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le Nouveau Moyen-Age (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Le Nouveau Moyen Age, publié en russe à Berlin en 1924, traduit dans la plupart des langues européennes, assura la renommée universelle de Nicolas Berdiaev. Il fut reçu comme une oeuvre ayant la même signification pour la compréhension du phénomène révolutionnaire que les Considérations sur la France de Joseph de Maistre. Certes, Berdiaev apparaît dans ce livre comme un grand témoin de l'Histoire, en l'occurrence de la Révolution d'octobre qu'il vit non de l'extérieur mais au plus profond de son identification avec les destinées de la Russie. Mais ce témoin passionné est un philosophe, ce qui veut dire en Russie depuis Khomiakov, un penseur qui non seulement pose des problèmes avec passion, mais aussi ne les dissocie pas de l'existence la plus immédiate, que ce soit la conscience religieuse, la vie politique, économique ou sociale. D'où des traits spécifiques : romantisme, art de la polémique, prophétisme teinté d'esprit apocalyptique.

Dans des textes importants tel La fin de la Renaissance (publié également dans ce volume des éditions l'Age d'Homme), Berdiaev n'a cessé d'analyser le caractère ambigu de la culture renaissante avec son humanisme hybride, « christo-païen ». D'où son idée qu'il faudrait «refaire la Renaissance», revenir aux sources vivifiantes du Moyen Age. La Révolution russe est, d'après Berdiaev, le symptôme crucial de la faillite des deux systèmes issus de la Renaissance : le capitalisme et le socialisme, dont l'auteur expose ici une vigoureuse critique.

Le Nouveau Moyen Age est un appel à repenser le «noyau ontologique» de la vie, à pénétrer l'essence et les buts de l'existence, à réorienter la culture et la civilisation.

En ce sens, ce livre est au coeur des problèmes agitant les sociétés de ce siècle et sa problématique reste étonnamment actuelle.

 

                     (quatrième de couverture, le Nouveau Moyen-Age, édit. L'Age d'Homme)

 

 

***

   

extrait de la Préface de Jean-Claude Marcadé dans l'édition de 1985 aux éditions de l'Age d'Homme : 

            

       [...] ...Annoncer la fin des Temps Modernes et la venue d'une nouvelle ère historique, telle a été la tâche inlassable de Berdiaev, plus particulièrement pendant les cinq ans qui ont suivi la Révolution d'Octobre 1917. Berdiaev qui jusque là (de 1899 à 1916) avait évolué d'un marxisme qui ne fut jamais très orthodoxe, à un « réalisme mystique », puis à une religion de la création dans la perspective de la sobornost', cette fameuse « catholicité russe », communion universelle à la fois empirique et ontologique, qui fut le thème de tous les penseurs religieux russes depuis Khomiakov, chacun donnant à cette catégorie essentielle de la pensée russe une inflexion singulière. Les livres, la plupart du temps des recueils d'articles, qui scandent l'évolution de Berdiaev avant l'explosion politique révolutionnaire de 1917, sont autant de plongées dans les différentes questions qui hanteront le philosophe jusqu'à sa mort et qu'il ne cessera d'explorer dans des variations multiples. Subjectivisme et individualisme dans la philosophie sociale. Etude critique sur N.K. Mikhaïlovski, paru à Saint-Pétersbourg en 1901 avec une préface de P.B. Struve, alors que Berdiaev se trouvait en exil à Vologda, proclame encore le primat marxiste du « gesellschaftliches Sein » contre l'individualisme du populiste Mikhaïlovski. Mais, comme l'a bien montré Roman Rössler perce déjà dans ce livre l'« éthicisme » de Berdiaev, c'est-à-dire la reconnaissance d'une catégorie éthique absolue qui traverse le processus du progrès social, recevant de celui-ci son caractère objectif. C'est après la révolution de 1905, après le rejet du matérialisme historique marxiste au nom de l'idéalisme ou du « réalisme mystique », que deux livres de Berdiaev viennent faire un bilan : La nouvelle conscience religieuse et l'activité sociale et Sub specie aeternitatis. Essais philosophiques, sociaux et littéraires, tous deux de 1907. Le champ problématique dominant en est l'opposition entre le Christ et le monde ; le mythe fondateur de cette nouvelle orientation est la « Légende du Grand Inquisiteur » telle qu'elle apparaît dans les Frères Karamazov de Dostoïevski. Rozanov avait en 1890 dans sa Légende du Grand Inquisiteur lancé ce thème dans la pensée européenne. La Légende est interprétée par lui comme une parabole de la liberté apportée par le Christ en face d'un monde soumis à la nécessité. A partir de là, Berdiaev, avec des nuances diverses au fur et à mesure de son évolution, voit la marche de l'histoire gouvernée par ces deux principes : l'esprit du Christ qui libère de ce monde-ci et de ses autorités, et l'esprit du Grand Inquisiteur qui veut échanger la liberté contre le bonheur repu, autoritairement et coercitivement imposé à l'homme.  Il  ne  faut  jamais  oublier  cet  « anarchisme dans le Christ » qui sous-tend constamment, jusqu'à la fin de sa vie, la pensée berdiaevienne. Dans l'Etat, dans l'Eglise-institution, dans le socialisme révolutionnaire, dans tout pouvoir terrestre, il y a, pour Berdiaev, l'esprit du Grand Inquisiteur, celui qui nie la personne humaine et sa liberté de conscience, ne veut rien savoir de la liberté incréée par laquelle l'homme est relié à la divinité. On le voit, la pensée de Berdiaev allait bien au-delà du mouvement connu sous le nom de « nouvelle conscience religieuse », tel qu'il fut introduit dans les conférences et les discussions des « Sociétés de Philosophie religieuse » de Moscou, Saint-Pétersbourg et Kiev à partir de 1906. S'il ne cesse de réfléchir sur les questions qui agitent l'intelligentsia russe après la révolution de 1905 (rapports de l'intelligentsia et du peuple, de l'intelligentsia et de l'Eglise, de l'intelligentsia et de l'Etat, de la religion et du socialisme, de l'Etat et de la religion, du nationalisme et de la religion), il le fait avec sa passion du principal, de l'essentiel, du final.

 

La pensée de Berdiaev est exprimée avec une acuité particulière dans son article « La Vérité philosophique (istina) et la vérité-justice (pravda) de l'intelligentsia » dans le recueil Jalons en 1909......Le reproche capital que fait Berdiaev à l'intelligentsia, c'est de ne pas avoir su reconnaître les vrais "philosophes" de la Russie : Tchaadaev, Soloviev, Khomiakov, Dostoïevski. Et d'en appeler à une renaissance spirituelle et culturelle...

[....]  Sa démarche passe par « la nouvelle conscience religieuse » et l'approfondissement de la Tradition orthodoxe, pour aboutir à une vision prophétique de l'histoire de l'humanité, histoire éclairée par la marche de celle-ci vers le Huitième Jour.

 

Désormais, la pensée de Berdiaev sera indélébilement imprégnée d'eschatologisme et tous les problèmes touchés seront vus dans le mouvement, dans la perspective, dans la lumière de cette orientation vers les fins dernières. C'est pour cela que les textes écrits à chaud à partir des bouleversements, vécus dans la chair, de la Révolution russe, qu'ils aient trait aux destinées russes, au « sens de l'histoire » ou aux courants agitant les sociétés, sont perpétuellement axés sur la généralisation, prennent une tournure aphoristique, ne s'enlisent jamais dans les broussailles de la factologie.

Parlant des différences entre les manières de pensée française, allemande et russe, Berdiaev affirme dans son autobiographie : « Les Russes considèrent les problèmes dans leur essence et non dans leur reflet culturel. En ce qui me concerne du moins, j'ai toujours parlé de ce qui est premier et non du secondaire, du reflété, je parlais comme quelqu'un se trouvant devant l'énigme du monde, de la vie elle-même, je parlais existentiellement comme sujet de l'existence». A propos des fameuses Décades de Pontigny, Berdiaev avoue : « J'ai toujours senti l'énorme différence entre ma façon de penser et la façon de penser française et entre notre façon d'approcher les sujets. J'apportais avec moi mon sentiment catastrophique; sentiment personnel et russe, de la vie et de l'histoire, une approche de chaque sujet en son essence, et non à travers son reflet culturel ».

 

On conçoit alors que toutes les tentatives pour « lire Berdiaev horizontalement », pour l'annexer dans tel ou tel camp politico-culturel, sont vouées à l'échec. L'historiosophie du philosophe russe, telle qu'elle s'exprime de façon aiguë dans La fin de la Renaissance (1921) et Le Nouveau Moyen Age (1924), publiés ici dans une nouvelle traduction, et également dans Le destin de la Russie (Moscou, 1918), Le sens de l'histoire (Berlin, 1923), La Philosophie de l'Inégalité (Berlin, 1923), ne saurait se comprendre en dehors de sa philosophie de la création qui appelle à la transfiguration de ce monde dévoyé en cosmos. Les racines de Berdiaev sont à la fois chez Jacob Boehme et Maître Eckhart, et chez Dostoïevski. Une généalogie peu commune dans la pensée européenne !

 

La fin de la Renaissance et Le nouveau Moyen Age, écrits juste après la Révolution de 1917, sont pénétrés par le sentiment qu'à partir du « processus tourbillonnant destructeur » que sont « les catastrophes mondiales de la guerre et de la révolution », notre monde vit « la fin de la Renaissance », « la fin de l'humanisme ». Mais la Renaissance elle-même portait en elle les germes de sa dégénérescence, car, dans sa réaction contre   «l'obscurité» du Moyen Age, elle s'est éloignée petit à petit du « centre spirituel de la vie » et est passée vers cette superficie, vers cette périphérie, vers cette enveloppe culturelle qui remplacent la structure organique. C'est à partir de la Renaissance qu'ont commencé la perte du centre et la fabrication de centres déviants-dévoyants. Avec virulence Berdiaev dénonce les fruits de l'humanisme christo-païen de la Renaissance, cet humanisme qui détruit l'image et la ressemblance de Dieu en l'homme pour se créer de nouvelles idoles : le rationalisme (les « Lumières », la Révolution, le positivisme, le capitalisme, le socialisme, l'anarchisme (nous ajouterons aujourd'hui le communisme et le national-socialisme), tous étant des ramifications lointaines de « l'esprit d'affirmation de soi humaniste », c'est-à-dire de la nécrose de l'esprit créateur authentique des débuts de la Renaissance, de la négation des racines onto-théologiques de la vie. Après l'ascétisme médiéval, ce fut le gaspillage des forces de l'homme.

 

Même si le style de Berdiaev est marqué par la vaste culture symboliste du début du XXème siècle, s'il a, partant, le goût des formules frappées comme des maximes et généralisatrices, cela ne devrait pas nous masquer, à nous qui assistons à ces temps de bouleversements, cela ne devrait pas nous masquer que les problèmes posés avec véhémence, passion, parfois de façon polémique, ces problèmes sont encore les nôtres, ils sont d'actualité brûlante. Le nouveau Moyen Age est encore à nos portes, nous n'y sommes pas encore entrés, nous sommes toujours sur son seuil, toujours empêtrés dans la fin d'une Renaissance qui n'en finit pas d'agoniser. Socialisme, capitalisme, royaume de l'esprit (pour Berdiaev, - la fraternité dans ce qui incarne la racine spirituelle de la vie, son centre organique, non morcelé, non éparpillé dans un mouvement entropique d'auto-destruction)...

Berdiaev analyse et critique violemment aussi bien le capitalisme que le socialisme : l'un et l'autre système essaient de dominer la terre au profit de l'homme (même si l'homme en question n'est pas le même être social dans les deux cas). « De telle manière que ce qui avait commencé à être un mouvement humaniste, centré dans les seules forces de l'homme, a fini par se transformer en une gigantesque machine où l'homme est menacé de n'être qu'un rouage de plus ».  De plus, le capitalisme, comme le socialisme, « divinise le travail, il en fait une idole ». Ici, on ne peut s'empêcher de remarquer que Berdiaev reprend certains arguments du gendre de Marx, Paul Lafargue, dans son petit livre Le droit à la paresse de 1883. Ainsi, écrit Berdiaev, « le socialisme va s'écrouler à la suite du capitalisme, non seulement parce qu'il est incapable de résoudre les problèmes économiques, mais aussi parce qu'il est spirituellement vicié. La nature satanocratique du socialisme apparaît ».

 

Ce que Berdiaev propose, ce n'est certes pas une théocratie. En effet, on trouvera chez lui tout au cours de son oeuvre une critique sans ambiguïté du christianisme historique qui s'est replié sur lui-même, sur un légalisme qui empêche l'épanouissement de diverses dimensions de l'homme, qui aussi rabaisse ce dernier au point de rendre vaine sa liberté en face de Dieu.

Berdiaev, s'il n'a pas pu répondre avec précision aux questions qu'il a posées, a posé ces questions avec justesse. L'homme de ce siècle plus que jamais, doit savoir s'il veut un centre pour sa vie; si ce centre existe, si les centres qu'on lui a proposés tout au long du siècle se sont qualifiés ou non, s'il continue à orienter la culture « horizontalement », en mettant entre parenthèses l'inconnu, en bricolant le quotidien  (  « après moi le déluge »! ), en chevauchant la chimère d'un progrès indéfini, en ne mesurant la vie qu'à l'infernal rythme de la technologie, - ce à quoi nous incitent capitalisme et socialisme. Savons-nous encore ce qu'est l'humain ? N'est-il pas temps de nous recentrer, de nous recueillir ? De telles questions, lancées par Berdiaev à l'aube de la fin de la Renaissance, auraient paru réactionnaires il y a encore quelques années. Le sont-elles aujourd'hui ?.

 

 

                                               Jean-Claude MARCADÉ

 

 

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