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Le Dieu fait homme (3) (fin)

Publié le par Christocentrix

Il nous reste maintenant une dernière source à inventorier, celle du témoignage rendu à Jésus par la communauté chrétienne primitive. Ce témoignage est celui qui fait le moins de difficulté. Il est en effet absolument évident. Le danger serait de ne considérer que lui. C'est ce que font certains représentants de « l'École des Formes », comme Dibelius ou Bultmann. Considérant à juste titre que le Nouveau Testament est le témoignage de la foi de la première communauté chrétienne, ils en concluent que la première communauté chrétienne a certainement reconnu dans le Christ le Fils de Dieu et le Seigneur. Mais ils ajoutent que les Évangiles nous font atteindre ce que les premiers chrétiens ont pensé de Jésus, non ce que Jésus a été ou ce qu'il a pensé de lui-même.

De cette attitude, nous pouvons conserver ce qu'elle contient de positif et chercher ce que le Nouveau Testament nous apprend de la foi de la communauté. Et ceci n'est pas sans importance. C'est ce que nous ferons dans ce dernier paragraphe. Mais en même temps la partie négative de la thèse dont nous parlons est inadmissible scientifiquement. En effet le caractère historique de la vie de Jésus apparaît comme incontestable, nous l'avons montré dans notre premier chapitre. Or l'affirmation par Jésus de sa divinité fait partie de cette trame historique incontestable, car sans elle le drame de sa vie, qui en est le principal, ne s'explique pas. Si donc les Evangiles nous montrent Jésus à travers la foi de l'Église primitive, ils nous montrent cependant Jésus tel qu'il a été dans sa réalité historique. Le témoignage de la foi de l'Église primitive vient donc compléter le témoignage que Jésus se rend à lui-même, mais il ne se substitue aucunement à celui-ci, et ne prend son sens que par lui.


De la foi de l'Eglise primitive, nous retiendrons le témoignage le plus important qui est celui de saint Paul. Nous sommes ici en effet en présence des textes les plus anciens du Nouveau Testament et les plus sûrement datés. Ils émanent d'ailleurs d'un homme qui a vu d'abord en Jésus le chef d'une secte hétérodoxe et qui en a été le persécuteur. Cet homme est un juif au sens le plus strict du mot : « je surpassais de beaucoup ceux de ma nation, étant à l'excès partisan des traditions de mes pères » (Gal., I, 14). Plus qu'à aucun autre par conséquent la seule idée de la divinisation d'une créature devait lui être intolérable. S'il a donc témoigné que Jésus de Nazareth était le Fils de Dieu, c'est qu'il y a été contraint par une évidence qui allait à contre-courant de toutes ses pentes psychologiques. Il représente donc en ce sens un témoin exceptionnel.


Or son témoignage est décisif. Pour Paul, Jésus de Nazareth est Dieu lui-même venu en ce monde. Ceci il l'exprime en quelque sorte à travers trois affirmations concentriques qui de l'oeuvre du Christ remontent à sa personne. Et c'est sans doute ce qui caractérise le témoignage de Paul. Il n'a pas connu le Christ dans son existence humaine. Il l'a rencontré en tant qu'événement divin venant bouleverser son existence. Le Christ lui est d'abord apparu dans son œuvre. C'est au caractère divin de cette oeuvre qu'il rend d'abord témoignage. Son témoignage diffère en cela de celui des témoins de la vie terrestre du Christ. Pour lui le Christ est d'abord le Christ ressuscité en qui se manifeste l'oeuvre rédemptrice de Dieu. Mais par ailleurs il affirme la rigoureuse continuité du Christ ressuscité qui lui est apparu sur le chemin de Damas et du Jésus de Nazareth, dont il persécutait les disciples. La parole du Christ qui lui est adressée exprime cette parole fondamentale : "Je suis Jésus que tu persécutes". (Act, 9, 5).

Le premier témoignage de Paul est qu'en Jésus une action proprement divine est accomplie. Il se situe en cela dans la continuité de la foi juive, qui est foi dans un Dieu qui intervient dans l'histoire humaine. Mais précisément son affirmation est qu'en Jésus une action divine intervient qui est l'action décisive de Dieu, celle qui constitue le salut du monde. Cette action divine, saint Paul la décrit dans une série d'expressions, qui en manifestent les divers aspects. C'est d'abord une justification : « Mais maintenant, sans la Loi, est manifestée une justice de Dieu à laquelle rendent témoignage la Loi et les Prophètes, justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient et qui sont justifiés gratuitement par sa grâce par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ » (Rom., 3, 21-24).

Ce passage est capital parce qu'il nous situe à l'origine même de l'affirmation paulinienne. Elle l'enracine en effet dans le judaïsme. La justice (tsédeq) est une notion capitale de l'Ancien Testament qui désigne un mode d'action proprement divin, par lequel Dieu opère irrévocablement l'accomplissement de ses promesses. Et l'objet de cette action divine est de constituer l'homme dans la justice, c'est-à-dire dans un état de sainteté qui le rend agréable à Dieu. Mais précisément cette question de la justification tenait une place capitale dans la théologie juive du temps de saint Paul. Contre les pharisiens de son temps, le Maître de Justice (essenien) affirmait déjà que l'homme est par lui-même radicalement corrompu et que Dieu seul peut le constituer en état de justice. Mais précisément il appelait cette justice et gémissait sous le poids de son péché. Le IVè Livre d'Esdras nous montre de même l'humanité sous le péché du fait de la faute d'Adam et la justice impossible à l'homme.

C'est dans cette perspective que se situe l'affirmation de saint Paul : « Tous sont pécheurs et ont besoin de la grâce de Dieu » (Rom., 3, 23). L'humanité tout entière est donc privée de la justice et incapable de se la procurer. Elle est tout entière sous le péché. Or précisément ce qui est accompli en Jésus, c'est une action de Dieu conférant la justice, action absolument libre et gratuite, décision proprement divine, qui arrache l'homme à la situation désespérée dans laquelle il se trouvait. Cette action est opérée en Jésus-Christ. Et la condition pour en bénéficier est donc de croire en Jésus-Christ, ce qui signifie à la fois croire au témoignage de Jésus-Christ, mais aussi croire à l'objet de ce témoignage, qui est aussi Jésus-Christ, en tant qu'il est lui-même cette action divine qui opère la justice par son incarnation, sa passion et sa résurrection : « Dieu a manifesté sa justice dans le temps présent de manière à être reconnu juste et justifiant celui qui croit » (Rom., 3, 26).


Cette action justifiante de Dieu est commentée par des expressions qui en découvrent les diverses modalités. C'est une rédemption. L'expression apparaît déjà dans l'Ancien Testament pour désigner l'action de Dieu, en tant qu'il libère d'une situation désespérée. Elle désigne en particulier la façon dont Dieu, par sa seule puissance, a libéré le peuple captif de l'Egypte, en ouvrant devant lui les flots de la Mer (Deut., 7, 8). « Seigneur Iahweh, vous avez délivré le peuple par votre grandeur, vous l'avez fait sortir d'Egypte par votre main puissante » (Deut., 9, 29). C'est donc une oeuvre analogue qui est accomplie en Jésus-Christ. Mais elle se situe à un niveau beaucoup plus essentiel. Elle implique que l'humanité est en état de captivité : « Nous étions esclaves du péché » (Rom., 6, 7). De cette captivité, aucune force humaine ne pouvait nous libérer. Mais Dieu par sa main puissante a opéré cette libération. Jésus-Christ est cette action libératrice. Et elle s'accomplit dans le sang de sa croix, ce qui marque que l'humanité du Christ est l'instrument par lequel s'opère l'action divine.

Mais cette action divine est aussi communication effective de la justice, c'est-à-dire de la sainteté : « Vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de Notre Dieu » (I Cor., 6, 11). La sainteté est dans l'Ancien Testament, en particulier depuis Isaïe, le terme qui définit la vie de Dieu dans ce qui la distingue absolument de la vie de la créature. Dieu est le Saint. Sanctifier voudra donc dire communiquer la vie de Dieu, ce que lui seul peut faire et qui est l'action divine par excellence. Et cette sanctification est précisément le salut, car celui-ci consiste à soustraire l'homme à la mort spirituelle qu'est le péché et à lui communiquer la vie spirituelle, qui est la vie même de Dieu. La sanctification est donc le don de la vie de l'Esprit, qui fait de l'homme un vivant spirituel. Et ceci est proprement l'oeuvre que la puissance de Dieu opère seule.

La sanctification marque l'action divine vivifiant les âmes. Mais l'action vivifiante accomplie dans le Christ touche aussi l'homme dans son corps. Celui-ci est mort, dans la mesure où il est mortel, c'est-à-dire où il est lié à la misère de la condition biologique. Dans le Christ, l'action de Dieu vient pénétrer ce corps mortel des énergies divines et lui communique un mode de vie incorruptible. Ceci, l'action de Dieu l'a opéré d'abord dans l'humanité mortelle du Christ lui-même. C'est pourquoi la résurrection du Christ est pour saint Paul la charnière même de la foi : « Si le Christ n'est pas ressuscité des morts, notre prédication est vaine, vaine aussi notre foi..., vous êtes encore dans vos péchés » (I Cor., 15, 15). On voit bien ici comment le témoignage de saint Paul porte premièrement sur les actions divines accomplies dans le Christ. Cette résurrection, qui a d'abord atteint l'humanité du Christ, atteindra aussi eschatologiquement tout homme qui aura cru. Ainsi la justice de Dieu aura accompli pleinement son oeuvre divinisante.

Dans cette première série de témoignages, saint Paul affirme qu'en Jésus-Christ l'action divine décisive est intervenue, qu'il constitue l'événement essentiel de l'histoire sainte. En ceci sa théologie se situe dans le prolongement de l'Ancien Testament, qui témoignait d'actions divines et annonçait une action eschatologique de Dieu qui serait l'action décisive. Mais à un second niveau, Paul montre comment cette action divine n'est pas seulement une action de Dieu, mais qu'elle est participation à la vie du Fils de Dieu et qu'ainsi c'est en tant qu'il est le Fils de Dieu que le Christ opère en nous la participation à sa vie. En d'autres termes, il ne s'agit pas seulement de communiquer la vie divine, mais de communiquer la vie du Fils de Dieu. Et c'est par conséquent en étant unis avec le Fils de Dieu que les hommes réalisent le dessein de Dieu. Ceci est la doctrine paulinienne de l'adoption, où le rôle personnel du Fils de Dieu prend le pas sur l'action de Dieu envisagée de façon générale.

Un premier passage montre le lien de ce thème et de celui de la justice : « Ceux qu'il a connus d'avance, Dieu les a prédestinés à être à l'image de son Fils, afin que le Fils soit le premier-né d'un grand nombre de frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés  » (Rom., 8, 29-30). Ici les étapes des actions divines opérées dans le Christ se déploient : appel, justification, glorification sont les moments successifs d'un dessein éternel dont le terme est l'adoption, puisque son objet est de faire du chrétien l'image du Fils, c'est-à-dire de le mettre en possession, par un don absolument gratuit et inouï, des privilèges divins que le Fils possède par nature. La doctrine de l'adoption ajoute cet aspect trinitaire spécifique du Nouveau Testament et où la personne du Verbe incarné se trouve être constituée au centre du dessein de Dieu.

Cette doctrine est développée davantage dans l'Epître aux Ephésiens, où le terme d'adoption apparaît explicitement et où la fonction de l'humanité individuelle assumée par le Fils de Dieu prend son caractère central : « C'est dans le Christ que Dieu nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables devant Lui, nous ayant, dans son amour, prédestinés à être ses fils adoptifs en Jésus-Christ, selon sa libre décision en faisant ainsi éclater la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son Fils bien-aimé » (Eph., I, 4). Le centre du dessein de Dieu devient ainsi la personne même du Christ, Fils de Dieu. C'est en Lui d'abord qu'est réalisée l'oeuvre de Dieu qui unit la nature divine à la nature humaine. C'est en Lui que nous avons « la rédemption acquise par son sang, la rémission des péchés » (I, 7). Et le dessein de Dieu sera ainsi de nous faire participer par la foi à ce qui a d'abord été réalisé dans sa personne.

Cette participation à la vie du Fils est donnée par le don de l'Esprit, qui seul peut opérer l'oeuvre divine de l'adoption, étant Dieu lui-même : « Lorsque est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, né sous la Loi, afin d'affranchir ceux qui étaient sous la Loi pour nous conférer l'adoption. Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans vos coeurs l'Esprit de son Fils lequel crie : Abba, Père » (Gal., 4, 4-6). Le don de l'Esprit ne communique pas seulement l'incorruptibilité, il fait participer proprement à la vie du Fils. Il introduit donc l'homme dans la sphère de la Trinité. Désormais l'homme n'est plus seulement sur le plan de la servitude, qui est celui de la créature, il peut être avec Dieu comme avec un Père, en tant qu'il est uni au Fils unique : « Vous n'avez point reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d'adoption en qui nous crions : Abba, Père » (Rom., 8, 15).

Dans un troisième moment enfin, saint Paul élargit ses perspectives. Il ne montre plus seulement le rôle de la personne du Fils dans le mystère de l'adoption, mais il montre son mystère comme constituant le centre même du dessein divin. Ceci apparaît d'abord dans un texte capital de l'Épître aux Philippiens où Paul montre le Christ, existant dans la condition de Dieu et possédant l'égalité avec Dieu, s'anéantissant en prenant la condition humaine dans son état de déchéance et exalté par suite par Dieu qui lui donne le nom qui est au-dessus de tout nom (Phil., 2 .5-9). Le Christ apparaît ainsi, comme nous l'avons déjà vu dans saint Jean, dans les états successifs de son mystère : d'abord comme préexistant dans sa condition divine et possédant en plénitude la nature divine; ensuite comme venant chercher la nature humaine dans son état de déchéance et prenant ainsi la forme d'esclave; enfin glorifié dans cette même nature qui, par l'Ascension, est exaltée au-dessus de toute créature dans la sphère même de la divinité transcendante.

L'humanité du Christ devient le centre de la vision de Paul. C'est elle qui est contemplée dans ses états successifs. Et c'est en elle d'abord que s'accomplit le dessein de Dieu. C'est en effet d'abord et principalement par elle que la fin de la création, la gloire de Dieu est atteinte : en se faisant obéissant jusqu'à la mort, le Christ, par sa volonté humaine, rend à Dieu une gloire parfaite et est ainsi constitué par son humanité grand-prêtre de la création tout entière. Il offre à Dieu l'action sacerdotale parfaite. C'est ce caractère sacerdotal de la Personne du Christ que l'Épître aux Hébreux développera, en montrant dans le Christ le Grand-prêtre selon l'ordre de Melchisédech. Et d'autre part c'est dans et par l'humanité du Christ qu'est atteinte l'autre fin de la création qui est la divinisation de l'homme, puisque, le Père donne au Christ le nom qui est au-dessus de tout nom en introduisant son humanité dans la gloire divine, d'où elle irradiera cette gloire sur le reste de l'humanité.

Dans l'Épître aux Colossiens, Paul donne à ce rôle du Christ une dimension cosmique. Il le montre comme exerçant d'abord sa mission dans la création du monde : « Il est l'image du Dieu invisible, né avant toute créature; car c'est en Lui que toutes choses ont été créées, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les choses visibles et les invisibles, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances; tout a été créé par Lui et pour Lui. Il est, Lui, avant toutes choses. Et toutes choses subsistent en Lui » (Col., I, 15-16). Ici Paul rejoint le Prologue de saint Jean : « En lui tout a été fait. » Il éclaire le mystère du Christ en lui donnant un titre que l'Ancien Testament donnait à la Sagesse de Dieu, qui est « son image » (Sag., 7, 26). L'Epître aux Hébreux utilisera des expressions analogues : « Il est le rayonnement de la gloire de Dieu, l'empreinte de sa substance (Sag., 2, 26), qui soutient toutes choses par sa parole toute-puissante » (I, 3).

On peut dire qu'ici l'affirmation du Nouveau Testament atteint son raccourci le plus vertigineux. Elle pose en effet que celui qui est mort sur la croix est celui qui soutient toutes choses dans l'existence. Les Pères de l'Eglise développeront ce contraste dans leurs Homélies Pascales. Nous lisons dans celle de Méliton de Sardes, au Second Siècle : « Celui qui a suspendu la terre est suspendu (au bois). Celui qui a fixé les cieux est fixé (à la croix). Celui qui a affermi l'univers est affermi sur le bois » (96; Lohse, p. 34). Le Christ apparaît comme le Fils de Dieu préexistant. Mais il apparaît aussi comme ayant une relation particulière à la création. C'est par Lui que tout a été fait et elle lui appartient donc à un titre particulier. L'histoire sainte s'élargit ainsi aux dimensions de l'histoire cosmique. Elle embrasse non seulement l'humanité, mais les Dominations et les Puissances. Et du même coup l'événement du Christ prend sa portée cosmique. Il ne concerne plus seulement l'humanité, mais aussi les Principautés et les Puissances.

C'est ce que montre la suite du texte de Paul. C'est le même Fils de Dieu, qui a créé le monde et à qui le monde appartient, qui vient dans l'Incarnation ressaisir ce monde et qui l'instaure dans sa condition définitive, réalisant ainsi le dessein de Dieu : « Il est la tête du corps de l'Eglise, lui qui est le principe, le premier-né d'entre les morts, afin qu'en toutes choses il tienne, Lui, la première place. Car Dieu a voulu que toute plénitude habitât en Lui. Et il a voulu par Lui réconcilier toutes choses avec Lui-même, celles qui sont sur la terre et celles qui sont dans le ciel, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col., I, 18-19). Ainsi l'action du Christ dans sa Passion atteint la totalité de l'Univers. Elle le réconcilie avec Dieu et du même coup rétablit son unité. Et l'humanité glorifiée du Christ est constituée ainsi sommet et centre de cet univers, couronnement de la création de Dieu. Tout est non seulement «par Lui », mais « pour Lui ».


Cette enquête sur le Nouveau Testament nous met en possession de trois données qui ne peuvent être sérieusement contestées. Jésus de Nazareth, personnage dont l'existence historique est aussi sûrement attestée que celle de Socrate ou de César, a manifesté par tout son comportement qu'il se reconnaissait une autorité et des pouvoirs proprement divins, a explicitement affirmé qu'il appartenait à un ordre de réalité autre que celui de ce monde et qu'il partageait en plénitude la nature et les attributs du Père, a été reconnu comme Fils de Dieu et Dieu lui-même par des hommes qui étaient ses contemporains et que tout prédisposait à voir dans une affirmation de cet ordre le plus inacceptable des blasphèmes.

Ceci n'enlève à ces affirmations rien de ce qu'elles ont d'absolument insolite et d'humainement impossible. La seule réaction d'un esprit lucide doit être d'abord de les récuser tant qu'il n'en a pas reconnu les titres. Rien ne serait plus contraire à la nature même de l'affirmation du Christ que d'y voir quelque chose qui va de soi. Et cependant il faut reconnaître que cette affirmation se présente dans un ensemble de garanties, avec une unité et une continuité qui font qu'il est impossible de l'éliminer et que depuis deux mille ans elle pose à tout homme une question décisive, la question décisive. Et il est finalement impossible, si on l'examine sérieusement, de ne pas reconnaître qu'elle constitue une donnée d'une nature unique, irréductible à toute explication rationnelle et qu'il est légitime de reconnaître malgré son invraisemblance. Elle ne se présente pas toutefois sans références. Et ce sont ces références que nous avons maintenant à considérer".
                                                                              (matière des chapitres suivants...)...


               Cardinal Jean Daniélou. (extraits de "Approches du Christ", Grasset, 1960.



Pour des raisons techniques, il ne m'a pas été possible de conserver les mots en grec...Le texte renvoie à quelques notes et à la bibliographie suivante :

L. de GRANDMAISON : La personne de Jésus et ses témoins, Beauchesne, 1957.

K.-L. SCHMIDT : Le problème du christianisme primitif, Leroux, 1938.

O. CULLMANN : Christ et le temps, Delachaux, 1947.

L. CERFAUX : Le Christ dans la théologie de saint Paul, Le Cerf, 1951.

J. DUPONT : Essai sur la christologie de saint Jean, Desclée, 1951.

J. DANIELOU : Platonisme et théologie mystique, Aubier, 1944, 1953.

J. DANIELOU : Les manuscrits de la Mer Morte et les origines du christianisme, Orante, 1958, 1995.
J. DANIELOU : Dieu et nous, Grasset, 1956. 1963.

 

 

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christocentrix 10/03/2010 20:20



Afin d'être fidèle à la pensée de l'auteur, il me paraît préférable de reproduire son Avant-propos:

Le dessein de ce petit livre demande à être brièvement justifié. Il paraîtrait au premier abord qu'il traite à la fois de sujets hétérogènes et qui relèvent de disciplines différentes. On y
passe successivement de l'éxégèse à la théologie dogmatique, de la théologie biblique à la spiritualité. Ce mélange des genres risque de déconcerter le lecteur. Mais c'est précisément ce qui
constitue l'intention du livre. Il vise à briser les cloisons qui, sous le prétexte légitime de distinguer les méthodes, aboutissent en fait à diviser l'objet même sur lequel elles
s'exercent.


Précisons notre pensée. Les historiens s'efforcent de reconstituer la vie de Jésus et de la replacer dans son cadre historique, mais en laissant de côté tout élément surnaturel, comme étranger à
leur méthode. A ce Jésus de l'histoire on oppose le Jésus de la foi, celui dont la rencontre actuelle est un événement décisif de la vie personnelle. Ou encore dans une autre perspective, on
reconnaît l'existence dans la vie de Jésus d'interventions divines éminentes. Mais on refuse de reconnaître des interventions analogues dans les sacrements de l'Eglise ou les événements
intérieurs des âmes. Et finalement la diversité de ces approches finit par morceler le Christ lui-méme, dont chacun ne retient que l'aspect qui correspond à sa visée.Or, c'est précisément ces
séparations dont ce livre est la contestation. Faire un portrait purement humain de Jésus, en ne retenant que les gestes de son humanité durant son existence terrestre n'est pas seulement une
abstraction, mais une trahison. Et inversement faire bon marché du Christ de l'histoire pour n'attacher d'importance qu'à l'expérience existentielle de la rencontre du Christ, c'est ultimement
mettre en question l'objectivité historique de l'Incarnation elle-même. Et certes il est plus facile de distinguer un jésus empirique et un Jésus nouménal, qu'on s'attache d'ailleurs à l'un ou à
l'autre. Mais c'est précisément évacuer par là-même le scandale de l'Incarnation.


En réalité, le jésus de l'histoire est déjà le Seigneur de la foi, comme le Seigneur de la foi est encore le Jésus de l'histoire. Il y a une rigoureuse continuité entre le Verbe de Dieu créateur,
la Sagesse qui assistait les prophètes, l'enfant de Bethléhem, le crucifié du Golgotha, le Christ de gloire présent dans l'Eucharistie, le Maître intérieur qui instruit les saints. Il ne s'agit,
selon le mot de Bérulle, que des divers états du Verbe incarné. C'est un même Verbe de Dieu qui est au commencement, qui reviendra à la fin et qui remplit tout l'intervalle.
De cette richesse insondable du Christ, qui surpasse toute science, nous ne voulons du moins rien perdre de ce qui nous aidera à saisir quelque chose. Et c'est ici que prennent légitimement leur
place la diversité des approches et des méthodes. Tout nous est précieux de ce qui peut nous aider à mieux connaître celui dont la connaissance est la seule nécessaire. Nous écouterons ainsi
successivement les historiens et les théologiens, les exégètes et les mystiques. Et c'est la complé-mentarité de leurs vues qui nous aidera à entrevoir la plénitude du Christ.
C'est dire que le but de cet ouvrage est d'être une sorte de Somme. Mais il est clair aussi dès lors que dans chaque discipline particulière il ne peut qu'indiquer des directions. Celui qui
voudra approfondir telle question ou trouver les justifications ultimes de telle affirmation devra se référer à des ouvrages plus détaillés. C'est à faciliter cette recherche que visent les
bibliographies placées à la fin de chaque chapitre et qui donnent quelques indications de lecture possibles. L'ouvrage en somme reprend, à propos d'un autre sujet, le dessein qui était celui de «
Dieu et nous ». JEAN DANIÉLOU