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Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

Publié le par Christocentrix

..."Je me suis mis à écrire. Mais tout ce que j'écrivais, poème, théâtre, roman, prenait toujours, sans que je m'en rende compte bien distinctement, une structure et un mouvement dramatiques. Tout était plein de forces qui se heurtaient de front, plein d'angoisse ; tout n'était que poursuite d'un équilibre perdu, que colère et que révolte. Tout était rempli des signes précurseurs, des étincelles de l'orage qui s'approchait. J'avais beau m'efforcer de donner à ce que j'écrivais une forme équilibrée, mes oeuvres ne tardaient pas à prendre un rythme hâtif, dramatique ; la voix paisible que je voulais faire entendre devenait, malgré moi, un cri. Voilà pourquoi quand j'avais terminé une oeuvre, je ne me sentais pas soulagé et me mettais, désespéré, à en écrire une autre. Je conservais toujours l'espoir de réconcilier les forces ténébreuses et les forces lumineuses qui se trouvaient alors en état de guerre, et de deviner l'harmonie future.  Lettre-au-Greco---souvenirs--jpg
La forme dramatique donne à la création la faculté d'exprimer, en l'incarnant dans les héros antagonistes de l'oeuvre, les forces déchaînées de notre temps et de notre âme ; j'essayais de vivre, aussi fidèlement et intensément que je le pouvais, l'époque importante où le sort m'avait fait naître.
Les Chinois ont une étrange malédiction : « Sois maudit, et puisses-tu naître dans une époque importante. » Nous sommes nés dans une époque importante, pleine de tentatives changeantes, d'aventures et de conflits. Et ces conflits n'opposent pas seulement, comme autrefois, les vertus et les vices, mais - et c'est là le plus tragique - les vertus mêmes entre elles. Les anciennes vertus reconnues recommencent à perdre leur force, ne peuvent plus répondre aux exigences religieuses, morales, spirituelles, sociales, de l'âme contemporaine. On dirait que l'âme de l'homme a grandi et ne peut plus tenir dans les anciens moules. Dans les entrailles de notre époque, dans les entrailles de tout homme adapté à notre époque, a éclaté, consciemment ou non, une guerre civile sans pitié, entre l'antique mythe, jadis tout-puissant, qui a perdu sa force mais lutte désespérément pour rythmer encore notre vie, et le nouveau mythe qui tente, en un effort encore gauche et mal coordonné, de gouverner nos âmes. C'est pourquoi tout homme vivant aujourd'hui est déchiré par le destin dramatique de notre temps.
Et plus encore que tous les autres le créateur. Il existe des lèvres et des doigts sensibles qui, quand l'orage approche, éprouvent des fourmillements, comme si des aiguilles les piquaient ; tels sont les doigts et les lèvres du créateur. Et quand il parle avec tant d'assurance de la tourmente qui fond sur nous, ce n'est pas son imagination qui parle, ce sont ses lèvres et ses doigts, qui reçoivent déjà les premières étincelles de l'orage. Il faut que nous en prenions héroïquement notre parti : la joie paisible et insouciante, ce qu'on appelle le bonheur, tout cela appartient à d'autres époques, passées ou futures, mais non pas à la nôtre. Nous sommes entrés sous la constellation de l'angoisse. Pourtant, sans m'en rendre nettement compte, je m'efforçais, en exprimant cette angoisse, de la dépasser et de trouver - ou de créer - une rédemption. Je prenais souvent, dans ce que j'écrivais, mes motifs dans les temps anciens et dans les vieilles légendes, mais la substance était actuelle, vivante, déchirée par les problèmes contemporains et les angoisses de notre temps.
Mais plus encore que les angoisses, ce qui me tourmentait à la fois et m'ensorcelait, et dont je m'efforçais de fixer le visage, c'étaient les grandes espérances, encore vagues, qui avaient changé de place - celles qui nous font rester encore debout à regarder devant nous avec confiance, au delà de la tourmente, la destinée de l'homme.
Le souci qui me bouleversait n'était pas tellement celui de l'homme actuel, qui se décompose, que celui surtout de l'homme futur, qui est en train de se composer et de naître. Et je songeais que si le créateur aujourd'hui exprime rigoureusement les pressentiments les plus profonds qu'il découvre en lui, il aidera à faire naître, un peu plus tôt, un peu plus parfaitement, l'homme futur.
Je devinais toujours plus clairement la responsabilité du créateur. La réalité, pensais-je, n'existe pas, toute prête et achevée, indépendamment de nous ; elle se crée avec la collaboration de l'homme, elle est proportionnelle à la valeur de l'homme. Si nous ouvrons, en écrivant, en agissant, un lit de rivière, la réalité peut s'y déverser ; si nous n'intervenions pas, elle ne l'emprunterait pas. Nous portons, non pas bien sûr toute la responsabilité, mais une grande responsabilité.
A d'autres époques, équilibrées, le métier d'écrivain a pu être un jeu; aujourd'hui c'est une lourde tâche et son but n'est pas de divertir l'esprit avec des contes bleus et de l'amener à oublier. C'est de proclamer la mobilisation de toutes les forces lumineuses qui survivent encore dans notre époque de transition et de pousser l'homme à dépasser, autant qu'il le peut, la bête.  
Il y a trois sortes d'écrivains :
ceux qui regardent en arrière - romantisme, évasion, esthètes;
ceux qui regardent autour d'eux - la pourriture, le monde détraqué d'aujourd'hui;
ceux qui regardent au loin, le futur, et qui luttent pour créer la matrice où se coulera la réalité à venir.
Dans les tragédies grecques antiques, les héros n'étaient que les membres épars de Dionysos qui s'affrontaient entre eux. Ils s'affrontaient parce qu'ils étaient des éléments séparés, que chacun ne représentait qu'un fragment de la divinité, qu'ils n'étaient pas un dieu entier. Le dieu entier, Dionysos, était debout, invisible, au centre de la tragédie et réglait la naissance, le développement, la purification du mythe. Pour le spectateur initié, les membres épars du dieu qui luttent entre eux se sont déjà réunis et réconciliés mystiquement en lui et ont composé le corps intact du dieu : ils sont devenus harmonie.
De même, j'ai toujours pensé qu'au milieu des membres épars des héros qui s'affrontent dans la tragédie moderne doit se dresser, intacte, au delà de la lutte et des haines, la future harmonie. C'est un exploit très difficile, peut-être impossible encore. Nous vivons dans un moment où le monde se détruit et se crée, où les tentatives individuelles les plus généreuses sont le plus souvent vouées à l'échec ; mais ces échecs sont féconds, non pas pour nous mais pour ceux qui nous suivront. Ils ouvrent la route et aident le futur à faire son chemin.
J'écrivais, ravi en extase, dans le calme de la maison paternelle, et gardais toujours présente à l'esprit cette terrible responsabilité. Oui vraiment, avant l'action, au commencement était le Verbe, le fils unique de Dieu. Le Verbe, la semence qui crée le monde visible et invisible.
Peu à peu, avec allégresse, je sombrais dans l'encre ; de grandes ombres se pressaient autour de la fosse de mon coeur et cherchaient à boire le sang chaud qui les ferait renaître à la vie. Julien l'Apostat, Nicéphore Phocas, Constantin Paléologue, Prométhée. De grandes âmes tourmentées qui ont beaucoup souffert et beaucoup aimé dans leur vie, et qui ont résisté avec insolence aux dieux et à la Destinée. Je m'efforçais de les arracher aux Enfers pour illustrer à la face des hommes vivants leur souffrance et leur lutte, la souffrance et la lutte des hommes. Je voulais prendre courage moi-même. Je sais que ce que j'écris ne sera jamais d'un art consommé, car mon intention est de m'efforcer de dépasser les limites de l'art - et qu'ainsi se déforme la substance de la beauté, l'harmonie. A mesure que j'écrivais je sentais toujours plus profondément que je ne m'efforçais pas en écrivant de créer la beauté mais la rédemption. Je n'étais pas un véritable gratte-papier, trouvant son plaisir à orner une belle phrase, à chercher une rime riche : j'étais moi aussi un homme qui souffrait, luttait et cherchait la délivrance. Je voulais me délivrer des ténèbres qui étaient en moi pour en faire de la lumière, de mes terribles ancêtres qui mugissaient pour les transformer en êtres humains. C'est pourquoi j'évoquais les grandes âmes, qui avaient triomphé des plus hautes et difficiles épreuves, pour voir que l'âme de l'homme peut venir à bout de tout, et pour prendre courage. Car je le savais, je le voyais : la même lutte éternelle qui s'était déchaînée devant mes yeux quand j'étais enfant, se déchaînait encore sans interruption en moi-même, ainsi que dans le monde, et cette lutte était le thème inépuisable de ma vie. C'est pourquoi les deux lutteurs ont toujours été les seuls protagonistes dans toute mon oeuvre ; et si j'écrivais c'était que je ne pouvais, hélas, que par les seuls écrits, les aider dans leur lutte. Sans cesse luttaient en moi la Crète et la Turquie, le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, et mon but en écrivant était, au début inconsciemment, consciemment ensuite, d'aider autant qu'il était en moi la Crète, le Bien, la Lumière à vaincre. Mon but quand j'écris n'est pas la beauté, c'est la rédemption.
Et le sort m'a fait naître à une époque où cette lutte est si violente et la nécessité de porter secours si impérieuse que j'ai rapidement pu voir que ma lutte d'homme s'identifiait avec la grande lutte du monde d'aujourd'hui; nous luttons tous deux pareillement pour nous délivrer : moi de mes ancêtre ténébreux, lui de l'infâme ancien monde, tous les deux des ténèbres.
La deuxième guerre mondiale était déclarée, le monde était en plein délire, je voyais à l'évidence que chaque époque a son démon ; c'est lui, et non pas nous, qui gouverne, et le démon de notre époque est assoiffé de sang. C'est toujours ainsi qu'est le démon quand le monde pourrit et doit disparaître. Il semble qu'une intelligence inhumaine, surhumaine, aide l'esprit à se délivrer des hommes pourris et à s'élever ; et quand elle voit qu'un monde fait obstacle à cela, elle envoie le démon sanguinaire de la dévastation pour le détruire et ouvrir le chemin, toujours ensanglanté, qui livrera le passage à l'esprit.
Je voyais alors sans cesse autour de moi, j'entendais le monde s'effondrer. Nous le voyons tous s'effondrer, les âme les plus candides tentent de résister, mais le démon souffle et arrache leurs ailes.
Au moment de la déclaration de guerre, j'avais regagné les montagnes de Crète ; je savais que c'était là seulement que je pouvais trouver non pas le calme, ni la consolation, mais la fierté dont l'homme a besoin dans les heures difficiles pour ne pas déchoir. « Regarde, si tu le peux, la peur droit dans le yeux, la peur aura peur et s'en ira » : j'avais entendu un jour un vieux guerrier assis sur le perron de l'église un dimanche après la messe inculquer en ces termes aux jeunes gens les gestes du courage. J'avais donc pris mon bâton, un sac sur mon dos, et j'avais gagné les montagnes..."
                                                    
                                                   Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

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christocentrix 07/11/2012 20:23

le titre grec de ce livre (Anaphora Ston Greco) peut se traduire par "Rapport" ou "Compte-rendu au Greco". Ces termes doivent être pris dans leur sens militaire : l'auteur dit explicitement qu'il
se place devant le Greco comme un soldat devant son supérieur, pour lui rendre compte de sa vie spirituelle.
Kazantzakis précise que sa "Lettre au Greco" n'est pas une autobiographie ; "ma vie personnelle n'a de valeur, très relative, que pour moi et personne d'autre; la seule valeur que je lui connaisse
est celle-ci : sa lutte pour monter de degré en degré et pour parvenir aussi haut que pouvaient la mener sa force et son obstination - au sommet que j'ai moi-même nommé le Regard Crétois.....Il y a
eu quatre degrés décisifs dans mon ascension et chacun d'eux portent un nom sacré. Cette marche sanglante, de l'une à l'autre de ces grandes âmes, à présent que le soleil se couche, j'essaie de la
tracer sur ce carnet de route : comme un homme gravit, extenué, la montagne de sa destinée. Mon âme toute entière est un cri et mon oeuvre toute entière est l'interprétation de ce cri. Toujours,
pendant toute ma vie, un mot n'a cessé de me tyranniser et de me cingler : le mot Montée. C'est cette montée que je voudrais dépeindre ici, en mêlant l'imagination et la vérité. Et aussi les traces
rouges qu'a laissées mon ascension. Et je me hâte, avant de porter le "casque noir" et de descendre dans la poussière, car cette ligne sanglante sera la seule trace que laissera mon passage sur
cette terre ; ce que j'ai écrit, ce que j'ai fait, s'est inscrit et gravé sur l'eau, et a disparu. Je crie à la mémoire de se souvenir, je rassemble ma vie dispersée dans le vent; debout comme un
soldat devant le général, je fais mon Rapport au Greco ; parce qu'il est pétri de la même terre crétoise que moi et que, mieux que tous les lutteurs qui vivent ou ont vécu, il peut me comprendre.
N'a t-il pas laissé lui aussi la même trace rouge sur les pierres ? "