Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le nationalisme et l'unité du genre humain (Nicolas Berdiaev) (partie 5 - écrits de 1951-1952)

Publié le par Christocentrix

L'Unité du genre humain et le Nationalisme. (extrait de "Royaume de l'Esprit et Royaume de César")

 

Dans quelle mesure existe-t-il une unité du genre humain ? Cette unité s'impose bien moins aux regards que l'unité nationale. L'unité nationale s'affirme tout particulièrement pendant les guerres. Philosophiquement, il s'agit là du problème complexe des réalités qui ne peuvent pas être reconnues comme des personnes. L'humanité unie n'est pas une entité, une personne d'un degré hiérarchique supérieur; elle ne possède pas de centre existentiel, est incapable dans sa réalité supra-personnelle de souffrance ou de joie. Cependant, l'humanité unie n'est pas simplement une abstraction de la pensée; elle possède un certain degré de réalité dans la vie humaine; elle représente une qualité supérieure de l'homme, l'humain embrassant l'universel. La qualité de la nationalité dépend de l'humanité qui s'y révèle. Dans l'histoire de la vie humaine, il existe deux tendances : la tendance à l'universalisme et la tendance à l'individualisation. La nationalité représente un degré d'individualisation dans la vie de la société; la nationalité est une forme historique complexe. Elle est déterminée non seulement par le sang - la race est du ressort de la zoologie; elle est une matière préhistorique -mais aussi par la langue, non seulement par la terre, mais aussi par un destin historique commun. La nationalité est une qualité individuelle de l'homme, individuelle par rapport à l'humanité aussi bien que par rapport à l'homme. L'affirmation de la nationalité peut prendre la forme du nationalisme, c'est-à-dire de repliement sur soi, d'exclusivité, d'hostilité à l'égard des autres nationalités. C'est là une maladie de la nationalité, qui se manifeste surtout à notre époque. Au nationalisme on a voulu opposer l'internationalisme. Mais celui-ci est une autre maladie. Il représente la pauvreté de l'abstraction. Ce n'est pas l'unité concrète de l'humanité, embrassant tous les degrés des individualités nationales, mais une unité abstraite, niant les individualités nationales.

L'internationalisme était une évidente erreur du marxisme gravitant au sein d'abstractions, et comme telle, il a été rejeté par la vie même. Au nationalisme il faut opposer l'universalisme, qui ne nie en aucune façon les individualisations nationales, mais les intègre dans une unité concrète. L'universalisme est l'affirmation de la richesse existant dans la vie nationale. Tous les grands peuples, qui avaient leur idée propre et leur vocation dans le monde, ont acquis à travers les réalisations les plus élevées de leurs cultures, une importance universelle. Dante, Tolstoï, Shakespeare ou Goethe sont nationaux et universels en même temps.

Les tentations, les chutes et les déformations sont, dans une très grande mesure inhérentes à la vie des nations, comme à la vie individuelle des hommes. Une de ces tentations et de ces chutes est l'impérialisme. De grandes nations unies au sein de grands Etats, se trouvent atteintes par la maladie de la volonté de puissance. Dans la formation de grands Etats nationaux se trouve engagée une volonté impérialiste. Cette volonté de puissance, cette volonté impérialiste, tend en dernière analyse à la formation d'empires mondiaux. Tels furent les empires de l'Orient antique, l'Empire romain, l'Empire de Charlemagne, l'Empire byzantin, voire, dans ses prétentions, l'Empire russe; tel fut également le dessein de Napoléon. L'empereur se distingue des tzars et des rois en ce qu'il est un empereur universel, et l'empire est conçu comme un empire universel. Telle fut la prétention inconsistante et absurde du pangermanisme. Mais l'impérialisme est l'expression déformée de l'aspiration à l'unification du monde, à l'affirmation de l'unité du genre humain. Dostoïevski ressentait intensément cette aspiration à l'union universelle et voyait les tentations qui en découlent. Le nationalisme des petits peuples est une manifestation de l'esprit d'isolement et de suffisance. Le nationalisme des grands peuples est l'expansion impérialiste.

Il y a dans le nationalisme des grands peuples une dialectique fatale. La valeur propre d'une nation s'exprime avant tout dans sa culture et non dans l'Etat. L'Etat, auquel se relie le nationalisme, est l'élément le moins original et le moins individuel. Tous les Etats se ressemblent beaucoup en ce qui concerne l'organisation de l'armée, de la police, des finances, de la politique extérieure. Le nationalisme étatique apparaît presque toujours comme non-national. On l'a vu avec le fascisme. Or, le nationalisme est indissolublement lié à l'Etat et attache un prix bien plus grand à ce dernier, souvent privé de toute propriété nationale individuelle, qu'à la culture authentiquement nationale. La littérature et la musique d'un peuple sont bien plus individualisées et originales que les armées et la police, qui reposent sur la technique internationale. Il faut en conclure que la nationalité est une valeur positive, enrichissant la vie de l'humanité, laquelle, en l'absence de cette valeur, représenterait une abstraction. Le nationalisme, au contraire, est un désir de s'imposer mauvais, égoïste, accompagné de mépris ou même de haine à l'égard des autres peuples. Le nationalisme engendre le chauvinisme et la xénophobie, et il faut le distinguer très nettement du patriotisme. Le plus terrible, c'est que le nationalisme est une des sources de guerre.

La vie émotionnelle liée au nationalisme est très embrouillée et complexe. Nous voyons s'opérer une objectivation des émotions et des passions humaines. L'apparition de ce que l'on appelle les réalités collectives, supra-personnelles, s'explique en grande partie par cette objectivation, la projection au dehors de puissantes émotions, leur extériorisation. C'est ainsi que naissent tant le nationalisme, que le patriotisme, lesquels jouent, contrairement à la conviction de Marx, un rôle immense dans l'histoire. Dans le patriotisme, la vie émotionnelle est plus spontanée, plus naturelle; il représente avant tout une expression de l'amour des hommes pour leur patrie, leur terre, leur peuple. Incontestablement le patriotisme est une valeur émotionnelle, qui n'exige pas de rationalisation. L'absence totale de patriotisme est un phénomène anormal, une défectuosité. Le nationalisme est moins naturel; il implique déjà une certaine rationalisation de la vie émotionnelle. Le nationalisme se relie indissolublement à l'Etat et, déjà de ce fait, il est une cause de guerres. Il est bien plus lié à la haine de ce qui est étranger, qu'à l'amour de ce qui appartient en propre à la nationalité. Les passions nationalistes qui déchirent le monde ne sont pas des passions spontanées, premières, elles se fondent avec les intérêts de l'Etat et bien souvent sont le résultat d'une propagande. Ce que l'on appelle les intérêts nationaux ne représente pas des intérêts directement égoïstes : il s'agit déjà du produit d'une extériorisation et objectivation d'intérêts et de passions égoïstes, reportés sur des réalités collectives. La même chose se passe avec les intérêts de classe, qui peuvent même se trouver en opposition avec des intérêts personnels, égoïstes. L'homme devient très facilement l'esclave et la victime de telles réalités collectives, représentant le produit de ses états émotionnels qui, eux, sont souvent égoïstes à l'extrême. Souvent l'homme défend les intérêts en question non pas égoïstement, mais d'une manière désintéressée. Et dans son action désintéressée, il peut même se montrer pire que dans l'action égoïste. On le constate en particulier lors du déclenchement des guerres. Le nationalisme joue un très grand rôle dans le déclenchement des guerres; il crée une atmosphère de guerre. Or, au cours des guerres provoquées par les passions et les intérêts nationaux, tantôt liés à la recherche d'un profit, tantôt non, la nationalité peut être humiliée et détruite.

Le déclenchement des guerres, qui présuppose toujours une atmosphère de folie, est un phénomène particulièrement intéressant. Le régime capitaliste possède la propriété de provoquer des guerres. Une poignée de capitalistes peut désirer la guerre pour obtenir des marchés, du pétrole, etc. Mais cette poignée de capitalistes risque non seulement d'être économiquement écrasée, mais encore physiquement annihilée, tant par la guerre elle-même que par la révolution qui peut facilement être provoquée après la guerre. Ce n'est nullement le courage personnel qui inspire les guerres engagées au nom d'intérêts égoïstes. Et néanmoins la folie des passions, la folie des intérêts eux-mêmes, peut pousser à la guerre. La guerre est toujours le produit du fatum et non de la liberté.

Dans le passé, la guerre pouvait n'être qu'un mal relatif, et, si la guerre d'agression ne peut jamais être admise, la guerre de défense ou de libération est justifiée. Mais un temps peut venir où la guerre devient un mal absolu, une mauvaise folie. Tel est notre temps, qui est déterminé dans tous les domaines par deux guerres mondiales et la crainte d'une troisième. C'est pourquoi il faut lutter contre le nationalisme et le capitalisme décadent. Il faut affirmer de toutes les manières possibles le fédéralisme, unir l'humanité par-dessus les frontières des Etats, devenus des forces en soi, qui sucent le sang des peuples. Les guerres ont amené un accroissement inouï de la puissance et du rôle de l'Etat. Le socialisme est devenu monstrueusement étatique. C'est la maladie de l'époque. La sphère de l'Etat, la sphère de la guerre deviennent entièrement autonomes, refusant de se soumettre à des principes moraux et spirituels quelconques. L'Etat national et la guerre agissent désormais automatiquement : les guerres sont déclarées non par les hommes, par les peuples, mais par la force de guerre agissant de manière autonome. Et l'on peut s'étonner de ce que les souffrances incommensurables des peuples déchirés ne provoquent pas une grève générale contre la guerre. Mais ceci ne fait que montrer dans quelle mesure le sort des peuples est déterminé à certains moments par la folie et le fanatisme. De moyen et de fonction, l'Etat se transforme en fin et en imaginaire réalité. Il n'y a rien de plus malfaisant que l'idée de souveraineté des Etats nationaux, à laquelle les peuples sont attachés en dépit du risque d'annihilation que cela implique pour eux. La fédération des peuples présuppose la négation de l'idée de souveraineté des Etats nationaux. On peut proposer de remplacer le mot nation par le mot peuple. Il faut ajouter que si le nationalisme est un phénomène négatif, le racisme est un mensonge absolu. Seul avait un sens, un fondement religieux, le racisme du peuple hébreu; mais ce racisme-là peut également prendre des formes négatives. Quant au mythe raciste tel qu'il a été élaboré par l'idéologie allemande, il est le produit d'une volonté mauvaise de puissance et d'hégémonie. Il est cent fois pire que le nationalisme.

On peut s'étonner de ce que des malheurs si grands pour les hommes et pour les peuples soient provoqués par une fausse objectivation, par l'aliénation de la nature humaine au profit de pseudo-réalités collectives extérieures. C'est que l'homme vit d'une conscience collective, de mythes créés par lui et devenus des réalités très puissantes gouvernant sa vie. La psychopathie sociale est bien plus puissante que la psychologie sociale. La formation de réalités fictives joue un rôle immense dans la vie historique. L'abstraction d'une pensée malade donne naissance à un mythe et celui-ci devient une réalité inversant le cours de l'histoire. C'est pourquoi la question des forces réelles agissant dans l'histoire est si complexe. Le réalisme marxiste a également affaire à des pensées abstraites qui se sont transformées en mythes.

 

Le monde se divise non seulement en nationalités, mais aussi en formations plus vastes : le monde latin, le monde anglo-saxon, germanique, slave. Ces expressions sont employées constamment, bien que leur sens ne soit pas très clair. En tout cas, on ne peut pas parler de races dans le sens scientifique de ce terme. Il s'agit de l'histoire du monde. Est scientifique la division la plus importante : la division en Orient et Occident. On parle même d'un front oriental et d'un front occidental. La culture humaniste de l'Occident, pleine de suffisance, incline à considérer son type de culture comme universel et seul valable; elle ne reconnaît pas l'existence de types de culture différents et ne cherche pas un apport supplémentaire dans les autres mondes. La même suffisance et le même repliement sur soi peuvent être constatés en ce qui concerne aussi bien l'ensemble de l'Europe occidentale que les nationalités les plus petites.

La division du monde en Orient et en Occident a une portée historique universelle. C'est à cette division surtout qu'est lié le problème de la réalisation de l'unité du genre humain tout entier. Dans la conscience chrétienne médiévale il y avait l'idée de l'unité universelle; mais le dessein du Moyen-Age n'allait pas jusqu'à la réunion de l'Occident et de l'Orient. L'Orient (je n'entends pas en l'occurrence l'Orient russe) s'est trouvé pour longtemps exclu du dynamisme de l'histoire. Seule était dynamique l'histoire des peuples touchés par le christianisme. Mais deux guerres mondiales ont modifié le cours de l'histoire. Nous assistons à l'introduction active de l'Orient dans l'histoire universelle. L'Occident européen perd le monopole de la culture. Le monde humain se désagrège et en même temps nous entrons dans une époque d'universalisme. L'Orient et l'Occident doivent, tôt ou tard, se trouver réunis. Mais cela se fait à travers des discordes, des divisions qui paraissent plus profondes que dans le passé.

Le nationalisme ne contient pas d'idée universelle. Mais l'universalisme contient toujours un élément messianique. Le messianisme du peuple hébreu fut le prototype du messianisme à signification universelle. L'universalisme est également inhérent au messianisme russe, qui se distingue profondément du nationalisme. Mais tous les principes supérieurs subissent dans l'histoire une altération et une déformation. C'est le cas du messianisme russe, qui dégénéra en impérialisme et même en nationalisme. L'idée messianique de Moscou, troisième Rome, a servi de fondement idéologique à un énorme et puissant Etat. La volonté de puissance a déformé l'idée messianique. Ni la Russie moscovite, ni la Russie impériale ne furent la réalisation de la troisième Rome. Au point de départ de la Russie soviétique, il y avait également une idée messianique; mais elle aussi a été déformée par la volonté de puissance. Le royaume de César s'est toujours substitué au royaume de l'Esprit. Le messianisme se trouvait de ce fait reporté sur le royaume de César, alors qu'il devait être tourné vers le royaume de l'Esprit, vers le Royaume de Dieu.

Une question se pose : dans quel sens et dans quelle mesure peut-il y avoir un messianisme chrétien, un messianisme après la venue du Christ-Messie ? Les chrétiens conservateurs, tournés exclusivement vers le passé, refusent d'admettre la possibilité d'un messianisme chrétien, de même qu'ils rejettent d'ailleurs tout le côté prophétique du christianisme.

Or, il y a dans le christianisme une attente messianique de la deuxième venue du Christ dans la puissance et la gloire; il y a une recherche messianique du Royaume de Dieu, sur la terre comme dans le ciel, il y a la possibilité de l'attente d'une nouvelle époque : celle du Saint-Esprit. La manifestation et l'incarnation de l'Eglise universelle sont une attente messianique. C'est en cela que réside le sens du mouvement oecuménique pour le rapprochement entre les Eglises et entre les confessions. L'Eglise universelle, qui ne connaît pas la division en Orient et en Occident, représente le fondement universel de l'unité du genre humain. Et, en même temps, l'humanité se désagrège de plus en plus, les esprits du mal, les démons ont été libérés, le chaos s'ouvre devant nous, chaos qui mène, non pas à la liberté, mais à la tyrannie.

Une des grandes tâches qui s'imposent consiste à vaincre les tendances nationalistes. La voie qui y mène passe par la fédération des peuples, par la négation de la souveraineté des Etats nationaux. Mais ceci présuppose une transformation spirituelle et sociale des sociétés humaines. Les solutions politiques et sociales seules sont impuissantes. La révolution spirituelle qui doit s'accomplir et s'accomplit déjà dans le monde va plus loin et plus profondément que les révolutions sociales.

 

 

(extrait de "Royaume de l'Esprit et Royaume de César" - Berdiaev -  manuscrit publié et traduit en 1951-1952  (après sa mort) - éditions Delachaux et Niestlé)

 

 

 

Commenter cet article