initiative de lecteurs, et par lesquels la
réalité finit par dépasser la fiction.



A


Bonjour, 
Tout d'abord, bravo pour ce blog. Je viens d'achever la lecture du livre de Prevelakis : absolument captivant. Quel souffle épique ! Quelqu'un sait-il où se situe Merovigli et le monastère des
Saints-Incorporels ? Après de nombreuses recherches sur le net, je ne trouve aucun endroit, près d'Amari, se nommant ainsi.


Merci d'avance de votre réponse