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le Regard Crétois

Publié le par Christocentrix

"J'ai quitté l'ombre de l'olivier et me suis remis en route d'un pas rapide ; c'est alors que j'ai vu où me conduisait mon corps : vers les antiques ancêtres, aux grands yeux en amande, aux lèvres épaisses et sensuelles, à la taille de guêpe, qui jouaient depuis des milliers d'années avec le dieu à la grande puissance, le taureau.

Je crois que l'homme ne peut éprouver de terreur sacrée plus légitime ni plus profonde que celle qu'il ressent quand il foule le sol où reposent ses ancêtres, ses racines. Vos propres pieds lancent alors des racines qui descendent dans la terre et cherchent à tâtons, pour se mêler à elles, les grandes racines immortelles des morts. Et l'odeur âcre de terre et de camomille remplit vos entrailles de libre soumission aux lois éternelles, et de tranquillité. Ou bien, si le doux fruit de la mort n'a pas encore mûri en vous, vous vous exaspérez, vous vous révoltez, vous n'acceptez pas d'être privé si tôt de la lumière, des grands tourments de la vie, et de la lutte. Vous marchez alors à grandes enjambées sur cette terre faite de la moelle et des os de vos ancêtres, en grande hâte, avant que vos pieds ne prennent racine, et vous bondissez de nouveau dehors, dans la sainte palestre, dans la lumière.

Elle était singulièrement riche, et je ne parviens pas à l'analyser, et pétrie de vie et de mort, l'émotion que j'éprouvais en me promenant sur l'antique terre de Cnossos. Ce n'étaient pas la tristesse et la mort, ni la paix. D'austères commandements montaient des lèvres dissoutes dans la terre et je sentais les morts se suspendre en longues chaînes à mes jambes, non pas pour me faire descendre dans leur ombre fraîche, mais pour se cramponner à moi, monter avec moi dans la lumière et reprendre la lutte. Et, comme une joie et une soif inextinguibles, les taureaux vivants qui mugissaient dans les prairies du monde d'en-haut, et le parfum de l'herbe et l'odeur salée de la mer, tout cela depuis des millénaires transperçait l'écorce de la terre et ne laissait pas les morts être des morts.

Je regardais les courses de taureaux peintes sur les murs, la grâce et la souplesse de la femme, la force infaillible de l'homme, et de quel oeil intrépide ils affrontaient le taureau déchaîné et jouaient avec lui. Ils ne le tuaient pas par amour comme cela se faisait dans les religions orientales, pour se mêler à lui, ni parce que la terreur s'emparait d'eux et qu'ils ne supportaient plus de le voir ; ils jouaient avec lui avec respect, avec entêtement, sans haine. Peut-être même avec reconnaissance : car cette lutte sacrée avec le taureau aiguisait les forces du Crétois, cultivait la souplesse et la grâce de son corps, la précision ardente et lucide de ses gestes, l'obéissance de sa volonté et la vaillance, si difficile à acquérir, qu'il faut pour affronter sans être envahi par l'épouvante la puissance effrayante de la bête. C'est ainsi que les Crétois ont transposé l'épouvante et en ont fait un jeu sublime, où la vertu de l'homme, au contact direct de la toute-puissance absurde, se tendait et triomphait. Elle triomphait sans anéantir le taureau parce qu'elle ne le considérait pas comme un ennemi mais comme un collaborateur ; sans lui le corps ne serait pas devenu si souple, si puissant, ni l'âme si vaillante.

Il faut sûrement, pour avoir la force de soutenir la vue de la bête et de jouer un jeu si dangereux, un grand entraînement physique et spirituel ; mais une fois que l'on a acquis cet entraînement et que l'on est entré dans le climat du jeu, chacun de vos gestes devient simple, ferme, détendu, et votre oeil contemple sans épouvante l'épouvante.

Voilà quel était, pensais-je, en regardant, peinte sur les murs, la lutte séculaire de l'homme et du Taureau - qu'aujourd'hui nous appelons Dieu - voilà quel était le regard crétois.

Et brusquement une réponse a envahi mon esprit - et non pas seulement mon esprit, mais mon coeur et mes reins. Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je voulais : c'était ce regard crétois qu'il fallait que je mette dans les yeux de mon Ulysse. Notre époque est féroce ; le Taureau, les forces ténébreuses et souterraines ont été libérées, l'écorce de la terre se fend. Courtoisie, harmonie, équilibre, douceur de vivre, bonheur, autant de joies et de vertus dont il nous faut avoir le courage de prendre congé ; elles appartiennent à d'autres époques, passées ou futures. Chaque époque a son visage propre ; le visage de notre époque est féroce, les âmes fragiles n'osent pas le regarder en face.

Ulysse, celui qui voguait sur les vers que j'écrivais, c'est avec ce regard qu'il devait contempler l'abîme ; sans crainte et sans espoir, mais aussi sans impudence : debout au bord du gouffre.

Depuis ce jour-là, le jour du regard crétois comme je l'ai appelé, ma vie a changé ; mon âme avait compris où elle devait se placer et comment elle devait regarder. Et les problèmes atroces qui me tourmentaient s'étaient apaisés, s'étaient mis à sourire, il semblait que le printemps était venu et que, comme les épines au printemps, les problèmes féroces s'étaient couverts de fleurs. Jeunesse tardive, inattendue. J'étais donc moi aussi, comme l'antique Chinois, vieillard caduc à ma naissance, avec une barbe toute blanche, qui à mesure que passaient les années était devenue grise, puis peu à peu noire, et puis était tombée, pour laisser enfin s'étendre sur mes joues, dans ma vieillesse, un tendre duvet d'adolescent.

Ma jeunesse n'avait été qu'angoisse, cauchemars et interrogations, mon âge d'homme que réponses avortées ; je regardais les étoiles, les hommes, les idées, quel chaos ! Et quelle angoisse de chasser Dieu parmi eux, l'oiseau bleu aux serres rouges ! Je m'engageais sur un chemin, le suivais jusqu'au bout, et trouvais un abîme ; je revenais sur mes pas, épouvanté, et prenais un autre chemin, pour trouver encore au bout un abîme ; la fuite recommençait, puis la marche encore, et brusquement je voyais, béant devant moi, le même abîme. Tous les chemins de la raison menaient à l'abîme. L'épouvante et l'espérance : entre ces deux pôles avaient tournoyé dans le vide ma jeunesse et mon âge mûr. Mais là, dans ma vieillesse, je restais debout devant l'abîme, calme, sans peur ; je ne fuyais plus, ne m'avilissais plus. Ou plutôt, non pas moi-même, mais Ulysse que je façonnais. Je créais un Ulysse qui affrontait paisiblement l'abîme, et en le créant je m'efforçais de lui ressembler. Je me créais moi-même. Je confiais à cet Ulysse toutes mes passions ; il était le moule que je creusais pour que vienne s'y couler l'homme futur. Tout ce que j'avais désiré sans le réaliser, il le réaliserait ; il était le sortilège qui envoûterait et capturerait les forces lumineuses ou ténébreuses qui créeraient le futur. Il suffisait de croire en lui pour qu'il prenne vie. Il était l'Archétype. La responsabilité du créateur est grande : il ouvre un chemin qui peut tenter le futur et peser sur sa décision.

Je regardais la mer crétoise, les vagues qui se dressaient, glorieuses, scintillaient un instant dans le soleil et se précipitaient pour mourir en un clapotis sur les galets du rivage. Je sentais que mon sang suivait leur rythme, quittait mon coeur et se répandait jusqu'au bout de mes doigts et à la racine de mes cheveux, et je devenais un océan, et un voyage infini, et des aventures lointaines et une chanson fière et désespérée, qui voguait, hissant ses voiles rouges et noires, au-dessus de l'abîme. Et au sommet de la chanson un bonnet de marin et sous ce bonnet un front rude et brûlé par le soleil et deux yeux noirs et des lèvres gercées par les embruns, et plus bas deux grosses mains tannées qui tenaient la barre.

Il étouffait, nous étouffions enfin dans sa patrie devenue trop étroite, nous avions choisi les âmes les plus insoumises de l'île, emporté de nos maisons tout ce que nous pouvions, embarqué sur un navire, et nous étions partis. Vers où? Le vent soufflerait, qui nous montrerait la route. Vers le Sud ! Vers Hélène qui s'étiolait sur les rives de l'Eurotas et qui étouffait elle aussi dans la sécurité, la vertu et le bien-être. Vers la grande île royale, la Crète, qui dépérissait parce que ses seigneurs n'avaient plus de forces, et qui levait les bras, au milieu de la mer et appelait les barbares pour qu'ils lui donnent des enfants..."

                       

                                     extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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