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Michel Vieuchange : Smara...

Publié le par Christocentrix

Michel Vieuchange:  Smara: carnets de route, 1930. 


Arthur Rimbaud (celui du Harrar) avait un frère et nous l'avions oublié ! Michel Vieuchange, dont les carnets furent publiés en 1932, soit deux ans après sa mort survenue à l'issue d'un voyage insensé au coeur des solitudes mauritaniennes, est en effet de ces poètes de l'errance dont le dernier mot et l'accomplissement ultime obéissent à la seule injonction du désert.
Et pourtant Smara, récit parfaitement météorique, avait été salué à sa sortie par quelques admirateurs considérables : Paul Claudel, Louis Massignon, Émile Benveniste - et le jeune Théodore Monod.

Paul Bowles, préfacier de l'édition anglaise de l'ouvrage, aimait à dire que sa lecture l'avait marqué pour la vie : « Smara : pèlerinage monstrueux au rovaume de Nulle Part ! Voilà plus d'un demi-siècle que j'ai lu ce livre, et j'ai encore exactement en mémoire les péripéties de cette partie d'échecs qui se joue sous nos yeux entre Vieuchange et son destin. »

Jamais en notre langue le désert n'avait été raconté, célébré avec cette âpreté, cette violence  et cette poésie.


Ce livre conte l'histoire d'un visage. De sa métamorphose. On voudrait presque dire : de sa transfiguration. On voit d'abord un jeune homme en costume croisé, noeud papillon, coiffure à l'aviateur. Image impeccable du garçon de bonne famille promis à ce qu'il est convenu d'appeler un bel avenir. Seul le regard étrangement fixe, perdu au-delà de quelque improbable horizon, avoue l'attachement secret, têtu, au monde du rêve. Parmi les autres photos qui illustrent le petit volume, deux coupent le souffle. Sur la première, un ange en blanche djellaba - menton caressé par une barbe naissante, front auréolé d'une mousse de boucles d'or. Sur la seconde, un démon sublime, un pirate de noir vêtu, amaigri, ravagé par l'incendie intérieur, dardant obliquement sur le monde une prunelle de charbon. Ces trois images à elles seules pourraient conter le destin de Michel Vieuchange, qui choisit de brûler sa vie au feu du plus vaste brasier terrestre : celui du  désert.








Son frère Jean, de dix-huit mois plus jeune et qui assura l'édition de ces feuillets arrachés à la flamme, raconte dans une longue introduction l'histoire de l'intraitable Michel au prénom d'archange. Une enfance provinciale (Michel Vieuchange est né le 26 août 1904 à Nevers), une éducation religieuse, des études littéraires à Paris à partir de 1922 (il admire les poètes grecs - et le feu héraclitéen brûle déjà en lui), quelques essais poétiques qui révèlent d'emblée un esprit de haute envolée, un voyage en Grèce à l'issue duquel il compose un récit âprement exalté, Hipparète - et déjà le désenchantement : l'écriture ne saurait guérir ni seulement soigner de la frustration centrale qui la ronge cette âme en peine d'accomplissements inouïs et qui rêve d'une geste où l'esprit lui-même se trouverait sublimé par la pure action. Son ami Émile Benveniste lui a fait découvrir l'oeuvre de Rimbaud, celle de Nietzsche, mais très vite ni la littérature ni l'art ne seront à la mesure de son attente....


extrait de la préface de Paul Claudel :

"La pauvreté n'a jamais cessé d'avoir des amants ardents et fidèles, depuis que Notre-Seigneur, avant de mourir sur la croix, l'a léguée à son disciple préféré afin qu'il la reçût avec révérence in suâ. Et, depuis, les Pères du désert jour et nuit se sont relevés à ses portes; François s'est fait son chevalier; Don Quichotte a arboré ses couleurs, et plus tard, nous nous en souvenons! les hommes de toutes les nations lui ont trouvé tant d'attrait qu'ils se sont enrôlés par millions sous ses enseignes, et qu'à leurs familles, à leur métier, à leur vie même, ils ont préféré le privilège de manger son pain amer et de dormir dans la boue à ses côtés. Aujourd'hui même ne dirait-on pas que toutes les ressources de la science, de la diplomatie et de l'économie politique n'ont abouti qu'à reculer jusqu'aux limites de la planète celles de son Royaume?, Beaucoup parmi ses élus pour la trouver n'ont pas eu besoin de la chercher : ils n'ont eu qu'à l'attendre sans bouger de leur maison et de leur patrie. Mais pour d'autres, que de travaux et que d'efforts! C'est vraiment cette perle de l'évangile pour qui le spéculateur judicieux n'hésite pas à se défaire de tout ce qu'il a....
Mais jamais amant n'a couru au rendez-vous accordé par sa maîtresse d'un coeur plus impétueux et plus abandonné que ce jeune homme, dont j'ai reçu mission de présenter au public le journal de découverte et d'agonie, n'a désiré cet endroit sur la carte au milieu de solitudes inhumaines où d'imperceptibles italiques forment les deux syllabes : Smara. Rien ne lui coûte, la fatigue, le danger, la faim, la soif, la nourriture grossière, l'eau pourrie, la vermine, les sables et les feux de l'Enfer. Il donne tout son argent, il se confie tout seul à quelques brigands dont la langue même lui est inconnue. Il passe des heures roulé dans un ballot, lié par les quatre membres comme une bête qu'on sacrifie. Une première tentative échoue; il recommence et réussit. Ce n'était pas payer trop cher le droit d'errer pendant deux heures dans ce village fait de quelques tas de pierres amassées par les nomades et déjà évacué par eux. Ce n'était pas trop cher, car celle-là qu'il désirait a été fidèle au rendez-vous. Il n'a pas plus tôt gravi la selle de son chameau comme un trône de torture, il n'a pas plus tôt dirigé vers le Nord les naseaux de cet animal douloureux, qu'il a reconnu sur sa bouche ce baiser glacé et au fond de ses entrailles ce frisson dévastateur. La route qu'il a faite dans la contraction de l'espérance, il la refait dans celle de l'agonie. Mais l'intelligence et l'attention restent éveillées dans ce corps indomptable, vidé par la dysenterie et secoué par l'affreux galop d'une bête elle-même à moitié morte : jusqu'au dernier moment la boussole, la montre, le crayon relèvent tous les détails et tous les fléchissements à travers le vide de l'inestimable itinéraire; le regard pur et acéré perce, domine les êtres obscurs qui l'entourent. Il arrive enfin, il tombe expirant entre les bras de son frère, un avion emporte jusqu'à la couche suprême ce triomphateur épuisé. Lui seul comprend ce qu'il a fait, il a rempli sa destinée, il a fourni d'un seul coup ce qu'on attendait de lui, le plus pur de son sang, la moelle de son intelligence et de sa volonté. Il ne pouvait pas faire plus. Le moment est venu pour lui d'ouvrir la bouche et de recevoir son Dieu. Au vainqueur je donnerai un caillou blanc. Celle qu'il a tant désirée, il l'a étreinte à la fin et il sait que ses promesses ne sont pas menteuses. Celui qui m'écoute ne sera pas confondu; ceux qui opèrent en moi ne font point de faute; celui-là qui m'élucide aura la vie éternelle."

                                                                                                           Paul Claudel , 9 juin 1932

 


extrait du témoignage de son frêre qui récupéra Michel mourant:

"Quand le lundi soir, de nouveau, je me présente au bureau de renseignements de Tiznit, le lieutenant du poste coupe court à mes explications en m'annonçant que mon frère est là. Et il m'entraîne à travers un dédale de murailles rouges et de cours brûlées de soleil. Rien ne retient plus ma joie. J'entends bien que Michel est à l'infirmerie avec un peu de dysenterie, mais l'inquiétude ne peut m'atteindre.
Combien cette joie rendit plus tragique la rencontre. Image de Michel qui, brutalement me déchire, m'anéantit, tarit même les larmes. Je sens une crainte terrible m'envahir et pourtant je ne peux pas ne pas me sentir heureux.
Toute la nuit, je veillai Michel. Dialogue entrecoupé de trop courts instants de sommeil. Il me dit les kilomètres parcourus, les heures fiévreuses de Smara...
Au matin atterrissait à Tiznit l'avion qui devait nous transporter à Agadir.
Quel secret combat se livra en Michel dans le bruit formidable de l'avion; pendant les longues heures d'attente dans la carlingue, à Agadir, sous le hangar; pendant la douloureuse montée vers la kasba, scandée de haltes, le corps tout entier étourdi par les cahots de la camionnette? Quel secret combat pendant les premiers soins, pendant la première nuit dans la pauvre chambre de l'hôpital, pendant la première journée?
Epuisé par le transport, il ne pouvait me parler longuement. Quant à moi, je ne songeais à rien qu'à le veiller, seul jusqu'au moment où le dévouement de l'infirmière vint m'assister.
La seconde nuit, Michel m'ayant appelé me parla comme jamais il ne m'avait parlé.
Dans sa bouche, comme de telles paroles sont neuves. J'entends qu'il faut abandonner le plan sur lequel nous avons vécu jusque-là. Avec simplicité, il donne son adhésion totale au catholicisme - comme Claudel », me dit-il. Et il fait venir l'aumônier.
Après un pareil retournement et bien que Michel ne cessât de souffrir, bien que le dénouement demeurât suspendu, il se fit une grande paix en lui: sans cesser de lutter contre la maladie, il envisage la mort avec sérénité et même avec joie.
Dans la soirée du 29 novembre, Michel me dictait encore le texte d'un télégramme à nos  parents - le dernier. Mon frère mourait dans la matinée du 30, après une courte agonie."    Jean Vieuchange. (1932)

 


      

Smara, ville de nos illusions...


Nous marchons vers toi comme des ravisseurs. / Nous marchons vers toi aussi comme des pénitents. / Et nous dirons à l'ami ou à celle qui nous interpellera sur le chemin : Je ne vous connais pas. / Nous marchons vers ce qui jusqu'au bords / Remplira l'aube, / Qui la rendra si purifiée. / Toutes les sources ensuite seront belles. / Et il nous sera permis de boire. / Et le bruit des sources ouvertes germera dans le silence. / Les chairs, les cœurs malades, retrouveront le jour suave. / Nous sortirons armés / Comme ceux qui ne craignent pas le mépris ni le sourire / Vers les lieux où lutte l'homme, pour l'accomplissement de notre tâche


Michel Vieuchange

 

                   

                 Michel Vieuchange:  Smara: carnets de route. Éditions Phébus, Paris, 1990.



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