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Le Soleil de la Mort (Pandélis Prévélakis)

Publié le par Christocentrix

"Blessures de la lucidité" (post-face de Jacques Lacarrière, au Soleil de la Mort).

 

De tous les auteurs grecs contemporains, Pandelis Prévélakis fut sans conteste le plus crétois. C'est en Crète qu'il naquit en 1909, dans le village de Pighi, où il passa son enfance avant de continuer ses études à Athènes et, plus tard, d'y enseigner l'histoire de l'art. Et surtout, c'est la Crète qui constitua le thème essentiel de ses oeuvres, qui lui fournit ses personnages les plus hauts en couleur, ses figures les plus marquantes, ses descriptions les plus réussies. Un simple coup d'oeil sur ses titres suffit pour le constater : c'est en 1938 La Chronique d'une cité, évocation attachante, poétique de sa ville natale de Réthymno, suivie en 1945 par Crète infortunée, qui relate le soulèvement de 1866 contre l'occupant turc. Viendront ensuite les trois volumes de la trilogie Le Crétois (dont la parution s'échelonne en Grèce de 1948 à 1950), qui relate sous forme romanesque les différents combats des Crétois et la libération de l'île au début de ce siècle. Suivront enfin les trois volumes des Chemins de la création, dont le premier est Le Soleil de la mort (paru en 1959) et dont les deux autres, non traduits en français, sont La Tête de Méduse (1963) et Le Pain des anges (1966). Ainsi la Crète est-elle présente tout au long de cette oeuvre, une Crète archaïque, bien sûr et surtout héroïque, la Crète des léventès, des braves ou des pallikares, mot quasiment intraduisible résumant le courage, la générosité et le sens de l'honneur du combattant crétois.

Bien sûr, cette Crète là n'existe plus depuis longtemps. Ce continent grandiose, ces figures homériques peuplant les pages du Crétois appartiennent désormais à la légende plus encore qu'à l'histoire. En Grèce, la critique a quelquefois reproché à l'auteur cette grandiloquence des images, cette boursouflure des personnages qui donnent parfois le sentiment de lire une épopée surhumaine où tout est magnifié et mythifié. Mais c'est ainsi que Prévélakis voyait son île natale, du moins en ses combats d'antan, et il faut dire qu'il ne fut pas le seul. Son ami et maître, son confident et père spirituel, Nikos Kazantzakis, a donné une image presque identique de la Crète dans La Liberté ou la mort, Le Christ recrucifié et même dans la Lettre au Gréco.

Avec Le Soleil de la mort, nous sommes dans une autre Crète, plus tardive, plus quotidienne et plus pacifique bien que l'image et la présence de laSoleil-de-la-Mort-Prevelakis.jpg guerre (celle de 1917-1918 dans les Balkans) y soient constantes. Cette guerre, qui se déroule sur les frontières nord du pays, a mobilisé tous les jeunes, ce qui explique que le village où l'auteur a situé son roman ne soit peuplé que de femmes, d'enfants et de vieillards. Le ton, l'écriture, l'atmosphère aussi ont changé. Plus rien d'héroïque ni de mythique ici, rien de grandiloquent ni de grandiose mais la vie quotidienne d'un village qui est paradis pour les uns et enfer pour les autres (les prisonniers bulgares, notamment) et pour le personnage principal source à la fois de jouvence, par la présence de sa tante Roussaki, et de mort par la menace de la vendetta qui peut l'atteindre à tout moment. Au sujet de la vendetta, qui à cette époque décimait encore les villages crétois, l'auteur m'écrivit la lettre suivante : « Voici comment personnellement je vois ce roman et comment j'aimerais qu'on le présente en France. Je ne fus pas orphelin dès le bas âge comme Georgaki mon jeune héros et ma première éducation ne fut pas insolite comme la sienne. Ce n'est qu'une fois adulte que j'ai éprouvé la solitude et l'aliénation propres à nos contemporains, ceux du moins qui ont fait l'expérience de la désagrégation des mythes et des idées reçues. Mais seul un enfant privé de ses parents pouvait incarner ce mal du siècle et seule une paysanne intacte en sa substance comme tante Roussaki pouvait y porter remède. Roussaki incarne l'humanisme populaire méditerranéen qui résorbe dans sa sagesse et même abolit par ses pratiques millénaires l'absurdité de notre temps. C'est donc un Orphelin d'une part et une Mère de l'autre qui se confrontèrent spontanément dans mon imagination de romancier en quête du mythe qui rendrait sensible à tous l'angoisse que j'ai moi-même ressentie et le remède que j'entrevoyais. Toutes les expériences de mon enfance en Crète vinrent se cristalliser autour de cette intuition initiale.

L'événement mythique reliant cette Mère à cet Orphelin est la vendetta, menace meurtrière conçue par les hommes mais qui représente évidemment la destinée commune à tous les êtres. On sait que la conscience de cette destinée - et la révolte contre elle - est hélas l'idée fixe qui hante notre génération à la suite de l'aventure occidentale qui commence par la funeste attestation : Dieu est mort ! »

Une paysanne intacte en sa substance. On ne saurait mieux définir ce qui rend si attachant, si mémorable la figure de tante Roussaki, de cette Mère véritable, comme la nomme l'auteur, n'hésitant pas à mettre au mot une majuscule qui l'apparente à la Grande Déesse de jadis, à Déméter dont Roussaki, d'ailleurs, raconte à Georgaki la légende moderne, telle que je l'ai moi-même entendu raconter et racontée en Grèce au cours de mes voyages : « Il était une fois une vieille Athénienne du nom de Dimitra... » Dispensatrice de bienfaits, malgré son dénuement matériel, source d'amour et de confiance face à la mort qui rôde et qui, d'ailleurs, lui ravira son propre fils, Leftéris, disparu dans les combats du front, Roussaki est certainement l'une des figures les plus fortes des romans de Prévélakis. Car il s'agit bien d'un roman, et non de souvenirs d'enfance, mais d'un roman dont le décor est, lui, d'une précision et d'un réalisme absolus. Prévélakis me dit lui-même avoir pris pour modèle le village de son enfance, tel qu'il était encore et que j'ai pu le voir dans les années 60.

Et c'est en Roussaki et grâce à Roussaki que le jeune orphelin trouvera la force de surmonter toutes les épreuves d'une enfance mutilée, que des morts successives ne cessent de hanter. Mais il est une autre source essentielle à laquelle puisera Georgaki : l'enseignement ou disons plutôt l'influence d'un riche exilé, d'un être immensément cultivé doué d'une intuition et d'une intelligence remarquables et qui trouvera dans le jeune orphelin une sorte de disciple obéissant et accompli. Loïzos révélera à Georgaki l'importance et la richesse des mots, le sens et la beauté de l'écriture, et le devoir pour lui de devenir un jour un créateur. Roussaki et Loïzos, la sagesse instinctive et la sagesse réfléchie, la beauté des choses naturelles et la beauté parallèle des réflexions et créations humaines : avec ces deux exemples, ces deux modèles, Georgaki ne pouvait que grandir entre l'émerveillement de la nature et celui du savoir, entre le scintillement des gouttes de rosée sur les feuillages de l'aube et celui des mots ciselés pour en dire la lumière. Laissons une fois encore parler l'auteur: « En écrivant ce livre, je me suis confronté à un voeu très ancien, devait-il déclarer lors d'une conférence donnée en Crète en 1982, et c'est pourquoi j'ai imaginé une Crétoise incarnant toute la culture populaire chrétienne. Tante Roussaki est une paysanne illettrée mais qui, par son innocence et son coeur chaleureux, dépasse la parole des gens instruits. Sa vie est un hymne ininterrompu au Créateur et à sa création. Grâce à cela, Roussaki défend la vie dans sa totalité, elle accepte l'homme tel qu'il est avec ses actes méritoires et ceux qui ne le sont pas, elle croit au salut par l'amour, elle croit à l'immortalité de l'âme et sent en chaque jour qui passe comme une "odeur de fête" infuse en la beauté du monde.»

Voilà la source, la saveur, la sagesse auxquelles Georgaki puisera non seulement la force de grandir et d'affronter la mort mais celle de devenir plus tard un créateur, plus précisément un poète. Quittant la Crète, aidé par Loïzos après la mort de Roussaki, qui s'est sacrifiée pour qu'il vive, il gagnera Athènes où il deviendra par la suite un écrivain connu. Mais il gardera toujours en lui, comme le plus précieux des viatiques, les mots et les musiques, les saveurs, les odeurs, toutes les heures de son enfance crétoise. Et cette sève permettra à ses mots de ne jamais se dessécher au contact des idées ou des influences que la vie urbaine lui apportera. Il faut ajouter que l'auteur n'envisagea jamais de faire avec ce livre l'apologie d'une Crète et d'une époque révolues mais très précisément l'histoire d'une destinée singulière - proche d'ailleurs de la sienne propre - affrontée chaque jour à la présence et à l'énigme de la mort. Car c'est elle, finalement, la Mort qui est, avec la Mère, le sujet essentiel de ce livre et qui occupe, page après page, tous les instants, toutes les pensées, non seulement de Georgaki mais du village entier.

Comme l'écrivait très justement en Grèce un critique de l'époque à propos de ce livre: « On peut toujours échapper à la vendetta en s'exilant mais pour le jeune Georgaki cette mort absurde et inutile représente aussi le haut lieu de toutes les fidélités dont la plus grande est celle que l'on porte à sa race, à son sang et en dernière analyse à la vie elle-même. Ainsi comprise, la Mort, loin d'être l'Ombre inéluctable, "éclaire comme un soleil". Et c'est dans sa lumière que la nature, l'amour, la sexualité, la tendresse retrouvent leur vérité dans ce livre avec les dimensions premières de l'homme ».

 

Risquerais-je un aveu? Quand j'ai traduit ce livre, au temps de ma vie en Grèce dans les années 60, j'avoue ne pas avoir été alors sensible à toutes ces résonances. J'en avais suivi l'histoire et les chemins avec ferveur mais sans saisir toujours le sens moral et le message philosophique que l'auteur, indiscutablement, voulait y mettre. En le relisant aujourd'hui, je dirai qu'il ne décrit pas seulement l'enfance et les années d'épreuves d'un futur créateur mais qu'il est aussi - et peut-être avant tout - l'apprentissage de la lucidité. Cette lucidité dont le poète René Char disait justement qu'« elle est la blessure la plus rapprochée du soleil ». C'est cette blessure qui ne cesse de saigner et de luire à chaque page de ce livre.

 

                                                                                 Jacques Lacarrière, 1997.

 

Le Soleil de la Mort (éditions Autrement, 1997)

 

 

 

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