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Le Dieu-Homme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

Une des plus belles liturgies de l'Eglise ancienne, due, pour une grande part, à saint Basile de Césarée, évoque ainsi l'histoire du salut : "Tu as visité (l'humanité) de bien des manières, dans la tendresse de ton coeur : tu as envoyé les prophètes, tu as réalisé de puissantes merveilles par les saints qui, de génération en génération, te furent proches... Tu nous a donné le secours de la Loi. Tu as commis des anges à notre garde. Et quand vint la plénitude des temps, tu nous as parlé par ton propre Fils..."

Ainsi il n'est pas de culture, de religion, qui n'ait reçu et n'exprime une « visite du Verbe ». Maxime le Confesseur distingue trois degrés dans l' « incorporation » de celui-ci : en premier lieu, l'existence même du cosmos compris comme une théophanie, et l'on sait que les religions archaïques se fondent sur ce symbolisme accueilli comme le médiateur de la plus profonde intériorité ; en second lieu, la révélation du Dieu personnel, qui suscite l'histoire, et l'incorporation du Verbe dans la Loi, dans une Ecriture sacrée. Enfin, l'incarnation personnelle du Verbe qui achève de donner sens à ses incorporations cosmique et scripturaire, délivrant la première de la tentation d'absorber le « Soi » dans un divin impersonnel, la seconde de la tentation de séparer sans communion possible Dieu et l'homme. Car Dieu et l'homme en Christ, pour citer le IVème concile oecuménique, se sont unis « sans confusion ni changement », mais aussi « sans division ni séparation ». Et les énergies divines que réverbèrent les êtres et les choses ne mènent pas à un divin anonyme, mais au visage du Christ transfiguré...

"Le Verbe se concentre et prend corps".

Cela peut s'entendre d'abord en ce sens [...] qu'il a daigné, par sa venue dans la chair, se concentrer pour prendre un corps et nous enseigner en notre langue humaine et par des paraboles, la connaissance, qui dépasse tout langage, des choses saintes et cachées... Cela peut s'entendre aussi du fait que, pour l'amour de nous, il se cache mystérieusement dans les essences spirituelles des êtres créés comme en autant de lettres, présent en chacune totalement et avec toute sa plénitude [...] En tout le divers est caché celui qui est un et éternellement identique, dans les choses composées celui qui est simple et sans parties, en celles qui ont dû un jour commencer celui qui n'a pas de commencement, dans le visible celui qui est invisible, dans le tangible, celui qui est intangible.[...] Cela peut s'entendre enfin du fait que par amour pour nous qui sommes lents à comprendre, il a daigné s'exprimer dans les lettres, les syllabes et les sons de l'Écriture, pour nous entraîner à sa suite et nous unir en esprit. MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1285-1288).

Jésus révèle en plénitude le mystère du Dieu vivant. "Il n'y a qu'un seul Dieu, manifesté par Jésus-Christ son Fils qui est son Verbe sorti du Silence...IGNACE D'ANTIOCHE, Lettre aux Magnésiens, 8, 2 (SC n° 10, p. 102).

Dieu, en Christ, vient chercher l'humanité, la « brebis perdue » de la parabole évangélique, jusque dans les « profondeurs de la terre », expression d'une finitude devenue opaque et révoltée, ensevelie dans le néant. « Le Seigneur nous a donné un signe dans les profondeurs et dans les hauteurs » (Is 7, 14 et 11), sans que l'homme osât l'espérer. Comment aurait-il pu s'attendre à voir une vierge enfanter un fils, à voir dans ce Fils un « Dieu avec nous » qui descendrait dans les profondeurs de la terre pour chercher la brebis perdue, c'est-à-dire la créature qu'il avait modelée, et remonterait ensuite pour présenter à son Père cet « homme » (-humanité) ainsi retrouvé. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 3 (SC n° 211, p. 380).

Un texte judéo-chrétien du IIème siècle, attribué à Salomon selon une pratique alors banale dans le monde juif, exprime admirablement la « kénose » du Dieu incarné et crucifié. Le mot kénose vient du verbe ékénôsen, employé par Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Le Christ Jésus ékénôsen - s'est dépouillé, humilié, évidé - en prenant la condition de l'esclave, en devenant semblable aux hommes » (Phil. 2, 7). Jésus nous révèle le visage humain de Dieu, un Dieu qui « s'évide » par folie d'amour pour que je l'accepte en toute liberté et que je trouve en lui l'espace de ma liberté.

"Son amour pour moi a humilié sa grandeur.

Il s'est fait semblable à moi pour que je le reçoive,

il s'est fait semblable à moi pour que je le revête.

Je n'ai pas eu peur en le voyant

car il est pour moi miséricorde.

Il a pris ma nature pour que je le comprenne,

mon visage pour que je ne me détourne pas de lui.

Odes de Salomon, 7 (The Odes and Psalms of Salomon. Ed. R. Harris and A. Mingana. H, p. 240-241).

Le but de l'Incarnation, c'est d'établir une pleine communion entre Dieu et l'homme, pour que l'homme trouve en Christ l'adoption et i immortalité, ce que les Pères nomment souvent la « déification »: non pas évacuation de l'humain mais sa plénitude dans la Vie divine, car l'homme n'est vraiment homme qu'en Dieu.

"Comment l'homme irait-il à Dieu, si Dieu n'était venu à l'homme ? Comment l'homme se libérerait-il de sa naissance de mort s'il n'était régénéré selon la foi par une naissance nouvelle donnée généreusement par Dieu, grâce celle qui se fit du sein de la Vierge? IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 33, 4 (SC n° 100 bis, p. 810-812).

"C'est là la raison pour laquelle le Verbe de Dieu s'est fait chair, et le Fils de Dieu fils de l'homme : pour que l'homme entre en communion avec le Verbe de Dieu, et que, recevant l'adoption, il devienne Fils de Dieu. Nous ne pouvions en effet participer à l'immortalité sans une union étroite avec l'Immortel. Comment aurions-nous pu nous unir à l'immortalité si elle ne s'était pas fait ce que nous sommes, afin que l'être mortel soit absorbé par elle, et qu'ainsi nous soyons adoptés et devenions fils de Dieu? IRENEE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 1 (SC n° 211, p. 374).

En Jésus, cependant, le mystère est à la fois dévoilé et voilé. Le Dieu inaccessible, parce qu'il se révèle dans le Crucifié, est par là même un Dieu caché, incompréhensible, qui déconcerte nos définitions et nos attentes. La véritable approche « apophatique » ( l'apophase désigne la « montée » vers le mystère) ne réside pas seulement, comme on l'imagine souvent, dans la seule théologie négative : celle-ci n'a d'autre but que de nous ouvrir à une rencontre, à une révélation, et c'est cette révélation même, où la gloire est inséparable de la kénose, qui est proprement impensable. L'apophase tient donc dans l'antinomie, dans l'identité écartelée de l'Abîme et de la Croix, du Dieu inaccessible et de l'Homme de douleurs, manifestation presque « folle » de l'amour de Dieu pour l'homme, sollicitation humble et discète de notre propre amour...

"Il n'a pas été envoyé seulement pour être reconnu, mais aussi pour demeurer caché." ORIGÈNE, Contre Celse, 2, 67 (PG 11, 901).

"Par l'amour du Christ pour les hommes [...], le Suressentiel a renoncé à son mystère, il s'est manifesté à nous en assumant l'humanité. Cependant, malgré cette manifestation - ou plutôt, pour parler un langage plus divin - au coeur même de cette manifestation - il n'en garde pas moins tout son mystère. Car le mystère de Jésus est resté caché. Tel qu'il est en lui-même, aucune raison ni aucune intelligence n'en sont venues à bout. De quelque façon qu'on le comprenne, il demeure inconnaissable". DENYS L'ARÉOPAGITE, Lettre 3, A Gaios (PG 3, 1069).

L'Incarnation est « un mystère plus inconcevable encore que tout autre. En s'incarnant Dieu ne se fait comprendre qu'en apparaissant encore plus incompréhensible. Il reste caché [...] dans cette manifestation même. Même exprimé, c'est toujours l'inconnu ». MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1048-1049).

Il faut replacer l'Incarnation dans le dynamisme global de la création. La déviance de l'homme l'a certes transformée en « rédemption » tragique, mais l'Incarnation reste avant tout l'accomplissement du dessein originel de Dieu, la grande synthèse, en Christ, du divin, de l'humain et du cosmique. « En lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les invisibles... Tout a été créé par lui et pour lui. Il est antérieur à tout et tout subsiste en lui... » (Col. 1, 16-17).

"Le Christ : C'est le grand mystère caché, la fin bienheureuse, le but pour lequel tout fut créé... C'est le regard fixé sur ce but que Dieu a appelé les choses à l'existence. C'est la limite à laquelle tendent la Providence et les choses qui sont sous sa garde, et où les créatures accomplissent leur retour en Dieu. C'est le mystère qui circonscrit tous les âges. [...] Car c'est pour le Christ, pour son mystère, que tous les âges existent et tout ce qu'ils contiennent. Dans le Christ ils ont reçu leur principe et leur fin. Cette synthèse était prédéterminée à l'origine : synthèse de la limite et de l'illimité, de la mesure avec le sans mesure, du borné avec le sans borne, du Créateur avec la créature, du repos avec le mouvement. Quand vint la plénitude des temps, cette synthèse fut visible dans le Christ, apportant l'accomplissement des desseins de Dieu". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 612).

Tout existe en effet dans un immense mouvement d'incarnation qui tend au Christ et s'accomplit en lui.

"Que Dieu ait revêtu notre nature, c'est un fait qui ne présente rien l'étrange ni d'insensé pour les esprits qui ne se font pas de la réalité une idée trop mesquine. Qui serait assez faible d'esprit pour ne pas croire, en considérant l'univers, que Dieu est tout : qu'il se revêt de l'univers et, en même temps, le contient et y réside? Ce qui existe dépend de Celui qui existe et rien ne peut exister qui ne possède l'existence dans le sein de Celui qui est.

Si donc tout est en lui, et s'il est dans tout, pourquoi rougir de la foi qui nous enseigne que Dieu a pris un jour naissance dans la condition humaine, lui qui, même aujourd'hui, existe en l'homme?

En effet, si la présence de Dieu en nous ne prend pas ici la même forme que là, on s'accorde cependant à reconnaître que maintenant comme alors, il est également en nous. Aujourd'hui, il est mêlé à nous en tant qu'il maintient la création dans l'existence. Alors, il s'est mélangé à notre être pour le déifier à son contact, après l'avoir arraché à la mort. [...] Car sa résurrection devient pour la race mortelle le principe du retour à la vie immortelle". GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 25 (PG 45, 65-68).

Et c'est pourquoi : "le mystère de l'Incarnation du Verbe contient en soi tout le sens des énigmes et des symboles de l'Écriture, toute la signification des créatures visibles et invisibles. Celui qui connaît le mystère de la croix et du tombeau connaît le sens des choses. Celui qui est initié à la signification cachée de la résurrection connaît le but pour lequel Dieu dès le commencement créa le tout". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1360).

L'Incarnation est donc aussi le fruit d'une longue histoire, d'une longue maturation charnelle, terrienne. Dans cette perspective, un Irénée de Lyon, au IIème siècle, a élaboré une véritable théologie de l'histoire, immense rythme d'alliances successives (avec Adam, Noé, Abraham, Moïse...) à travers lesquelles l'homme fait l'épreuve de sa liberté, à travers lesquelles un « reste » de plus en plus restreint intériorise et universalise son attente, jusqu'à ce que le oui indispensable d'une femme, Marie, permette enfin l'union plénière du divin et de l'humain. Aujourd'hui aussi l'histoire continue, la Vie est offerte, non imposée. Aujourd'hui aussi, l'homme, dans les titanismes de la modernité, a voulu « voir disparaître, avant même d'être adulte », toute différence entre Dieu et lui. C'est seulement par la patience des saints, par leur communion lentement tissée, que se fait maintenant le passage du Dieu-homme au Dieu-humanité.

"Ils sont donc tout à fait déraisonnables, ceux qui n'attendent pas le temps de la croissance. [...] Dans leur ignorance de Dieu et d'eux-mêmes, ces insatiables et ces ingrats [...], avant même d'être adultes, voudraient [...] voir disparaître toute différence entre le Dieu incréé et l'homme à peine créé [...].Il fallait que d'abord la création apparût, et que plus tard seulement ce qui est mortel fût vaincu et englouti par l'immortalité et que l'homme devînt pleinement à l'image et à la ressemblance de Dieu, après avoir librement découvert le bien et le mal. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 38, 4 (SC n° 1006's, p. 956-958)

La Nativité apparaît ainsi comme une re-création secrète. L'origine assumée, restaurée, tout désormais tend vers l'ultime, déjà présent au coeur de l'histoire, comme un germe de feu. Le Christ révèle pleinement à l'homme, l'homme trouve pleinement en Christ, cette « image de Dieu » qui le fonde, l'aimante, et qu'il lui appartient maintenant de transformer en « ressemblance ». Le texte que voici, de Grégoire de Nysse, s'achève sur l'évocation de la crèche où reposent, de part et d'autre du Logos incarné, les animaux alogoï, c'est-à-dire qui n'ont pas l'usage de la parole, l'intelligence du sens. C'est l'univers entier, disait Origène, qui est un logos alogos, un sens non dit, par là enfermé dans l'absurde. L'incarnation du Logos, du Sens, révèle pleinement celui-ci.

"Moi aussi je proclamerai la grandeur de cette journée : l'immatériel s'incarne, le Verbe se fait chair, l'invisible se fait voir, l'impalpable peut être touché, l'intemporel commence, le Fils de Dieu devient le Fils de l'homme : c'est Jésus-Christ, toujours le même, hier, aujourd'hui et dans les siècles. [...] Voilà la solennité que nous célébrons aujourd'hui : l'arrivée de Dieu chez les hommes, pour que nous allions à Dieu ou plutôt - ce qui est plus exact - pour que nous revenions à lui ; afin que, dépouillant le vieil homme, nous revêtions le nouveau et que, de même que nous sommes morts en Adam, ainsi nous vivions dans le Christ, nous naissions avec lui, nous ressuscitions avec lui. [...] Miracle non de la création mais bien de la re-création. [...] Car cette fête est mon achèvement, mon retour à l'état premier, à l'Adam originel. [...] Révère la Nativité qui te délivre des liens du mal. Honore cette petite Bethléem qui te rend le paradis. Vénère cette crèche : grâce à elle, toi privé de sens (de logos), tu es nourri par le Sens divin, le Logos divin lui-même. GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 38, Pour la Noël (PG 36, 664-665).

Célébrer la naissance du Verbe dans la chair, c'est glorifier inséparablement Marie, la « Mère de Dieu ». L'hymne syriaque qu'on va lire accumule les paradoxes, selon l' « antinomie apophatique » que nous décelions tout à l'heure : ici celle du Dieu créateur et d'un tout petit enfant...

"Bienheureuse est-elle : elle a reçu l'Esprit qui la rendit immaculée. Elle est devenue le temple où habite le Fils des célestes hauteurs [...].Bienheureuse est-elle : par elle fut restaurée la race d'Adam, furent ramenés ceux qui avaient quitté la maison du Père.[... ] Bienheureuse est-elle : les limites de son corps ont contenu l'Illimité qui remplit les cieux sans qu'ils puissent le circonscrire. Bienheureuse est-elle : en donnant notre vie à l'Ancêtre commun qui engendra Adam, elle renouvela les créatures abîmées. Bienheureuse est-elle : elle donna le sein à celui qui déchaîne les flots de la mer. Bienheureuse est-elle : elle a porté le géant puissant qui porte le monde, elle l'a embrassé et couvert de caresses. Bienheureuse est-elle : elle a suscité aux prisonniers un libérateur qui maîtrisa leur geôlier. Bienheureuse est-elle : ses lèvres ont touché celui dont le brasier fait reculer les anges de feu. Bienheureuse est-elle : elle a nourri de son lait celui qui donne vie à tous les mondes. Bienheureuse est-elle : car tous les saints doivent à son Fils leur bonheur. Béni est le Saint de Dieu qui a germé de toi". JACQUES DE SAROUG, Hymne à la Mère de Dieu (Bickell I, p. 246).

La virginité de la Mère de Dieu ne disqualifie pas l'éros, elle le délivre. Les hommes ont toujours su - les mythes les plus anciens l'attestent - que l'amour est inséparable de la mort. Eros et thanatos. La maternité vierge, la virginité féconde de Marie signifient l'intervention libératrice de la transcendance pour arracher l'amour à la mort, combler ainsi, germinativement, l'attente de l'humanité et du cosmos, amorcer la transfiguration universelle. Nous naissons pour mourir. Jésus naît pour vivre d'une vie sans ombre ni limite et communiquer cette vie. S'il souffre et meurt, c'est volontairement, pour faire de la mort et de toutes les formes de mort un passage vers la vie. Grégoire de Nazianze nous montre le Dieu fait homme assumant concrètement toutes nos situations de finitude close - la tentation, la faim, la soif, la fatigue, l'imploration, les larmes, le deuil, l'esclavage qui transforme l'homme en objet, la croix, le tombeau, l'enfer : non par quelque masochisme doloriste (rien n'est plus étranger à la sensibilité des Pères), mais, chaque fois, pour redresser et guérir notre nature, pour libérer le désir bloqué par la multiplicité des besoins, pour vaincre la séparation et la mort et transformer par la croix la déchirure de l'être créé en source d'eau vive.

"Il s'est incarné, et l'homme est devenu Dieu, puisqu'il est uni à Dieu et ne fait qu'un avec lui. Car la plus grande plénitude l'a emporté, afin que je devienne Dieu autant qu'il est devenu homme. [...] Ici-bas il est sans père, mais là-haut il est sans mère : ces deux choses relèvent de la divinité [...]. Il fut enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il se débarrassa du linceul [...]. Il n'avait « ni forme ni beauté »[...] mais sur la montagne il resplendit, il devient plus éblouissant que le soleil - initiation à sa gloire future.

Comme homme, il a été baptisé, mais comme Dieu il a effacé nos péchés ; il n'avait pas besoin d'être purifié mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté, mais comme Dieu il a triomphé et nous exhorte à la confiance car « il a vaincu le monde » (Jean 16, 33). Il a eu faim ; mais il a nourri des milliers de personnes, mais il est « le pain vivant, le pain céleste » (Jean 6, 41). Il a eu soif ; mais il s'est écrié : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive » et il a promis que les croyants deviendraient des sources d'eau vive (Jean 7, 37 s.). Il a connu la fatigue; mais il est le repos de « ceux qui sont las et trop chargés » (Mat 11, 28). [...] Il prie ; mais il exauce les prières. Il pleure ; mais il fait cesser les pleurs. Il demande où l'on a mis Lazare, car il est homme ; mais il le ressuscite, car il est Dieu. Il est vendu, et à vil prix : trente pièces d'argent ; mais il rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang. [...] Il a été languissant et blessé ; mais il guérit toute maladie et toute langueur. Il a été élevé sur le bois, et cloué sur lui ; mais il nous rétablit grâce à l'arbre de vie [...]. Il meurt ; mais il fait vivre et détruit la mort par sa propre mort. Il est enseveli ; mais il ressuscite. Il descend aux enfers ; mais il en ramène les âmes...GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Troisième Discours théologique, 19-20 (PG 36, 537-538).

S'il en est ainsi, c'est parce que Jésus, tout en partageant avec tous les hommes, une solidarité non seulement morale mais ontologique (il est « consubstantiel » à nous, un seul être avec nous « selon son humanité », a dit le IVe concile oecuménique), reste constamment ouvert à l'Origine, à la Source de la divinité, le Père, qui ne cesse de faire reposer en lui, agir en lui le Souffle vivifiant (car, a dit le même concile, le Christ est « consubstantiel au Père et à l'Esprit selon sa divinité »).

"Le Père tout entier était dans le Fils lorsqu'il réalisa par son Incarnation le mystère de notre salut. Certes le Père ne s'est pas incarné lui-même, mais il a adhéré à l'Incarnation du Fils. Et l'Esprit était tout entier dans le Fils, certes sans être incarné avec lui, mais opérant en union totale avec lui la mystérieuse Incarnation". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 624).

Le sacrifice du Christ n'est donc nullement un sacrifice exigé par le Père et qui seul pourrait satisfaire la justice divine, apaiser le courroux de Dieu et rendre celui-ci propice à l'humanité. Ce serait là régression à une conception non biblique du sacrifice. Dans le texte qu'on va lire, Grégoire de Nazianze, pour rejeter cette conception, évoque avec profondeur le non-sacrifice d'Abraham.  "Le sacrifice de Jésus est un sacrifice de louange, de sanctification, de réintégration, par lequel il offre au Père toute la création pour que le Père la vivifie dans l'Esprit saint. C'est proprement une pâque, la Pâque, le « passage » de la création dans le Royaume de la Vie. Que ce sacrifice ait été sanglant, crucifiant, vient de cette solidarité ontologique du Christ avec tous les hommes que nous venons de mentionner. Le Christ, en vertu de cette solidarité d'être et d'amour, a pris en lui toute la haine, la révolte, la dérision, le désespoir - « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? »-, tous les meurtres, tous les suicides, toutes les tortures, toutes les agonies de tous les hommes dans toute la durée du temps, dans toute l'étendue de l'espace. De tout cela il a saigné, agonisé, crié d'angoisse et de solitude. Mais comme il a souffert humainement, il s'est remis humainement : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Alors la vie absorbe la mort, l'abîme de la haine se consume dans l'abîme illimité de l'amour. « Quelques gouttes de sang », tombant dans le graal immense de la terre, « ont rénové l'univers entier ».

"Le sang répandu pour nous, sang très précieux et glorieux de Dieu, ce sang du Sacrificateur et du Sacrifice, pourquoi fut-il versé et à qui fut-il offert? [...] Si ce prix est offert au Père, on se demande pour quelle raison. Ce n'est pas le Père qui nous a tenus captifs. Ensuite, pourquoi le sang du Fils unique serait-il agréable au Père qui n'a pas voulu accepter Isaac offert en holocauste par Abraham, mais remplaça ce sacrifice humain par celui d'un bélier? N'est-il pas évident que le Père accepte le sacrifice non parce qu'il l'exige ou en éprouve quelque besoin, mais pour réaliser son dessein : il fallait que l'homme soit vivifié par l'humanité de Dieu, [...] il fallait qu'il nous rappelle vers lui par son Fils. [...] Que le reste soit vénéré par le silence. [...] Il nous a fallu que Dieu s'incarne et meure pour que nous puissions revivre. [...] Rien ne peut égaler le miracle de mon salut : quelques gouttes de sang rénovent l'univers entier". GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 22, 28, 29 (PG 36, 653, 661, 664).

 

                                                      (suite dans le prochain article...)                

 

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