Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le Crétois (préface de Jacques de Lacretelle)

Publié le par Christocentrix

"Une mer mauvaise, couleur d'encre, que la houle remue sous un ciel d'orage; des masses montagneuses, noires aussi, qui ressemblent à des fortifications démantelées mais restées infranchissables; voilà comment l'approche de la Crète se présente le plus souvent au visiteur qui l'aborde en bateau. Je doute que ce voyageur, s'il a pris l'avion, fréquemment utilisé aujourd'hui, reçoive une impression très différente. La carrure du mont Ida doit lui paraître aussi farouche. Et si l'avion, décrivant un circuit au-dessus de l'île, lui permet de mieux distinguer ici et là, au centre des terres, une plaine cultivée ou une vallée ombreuse, il doit aussitôt après survoler des cols pierreux et stériles qui font penser à l'Afrique. Il n'y a pas de paliers dans les formes de ce sol. Rien n'est arrondi, rien n'est tracé mollement. On dirait que tout a surgi des entrailles de la terre par ruptures et par éclats.

Ah! que j'aime ces paysages qui font corps avec leur légende et semblent modelés par leurs dieux et leurs héros ! Ils expliquent l'Histoire, ils identifient l'homme. La nature, avec ses saisons contrastées, murmure là, à notre oreille, une grande chanson de geste qui remonte au fond des âges et qui  est tantôt complainte et tantôt cri de guerre. On voudrait mieux l'entendre. On interroge du regard l'habitant. Depuis combien de siècles a-t-il pris racine? Quels mythes survivent en lui? Quelles histoires l'ont bercé? Pourquoi serons-nous toujours pour lui l'étranger ?

 Tous ceux qui ont parcouru la Crète se sont posé ces questions. Les autres îles grecques ont un charme immédiatement sensible. Ce sont des escales jadis illustres, aujourd'hui vouées au calme et qui font les yeux doux quand on y débarque. « Les Cyclades, a dit Gobineau, sont un des endroits du monde où l'épithète de séduisant s'applique avec le plus de vérité ». Il les compare à de grandes dames qui ont eu des revers de fortune et les acceptent en souriant. Et les sujets qu'il en rapporte -Le Mouchoir rouge, Akrivie Phrangopoulo- se marient très bien à sa manière sceptique et nonchalante de conter.

 Impossible d'appliquer la même mesure à la Crète. Impossible de ne pas voir là une race à part, dure, aguerrie, indomptable, qu'il faut décrire à l'eau-forte. C'est ce que M. Pandélis Prévélakis a démontré irrésistiblement dans son ouvrage Le Crétois.  le-Cretois--photo-.jpg

Ayant eu besoin d'écrire un roman sur sa terre natale, il a compris que ce roman, il ne pourrait le faire vrai qu'en plongeant dans le passé et en rattachant ses personnages à l'épopée nationale. En Crète, la destinée humaine - naissance, amour et mort - est trop bien prise dans les mailles de l'Histoire pour que les sentiments individuels ne portent pas la marque de la violence et du sacrifice collectif. Le désir est une insurrection du coeur; la jalousie, une embuscade; le mariage, une sombre prise de voile; la mort, une résurrection dans la gloire.

Il y a mieux. Comme dans toutes les terres isolées et difficiles à soumettre totalement, le christianisme s'est implanté là en épousant certains rites antérieurs. Le même phénomène pourrait être observé dans d'autres îles, où la religion nouvelle n'a fait que recouvrir les superstitions et le fétichisme.

Le Crétois, habitant d'un univers à part, et portant à son sol un sentiment farouche de reconnaissance, a continué de vivre, après l'enseignement du Christ, dans une sorte de communauté pastorale avec les arbres et les bêtes, les montagnes et la mer. Il a poursuivi le dialogue. La mythologie s'est reformée en lui. On en trouvera la preuve dans la savante introduction de M. Jacques Lacarrière. Mais ce n'est pas l'âme tutoyante de François d'Assise. C'est une solidarité terrible qui n'admet pas l'offense.

C'est pourquoi, par exemple, le spectacle des forêts d'oliviers brûlés ou détruits par les Turcs devient un crime qui appelle la vengeance. Il y a communion entre la sève et le sang.De là aussi, à travers tout ce roman, une qualité singulière qui lui confère grandeur et beauté : la nature et le retour des saisons accompagnent en sourdine tous les actes de l'homme. Entre les cérémonies cosmiques qui nous entourent et ces événements que nous nommons naissance, baptême, enterrement, il y a une analogie à peine voilée. Les cérémonies s'enchaînent. Ainsi que le dit son traducteur, M. Prévélakis, tout au long de son roman, a dessiné « un Être dont les cycles et les rythmes ne sont, en somme, que l'image infinie et durable des cycles éphémères de l'homme ». Et le lecteur suit le récit, pénètre au coeur des personnages sous le regard de cet Être.

Mais qu'on ne s'y trompe pas; il ne s'agit pas d'un grossier panthéisme. Il y a, dans cette race qui nous est dépeinte, une flamme spirituelle qui la sauve d'un matérialisme inculte : l'idée de liberté. Cette aspiration se confond avec la foi. Toutes deux entremêlent leurs voeux et leurs prières, unissent leurs sacrifices. On ne sait laquelle va le plus haut ou enflamme davantage les coeurs.

Étonnante histoire et que l'Occident ne connaît pas assez, cette libération de la Grèce par sa religion. La guerre contre l'oppresseur est partie des couvents. Il faut avoir escaladé les Météores, en Thessalie, pour comprendre que chaque cellule fut, en son temps, une poudrière, et chaque veilleuse sous l'icône une lueur prête à guider la révolte.

Si la lutte pour l'indépendance de la Grèce continentale nous est néanmoins familière en

raison de la part que l'Europe y a prise, et aussi grâce aux images de nos poètes, les vicissitudes de la Crète moderne sont ignorées de la plupart des lecteurs français. Là encore, je les renvoie à l'introduction qui suit. Ils verront quelle déception profonde a été pour les Crétois ce Congrès de Londres qui, en 1829, libérait leur patrie sans rien changer à leur sort.

Durant plus d'un demi-siècle, le feu a couvé sur ce territoire, et M. Prévélakis n'a eu sans doute qu'à transcrire ses archives de famille pour retracer cette période tragique. En effet, de 1833 à 1896, six soulèvements éclatèrent.

Vais-je l'avouer à l'auteur, je n'ai pas été conquis seulement, en lisant son roman, par la puissance de ses dons littéraires, mais il a réveillé en moi le souvenir de ma « première guerre », celle dont on entend parler derrière les portes et que l'on fait en piquant des drapeaux sur l'atlas. En 1896, un enfant de diplomate qui habitait l'Orient ressentait très vivement l'horreur des massacres qui réprimaient l'insurrection crétoise. Ainsi ce n'était pas une vieille chanson! Un peuple pouvait encore mourir parce qu'il voulait être libre!

En Égypte, où j'étais alors, ces massacres bouleversaient la colonie grecque. Elle accusait les grandes Puissances de ne rien faire de peur que l'une d'elles n'en fît trop à son avantage. Ce qui était vrai, car l'entente fut longue à s'établir et pleine de méfiance. Cette guerre de Crète m'apprit ainsi l'hypocrisie de certains gouvernements et la dangereuse subtilité de leur diplomatie. Dans d'autres clans, en effet, on ne se gênait pas pour dire brutalement : « Maudits Crétois, qui viennent déranger nos calculs! L'Homme malade est condamné. Il n'y a qu'à patienter ». Comme j'écris ceci en 1957 et qu'un raisonnement identique vient de triompher en Méditerranée orientale, on m'accordera que mes premières réflexions sur les affaires de Crète ont été un bon apprentissage pour l'avenir!

L'auteur du Crétois - on le verra aux dernières pages de son livre - n'a pas voulu masquer les défauts de ses compatriotes. Défauts inhérents à leur vie difficile ou dus à ce bouillonnement de passions trop longtemps comprimées. Fiers de ce qu'ils sont, envoûtés par leur île, l'intransigeance est leur marque et il s'en faut de peu qu'au premier désaccord ils ne considèrent Athènes comme une rivale. De plus leur passé de rebelles les rend indociles ou irrespectueux. Ce n'est certainement pas en Crète que la monarchie compte ses plus nombreux partisans. On l'a bien vu lorsque, en 1935, Venizelos, protestant contre un nouveau gouvernement, fut accueilli en triomphateur dans son île et faillit proclamer la république.

C'est merveille que M. Prévélakis ait pu, dans Le Crétois, nous montrer ainsi tous les aspects d'un peuple : sentiments issus du terroir; héritage mystique, âme nationale, figure politique, relief dramatique, rien n'y manque. Il a même éclairé pour moi certaines survivances que l'Occident ne soupçonne pas chez le Grec actuel : la nostalgie presque religieuse de la puissance byzantine.

Quant à Jacques Lacarrière, (son traducteur), il a navigué dans cette belle prose comme Ulysse, évitant à la fois les récifs d'une traduction trop littérale et les dangereuses sirènes de l'adaptation.

 

Jacques de Lacretelle, de l'Académie française, 1957.

(préface de "le Crétois", de Pandélis Prévélakis, traduit en français par Jacques Lacarrière)

 

 

Commenter cet article