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Les notions peuvent s'oublier, les impressions ne s'effacent pas (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

Au hasard d'une brocante, retrouvées dans une anthologie, quelques récitations de mon enfance.... celles qu'il fallait écrire avec les pleins et les déliés, orner d'un dessin, et réciter "par coeur", "avec le ton"....

Des auteurs dont on n'oublie pas le nom : Maurice Carême, José-Maria de Hérédia, Emile Verhaeren, L.Delarue-Mardrus, M. Rollinat, etc....

A côté de celles qui chantaient les saisons ou les forces de la nature, faisaient parler les animaux ou décrivaient vie champêtre et métiers... il y a celles qui ont touché quelque chose au fond de nous... ont suscité des images fortes à nos imaginations, se sont faites l'écho de nos peurs ou de nos rêves... émotions indélébiles que je retrouve en les redécouvrant.

 

Ma Bohème  d'Arthur Raimbaud, ("Comme des lyres je tirais les élastiques de mes souliers blessés....")

 

Les Conquérants de J-M de Hérédia : ("Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,...routiers et capitaines partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. Ils allaient conquérir le fabuleux métal....penchés à l'avant des blanches caravelles, ils regardaient monter en un ciel ignoré, du fond des océans des étoiles nouvelles...")  

 

Hérédia encore :  Soir de bataille : ("c'est alors qu'apparu tout hérissé de flèches, rouge du flux vermeil de ses blessures fraiches, sous la pourpre flottante et l'airain rutilant, au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, sur le ciel enflammé, l'Impérator sanglant"...)

 

Oceano Nox, de V.Hugo ( "Oh, combien de marins, combien de capitaines....")

 

Le Pélican d'A. de Musset. ("le sang coule a longs flots de sa poitrine ouverte"..."ivre de volupté de tendresse et d'horreur, fatigué de mourir dans un trop long supplice...").

 

La Biche "brame au clair de lune...." de M.Rollinat.

 

Le Cor, de Vigny : ("Dieu que le son du cor est triste au fond des bois... tous les preux étaient morts mais aucun n'avait fui, Roland reste seul debout, Olivier près de lui...")

 

et enfin celui-ci, de Musset, "la Nuit de Décembre", que je citerai tout entier... car sans doute comme dit Abel Bonnard : "les notions peuvent s'oublier, les impressions ne s'effacent pas".

 

Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau ;

A la lueur de mon flambeau,

Dans mon livre ouvert il vint lire.

II pencha son front sur ma main,

Et resta jusqu'au lendemain,

Pensif, avec un doux sourire.

 

Comme j'allais avoir quinze ans,

Je marchais un jour à pas lents,

Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d'un arbre vint s'asseoir

Un jeune homme vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d'une main,

De l'autre un bouquet d'églantine.

Il me fit un salut d'ami,

Et se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

 

 A l'âge où l'on est libertin,

Pour boire un toast en un festin,

Un jour je soulevai mon verre.

En face de moi vint s'asseoir

Un convive vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère,

Il secouait sous son manteau

Un haillon de pourpre en lambeau,

Sur sa tête un myrte stérile.

Son bras maigre cherchait le mien,

Et mon verre en touchant le sien,

Se brisa dans ma main débile.

 

Un an après, il était nuit,

J'étais à genoux près du lit

Où venait de mourir mon père.

Au chevet du lit vint s'asseoir

Un orphelin vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ;

Comme les anges de douleurs,

Il était couronné d'épines ;

Son luth à terre était gisant,

Sa pourpre de couleur de sang,

Et son glaive dans sa poitrine.

 

Je m'en suis si bien souvenu,

Que je l'ai toujours reconnu

A tous les instants de ma vie.

C'est une étrange vision,

Et cependant, ange ou démon,

J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir

Pour renaître ou pour en finir,

J'ai voulu m'exiler de France ;

Lorsque impatient de marcher,

J'ai voulu partir, et chercher

Les vestiges d'une espérance ;

Partout où, sans cesse altéré

De la soif d'un monde ignoré,

J'ai suivi l'ombre de mes songes ;

Partout où, sans avoir vécu,

J'ai revu ce que j'avais vu,

La face humaine et ses mensonges ;

Partout où j'ai voulu dormir,

Partout où j'ai voulu mourir,

Partout où j'ai touché la terre,

Sur ma route est venu s'asseoir

Un malheureux vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

 

 

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