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nationalisme et polythéisme (Nicolas Berdiaev) (partie 3 - écrits de 1934)

Publié le par Christocentrix

"Polythéisme et nationalisme" - paru en appendice à "Destin de l'Homme", Berdiaev, 1934.

                                                (partie 3 du dossier)

                                    
 
"Le fait que c'est précisément à notre époque universaliste, planétaire, que l'on assiste à une explosion de nationalisme particulièrement violente, peut paraître extraordinaire à première vue. Il ne prouve que la polarité de la nature humaine. Toutes les interprétations trop rationnelles, trop simplistes de la vie humaine ne répondent pas à la réalité, et c'est par là que pèche surtout la théorie du progrès des XVIIIème et XIXème siècles.

Non seulement l'homme individuel, mais les sociétés passent fréquemment d'un pôle à l'autre, et c'est également très facilement qu'un mouvement humain se transforme en son contraire. Ainsi par exemple, l'internationalisme communiste peut se changer en nationalisme, et c'est ce qui se passe actuellement sous nos yeux.

Les événements politiques et sociaux de notre époque éveillent la surprise et la perplexité des hommes accoutumés à tout juger au point de vue des principes rationnels qui leur paraissent immuables. L'humanisme éclairé, que beaucoup considéraient comme quelque chose d'universel, a été renversé.


Mais que signifie au point de vue spirituel le nationalisme moderne revêtant les formes fascistes ? -- II signifie, bien entendu, la déchristianisation de la société, qui d'ailleurs, ainsi que nous l'avons vu, a commencé il y a bien longtemps, mais qui ne s'est révélée entièrement que de nos jours ; il signifie la paganisation, le retour au polythéisme, jadis vaincu et dépassé. La guerre mondiale était déjà une guerre entre dieux différents : allemand, russe, français, anglais, c'est-à-dire le triomphe d'instincts païens ayant survécu dans le subconscient collectif. La christianisation et l'humanisation n'étaient guère aussi profondes qu'elles paraissaient ; elles n'étaient souvent que l'étouffement et le refoulement de ces instincts primordiaux non surmontés.


Le nationalisme que je ne confonds pas avec la reconnaissance et l'affirmation de la valeur positive de la nationalité, avec le patriotisme, est une réaction et une révolte de la « nature» contre « l'esprit », des puissances élémentaires contre ce qui est conscient, de l'Eros contre l'Ethos, de ce qui est collectif contre ce qui est personnel.

Les nations qui tendent à réaliser leur caractère antique propre, se dressent contre une
« humanité » qui leur fut imposée de l'extérieur, elles obéissent à un principe parfaitement légitime, à savoir que « l'humanité » n'existe pas en tant que fait naturel.

« L'humain » au sens général est une abstraction prise comme valeur positive, c'est une catégorie spirituelle, une création du christianisme. L'humanité se rattache à la divino-humanité. En tant que l'humanisme affirme des valeurs universelles, et proclame la vérité chrétienne tout en la détachant de ses racines spirituelles, il la dépouille de ses bases profondes, et, par conséquent, il la défigure.


Dans l'ordre purement naturel, l'homme est destiné à avoir une existence particulariste nationale, la fraternité des peuples est irréalisable. La pacification, le ralliement, suppose la renaissance du cosmos spirituel, d'un universalisme spirituel, qui existait au Moyen âge, et dont quelques vestiges subsistèrent dans l'histoire moderne. Ni le cosmopolitisme bourgeois, ni l'internationalisme socialiste ne représentent cet universalisme, et c'est pour cela que l'un et l'autre sont si facilement renversés.

Un problème philosophique extrêmement profond est lié à ce phénomène. L'universel n'est nullement le général, car celui-ci n'est qu'une abstraction détachée de l'intégrité concrète, et c'est la catégorie du nombre qui lui est applicable ; alors que l'universel n'est pas une abstraction, et la catégorie du nombre ne lui est pas applicable. L'universel est une qualité intégrale et indivisible, qui peut être inhérente à ce qui est personnel. La personne unique et inimitable peut, en effet, contenir l'universel en tant que principe et réalisation positive. Les deux notions ne sauraient être opposées l'une à l'autre, elles ne s'excluent guère, en tant que degrés positifs de l'être. Quant au général, c'est toujours une abstraction vis-à-vis du réel, la suppression de tous les degrés individuels de l'être. L'universel est une unité positive concrète, tandis que le général est une unité négative et abstraite.

En ce qui concerne l'application de ce principe au problème national, nous pourrons dire que l'universalisme, qui affrme l'unité spirituelle de l'homme, est une entité concrète, qui embrasse toutes les individualités nationales. L'internationalisme par contre est quelque chose d'abstrait qui renie les nationalités.

Le nationalisme est le pôle opposé de l'internationalisme, et représente le même degré de mensonge. C'est la révolte du particularisme contre un universalisme qui est exclusivement conçu comme l'abstrait et le général.

Et il doit en être ainsi, car le nationalisme est un naturalisme qui ignore l'homme en tant qu'être spirituel. C'est un paganisme naturel, idéalisé et exalté, mais non spirituellement transfiguré. C'est le particularisme de l'individuel, qui cherche à ignorer le sens axiologique de la valeur spirituelle de l'universel, et qui ne connaît que les manifestations pour lui haïssables du général, du «pan-humain», de l'international, de l'abstrait, de ce qui est contre-nature et non pas supérieur à la nature. On ne saurait obliger les Allemands à se soumettre au « général », mais ils peuvent spirituellement être accessibles à l'universel.

Tel est l'aspect philosophique du problème. Le paganisme se dressera toujours contre le « général » et contre « l'abstrait », mais il peut être régénéré par l'universalité spiritualisée. Si les Français se trouvent dans une situation différente de celle des autres peuples, c'est parce que l'abstrait - les principes généraux de l'humanisme - sont inhérents à leur individualité nationale concrète. C'est la source de l'incompréhension réciproque qui existe entre ce peuple et les Allemands.


Quant à l'aspect religieux du problème, voici en quoi il consiste : le nationalisme est un polythéisme, une forme, avons-nous dit, de paganisme naturel, tandis que l'universalisme, qui affirme l'unité spirituelle de l'humanité, est un monothéisme, qui représente en même temps une incarnation du divin dans l'humain. Voici pourquoi, il ne peut y avoir d'autre universalisme que l'universalisme chrétien.

Cette catégorie spirituelle suppose une illumination et une transfiguration de l'élément naturel individualisé, et dans le cas qui nous préoccupe, de l'élément national. L'histoire présente des tendances universalisatrices et des tendances individualisatrices, toutes deux sont légitimes et ne doivent pas s'exclure mutuellement. Mais l'évolution humaine oscille continuellement entre ces deux pôles, et l'une de ces tendances triomphe tour à tour. La nationalité, en tant que degré individualisé de l'être naturel et historique, se dresse entre la personne et l'humanité, qui est une réalité et une valeur spirituelle. Lorsque l'humanité est conçue non comme quelque chose de positif, de concret et d'universel, mais comme quelque chose de négatif, de général et d'abstrait - elle devient hostile à la personne humaine, elle l'absorbe et la dépersonnalise. De même, lorsque la nationalité est considérée non comme une individualité naturelle devant être spiritualisée et illuminée, capable d'enrichir l'existence humaine personnelle, - mais comme une valeur suprême et absolue, comme une idole, alors elle absorbe et dépersonnalise cette existence. La nation est un degré placé entre la vie humaine personnelle et l'existence d'une humanité intégrale, un degré qui enrichit cette vie personnelle ; mais il peut faire éclater des éléments naturels et irrationnels, qui s'opposent aussi bien à la personne en tant qu'esprit qu'à l'humanité en tant qu'esprit. Cette révolte, c'est le nationalisme.


L'homme est un être contradictoire et paradoxal. On aurait tort de penser que tout le mal inhérent à l'existence est dû à l'égoïsme. Bien au contraire, l'être humain est capable d'un désintéressement et d'un esprit de sacrifice extraordinaires dans le mal. L'homme est un animal religieux, il porte en lui un insatiable besoin d'adorer, de vouer un culte au sacré ; même dans le mal, il adore non pas lui-même mais une idole, il est capable de se sacrifier entièrement à ces fausses images. Nous observons ce phénomène dans la formation de la religion du racisme et du nationalisme, aussi bien que dans celle du communisme. La personne humaine est la victime de sa propre idolâtrie. Au sein du nationalisme moderne, et tout particulièrement en Allemagne, les éléments de nation et de race s'enchevêtrent étroitement, alors qu'il faudrait au contraire les distinguer. La race, ainsi que nous l'avons dit, est une catégorie naturelle et zoologique ; elle appartient à la préhistoire, bien que l'histoire elle aussi ait subi l'irruption des races, entièrement transformées par la civilisation. La nationalité est une catégorie culturelle et historique, elle apparaît déjà comme le résultat d'une certaine spiritualisation de la nature. Lorsqu'aux XIXème et XXème siècles, on parle de races, de leur pureté, de leurs antagonismes, ces termes impliquent toujours la création de mythes. Gobineau fut, bien entendu, le créateur du mythe de la race aryenne. L'ethnologie et l'anthropologie modernes réfutent l'existence de races pures, et préfèrent renoncer au terme « race aryenne ». (voir par exemple les résultats généralisés de la science moderne des races dans l'ouvrage d'Eugène PITTARD, Les races et l'histoire. Introduction ethnologique à l'histoire).


Mais les mythes jouent un rôle extrêmement important à notre époque, ils sont plus agissants que les théories scientifiques préoccupées de vérité abstraite, et le mythe de la race peut être un instrument réel de l'auto-affirmation d'une nationalité. La mystique du sang fait partie du programme de la politique réelle et inspire les masses. Cela ne fait que prouver une fois de plus combien le rationalisme politique est impuissant.

Nous avons déjà montré que le nationalisme est d'origine païenne et tellurique et que les arguments rationnels dirigés contre lui ne sont pas convaincants. Le national c'est la nature devant être transformée en culture. Mais lorsque la nature est déchaînée, elle n'est guère disposée à se plier aux commandements de la raison. Sa violence, son bouillonnement intempestif, ne sauraient être vaincus que par des forces spirituelles supra-rationnelles.

L'élément national n'est pour le christianisme qu'une matière naturelle devant être travaillée et soumise par l'esprit. Saint Thomas d'Aquin proclame que la grâce ne nie pas la nature, mais la transfigure. Le christianisme ne saurait nier et ignorer les données naturelles mais il agit au dedans d'elles. L'esprit ne s'oppose pas à la nature, mais affirme que la nature réalise une autre valeur d'existence. Il importe de s'en rendre compte afin de déterminer les relations entre le christianisme et le nationalisme. Examinons, à présent, la façon dont ces relations se sont historiquement formées.

 

- Le christianisme est apparu dans le monde lorsque les religions particularistes de tribu, de sang, domestiques et nationales, avaient été dépassées et que le ralliement de l'humanité avait été réalisé par la culture hellénistique et par l'empire romain universel. Le lien entre la nationalité et la religion inhérent au paganisme, fut rompu, et le polythéisme surmonté. Aux religions des tribus et des races, des cités et des nationalités, furent opposés l'universalisme et le personnalisme chrétien qui sont parallèles l'un à l'autre. Le christianisme n'est pas une révélation destinée à une tribu ou à une nation, il s'adresse à toute l'humanité, à l'univers, à chaque âme humaine. Voici pourquoi le christianisme n'est pas seulement une victoire sur le particularisme païen, mais aussi sur le messianisme judaïque.


Le Christ fut crucifié par le nationalisme, un nationalisme non seulement juif (ainsi qu'on le prétend souvent), mais par tous les nationalismes, qu'ils soient russe, allemand, français, anglais. La personne humaine a été spirituellement libérée du lien mystico-racial, son attitude envers Dieu n'est plus déterminée qu'à travers la société spirituelle, c'est-à-dire l'Église. Les attaches naturelles sont remplacées par des attaches spirituelles.

D'autre part, le christianisme affirme l'universalisme. Il n'y a ni Juif, ni Grec. C'est là une conscience entièrement nouvelle, étrangère au paganisme et au judaïsme. Et par cela même, le christianisme proclame l'existence spirituelle de l'humanité. C'est le déclin des dieux innombrables du clan, de la tribu, de la famille, du foyer, de la cité. Dans la conscience antique juive, Jahvé fut d'abord un Dieu particulariste de la tribu ; il devint ensuite le Dieu de l'univers. Mais il demeura lié au peuple juif, imbu d'une conscience messianique. Le christianisme éleva définitivement la conscience humaine jusqu'au monothéisme et l'universalisme, qui lui sont profondément inhérents, l'unité de l'humanité n'existant que parce qu'un seul Dieu existe.

Au polythéisme correspond toujours le particularisme national ; le judaïsme qui lie la religion au sang de la race, ne fut pas un particularisme païen uniquement grâce à son messianisme qui est toujours d'essence universelle. Bien que l'antique conscience juive biblique ne soit pas du racisme, et porte un caractère spirituel et non naturaliste, le racisme relève néanmoins de la plus pure idéologie juive. Ce furent les Juifs qui précisément conservaient la pureté du sang, interdisaient les mariages mixtes, identifiaient la religion à la race. Mais les tendances actuelles racistes représentent l'idéologie juive détachée de ses racines spirituelles et ayant adopté les formes naturalistes grossières, presque matérialistes ; elles définissent spirituellement l'homme selon la forme de son crâne, la couleur de ses cheveux, etc. Ainsi, l'esprit se transforme en épiphénomène de l'anatomie et de la physiologie héréditaires. C'est un déterminisme encore plus grossier et plus extrême que la théorie du matérialisme économique, car l'économie relève quand même du milieu psychique et reconnaît que la situation des hommes dépend de la transformation de la conscience.

Le Fatum du sang est, bien entendu, incompatible avec le christianisme, qui dépasse l'idée antique du Destin inéluctable et révèle la liberté de l'esprit. Le racisme est un retour au paganisme, au polythéisme, et son pathos du Fatum du sang qui pèse sur l'humanité est un romantisme naturaliste.

Le christianisme libère la personne humaine de ce destin écrasant, du joug de l'espèce et de la race, de l'empire des démons de la nature. Il affirme autant l'universalisme que le personnalisme, et il est seul à proclamer ce dernier non pas comme une abstraction, mais comme une valeur spirituelle, embrassant tous les degrés de l'être individualisé. Il surmonte en principe la conception païenne de la nationalité et de l'État, en traçant des limites entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, jusqu'au jour de la transfiguration finale du monde. Le nationalisme et l'étatisme exigent une divinisation du royaume de César. Le christianisme assure l'émancipation spirituelle de l'homme de ce joug, il n'admet des valeurs nationales et étatistes que comme valeurs inférieures (ou secondaires), soumises à l'esprit. Dans ce monde le christianisme est dualisme, et non monisme. Voici pourquoi il est incompatible avec l'idée de l'État totalitaire, qui est une dictature exercée sur l'esprit, sur la vie intérieure et, intellectuelle, dictature non seulement politique et économique, mais dictature des idées des symboles et des mythes inspirant les masses, tyrannie de l'orthodoxie officielle.


Le christianisme ne saurait se confondre avec la souveraineté d'une nation, il reconnaît les droits sacrés de la personne humaine, indépendante de la volonté nationale et enracinée dans un ordre spirituel, et non social. Mais tel est, bien entendu, le christianisme à l'état pur, et non pas ses formes défigurées et obscurcies, qui trop souvent sont apparues dans l'histoire.

L'universalisme était inhérent au Moyen âge - c'était le double universalisme de l'Église et de l'Empire ; sa culture était dominée par une langue unique - le Latin. Les Empires sacrés de Byzance et de Russie sont également des incarnations de l'idée universelle, et on peut en dire autant du Saint Empire Germanique. Le monde médiéval ignorait le nationalisme, qui fut enfanté par l'histoire moderne. L'universalisme chrétien d'avant la Renaissance s'est décomposé et fut vaincu par le particularisme. Depuis Machiavel, l'autonomie politique adopta une attitude purement païenne envers l'Etat. En France, le nationalisme se rattache à la Révolution et à l'idée de la souveraineté de la nation. Les hommes de la Révolution s'affirmaient des patriotes-nationalistes, tandis que les représentants de l'ancien régime : le Roi, les nobles et le clergé, étaient qualifiés de traîtres à la patrie. Lorsque la foi fléchit, lorsque la société fut déchristianisée, Dieu fut remplacé par la Nation, et ce fut là une nouvelle forme d'idolâtrie. La religion nationaliste est une paganisation évidente. Mais les formes que cette religion a adoptées de nos jours présentent un caractère tout à fait spécifique.

En effet, l'ancien nationalisme était l'apanage des classes aristocratiques et bourgeoises, et ce fait contribua à développer l'internationalisme de la classe ouvrière. A présent, la situation est toute différente. Nous vivons à l'époque de la domination des masses, et de la démocratisation intense de la société. Ce phénomène apparaît dans le fascisme et le régime hitlérien, qui sont des mouvements populaires. L'idée même du fascisme est la réalisation d'une forte unité nationale populaire ; le régime doit donc revêtir par définition l'aspect d'un pouvoir s'appuyant sur le "peuple", il n'admet pas à son intérieur la lutte des classes, et il réussit plus ou moins à la supprimer ; il maintient de vastes couches de petits bourgeois, d'employés, de paysans, de classes moyennes et d'intellectuels prolétarisés, ce qui représente une proportion assez imposante du peuple. La force essentielle du fascisme consiste dans le fait qu'il s'appuie sur les ligues de jeunesse qui créent une nouvelle forme de nationalisme. La reconstruction de l'unité nationale, inspirée par la soif de la domination, s'élabore contre l'internationalisme marxiste et contre le cosmopolitisme bourgeois libéral. Ce phénomène présenterait des éléments positifs, s'ils n'étaient défigurés par l'idolâtrie, par la divinisation de la nation, de la race, de l'État, c'est-à-dire par un retour au polythéisme qui est plus apparent que jamais.


Et voici un autre trait, non moins caractéristique : jadis l'originalité nationale était liée à la culture, mais le nationalisme moderne est lié à l'absolutisation de l'État, étant déterminé par la soif de la domination. Le nationalisme est incapable de se réaliser intégralement sans un État puissant, absorbant la vie tout entière. L'idée moderne du regime totalitaire qui ne connaît aucune limitation, qui prétend organiser non seulement, la vie sociale, mais la vie spirituelle et, intellectuelle, est née du nationalisme, un nationalisme non pas contemplatif et culturel, mais politique, agissant, possédé par l'actualité, et correspondant au caractère même de l'époque. Le fascisme italien est avant tout étatisme, une idéologie de l'État absolu, qui est de source romaine. Quant au régime hitlérien, c'est une idéologie de race ; mais la race qui tend à la domination doit se servir de l'État absolu comme instrument. De même, la réalisation de l'idéal communiste ouvrier - une société non étatiste - exige comme stage préliminaire la création d'un État absolu. Tous les courants actuels, sociaux ou nationaux, sont placés sous le signe du monisme, d'un régime intégral et totalitaire, et c'est ce qui détermine leurs tendances tyranniques.

Le monde moderne est une fois de plus déchiré par le polydémonisme, dont le christianisme avait libéré le monde antique. Une fois de plus, les forces obscures de la race, du sang, de la terre, de la nationalité, du sexe, ont été déchaînées. Tout ce qui avait été refoulé dans le subconscient, a rejailli avec une violence nouvelle. On pourrait dire, contrairement à Tertullien, que l'âme humaine est naturellement païenne, et non pas chrétienne, et ce naturalisme impie se révèle aujourd'hui d'une façon extraordinaire.

Mais ce qui se déroule au sein du monde moderne est encore infiniment plus complexe, et enchevêtré ; ce monde est déchiré par les nouveaux démons - démons de la civilisation technique, de la machine, auxquels l'homme se soumet de plus en plus, démons de la haine sociale, enfantés par le capitalisme. Les révolutions de nos Jours ont pour symbole - soit la race élue, soit la classe élue ; or, l'une et l'autre sont d'essence démoniaque. Lorsque l'organisation de la société est placée sous le signe de la race ou de la classe élues, l'on assiste à une déshumanisation intense, parce que ce n'est pas la dignité de chaque homme en particulier qui est reconnue comme valeur suprême, mais celle de l'homme appartenant à une race ou à une classe donnée. La déshumanisation provoquée par la théorie raciste est la plus intense. Le déterminisme de la classe n'est pas absolu, l'homme appartenant à la classe déchue peut atteindre le salut en transformant sa conscience ; un noble ou un bourgeois peut devenir marxiste et communiste, se pénétrer de l'idée prolétarienne ; alors il est libéré du Fatum de la caste qui pesait sur lui ; il peut même devenir président du soviet des commissaires du peuple. Marx et Lénine, ainsi que l'on sait, n'étaient nullement d'origine prolétaire, ce qui ne les empêcha pas d'être les prophètes de la conscience de classe.

Par contre, le déterminisme de la race est absolu; c'est le Fatum du sang. Ni la transformation de la conscience, ni l'assimilation des idées et des croyances de la race élue n'y peuvent rien changer; le sang, la structure du crâne, la couleur des cheveux, déterminent seuls la valeur de votre esprit, et cela d'une façon définitive. Si vous êtes juif ou nègre vous n'obtiendrez guère le salut en embrassant le christianisme ; le baptême est sans effet pour les enfants de la race déchue, et même si vous adoptez l'idéologie du national-socialisme, vous n'en serez pas moins damné. Déterminisme et fatalisme absolus, incompatibles avec le christianisme en tant que religion de la liberté spirituelle. Le Fatum du sang qui pèse sur l'humanité relève du paganisme impie. La théorie de race et celle de la classe sont également dues au polythéisme dans la vie sociale, incompatible avec le monothéisme, et celà est encore plus vrai de l'hitlérisme que du marxisme.

Le mythe de la race élue et de la classe élue ont fait preuve de nos jours d'un immense dynamisme, car les idéologies mythiques possèdent infiniment plus d'énergie active que la théorie scientifique. Certes, ces idéologies possèdent également certains éléments de réalité empirique, mais c'est l'élément mythique qui domine. Deux forces essentielles luttent dans le monde moderne, le nationalisme et le socialisme, et, dans certains cas, ces deux forces se combinent.


Comment interpréter la relation existant entre le « national » et le « social » ?

L'élément national est d'essence naturelle et cosmique, bien qu'il se réfracte dans la civilisation. Quant à l'élément social, il est né de la civilisation même, il implique l'idée de justice, qui a une origine spirituelle. Le « social » plonge entièrement dans le milieu psychique, et tout ce qu'il comporte de naturel a subi un travail de la part de l'homme. La lutte entre le national et le social - lorsqu'elle se déroule sur les cimes, lorsqu'elle est dépouillée des instincts et des intérêts vils - peut être conçue comme une lutte entre l'Ethos et l'Eros. Le nationalisme veut ignorer la vérité et la justice, la fraternité des hommes - il ne veut connaître que le choix érotique et la répulsion érotique, ou, ainsi que s'exprime l'idéologue du national-socialisme Karl Schmitt, la politique ne s'occupe que des « catégories d'ami et d'ennemi ». Aussi l'affirmation de l'élément national au sein du nationalisme même signifie toujours la déshumanisation et la démoralisation de la politique, l'affirmation du polythéisme contre le monothéisme.

Le socialisme peut, bien entendu, se transformer lui aussi en démonie, et se manifester dans ses méthodes de lutte comme une déshumanisation et une démoralisation. Nous voyons ce phénomène surgir dans le communisme. Mais en ce qui concerne son idée et son but, le socialisme est inspiré par le pathos de la vérité et de la justice, c'est-à-dire qu'il exige une humanisation éthique des relations. Une politique qui ne serait pas en conflit trop direct avec le christianisme, devrait être déterminée non pas par les « catégories d'ami et d'ennemi », non pas par une attraction et une répulsion érotique, mais par les catégories de justice et d'injustice, de fraternité et de non-fraternité entre hommes et entre peuples.

Le communisme se laisse lui aussi diriger par les catégories « d'ami et d'ennemi »(« ami et ennemi de classe ») et c'est pourquoi son élément social pur est défiguré, dépouillé de son caractère humain, dominé par une singulière démonie.

Dans le monde contemporain, nous assistons au rapprochement, à la combinaison des éléments nationaux et sociaux au sein du régime hitlérien ; mais c'est le premier de ces éléments qui prédomine, tandis que le second remplit un rôle auxiliaire en vue de l'organisation d'un parti puissant qui actuellement ne saurait être créé sans la participation et le soutien des masses. Dans la relation existant entre les nations et les races, le national-socialisme nie la fraternité, et la justice, et soumet la politique aux « catégories d'ami et d'ennemi », c'est-à-dire que c'est une attraction et une répulsion érotiques, et non pas un principe éthique, qui triomphent. Le nationalisme et en particulier l'hitlérisme, se heurtent non seulement au principe d'universalisme, aux valeurs de paix, d'unité, de fraternité entre les peuples, mais également au principe personnaliste.

Or le christianisme affirme précisément aussi bien le principe d'universalisme que celui de personnalisme, d'un personnalisme indépendant de toute considération de race, de nationalité ou de rang social. Voici pourquoi la seule forme de socialisme correspondant au christianisme et à l'éthique humanitaire, n'est ni le socialisme international de classe, ni le socialisme national de race, ni le socialisme d'Etat totalitaire, mais le socialisme personnaliste, syndicaliste, combinant la valeur de la personne et celle de la communauté ; cette doctrine symbolise l'humanisation et l'éthisation de la vie et des relations sociales.


Le nationalisme moderne a éclaté au sein d'une époque de technique, et c'est ce qui crée une situation extraordinaire et paradoxale. Les principes nationalistes et techniques sont absolument contraires l'un à l'autre. En effet, les bases émotionnelles du nationalisme (et n'oublions pas que celui-ci est essentiellement émotionnel) sont naturelles et telluriques, alors que le triomphe de la technique marque précisément la fin de l'ère tellurique dans l'histoire. Nous assistons donc à une technisation et à une planification rationnelle des éléments telluriques nationaux. Or, le principe même de la technique est, ainsi que nous l'avons démontré, essentiellement international, c'est le facteur d'internationalisme le plus agissant. Nous voyons la jeunesse moderne émotionnellement entraînée vers le nationalisme (si toutefois elle n'est pas attirée par le communisme) et en même temps poussée vers les réalisations techniques, auxquelles elle est prête à consacrer toutes ses forces. La jeunesse ne s'aperçoit pas de cette contradiction profonde : la technique, facteur le moins national qui soit, ayant un caractère non seulement universel, mais général et abstrait, rend les peuples impersonnels, les prive de leur vrai visage ; car la technique est la même chez les Américains, les Allemands, les Japonais, la civilisation technique est un article d'exportation, elle se transplante facilement d'un pays à l'autre, alors que la culture est toujours individuelle, et ne s'exporte pas.

Mais les nationalistes modernes aiment la technique, en sont armés, tout en demeurant indifférents à la culture. Cela s'explique par le fait que le nationalisme cherche moins l'expression de l'image plastique individuelle d'un peuple, que la manifestation de la force; or, de nos jours, la force ne saurait être conquise sans l'aide de la technique ; c'est elle qui arme les peuples pour la lutte et pour la guerre, auxquelles aspire le nationalisme. Ce dernier est indifférent à la culture, parce que celle-ci présente toujours un élément contemplatif, tandis que les tendances nationalistes ne sont nullement contemplatives, elles sont au contraire extrêmement activistes, extrêmement avides, animées de l'appétit de la vie et de la domination.

La technique, sans laquelle nulle conquête n'est possible, revêt un caractère planétaire, et finira par triompher du nationalisme, car elle affirme l'universalité des communications et des transports, qui rend toute autarchie irréalisable.

Les armements nationalistes s'appuient sur la technique la plus moderne, et ont placé le monde sous la menace de la guerre ; c'est la source émotionnelle de la guerre qui provoque à travers le monde des répulsions érotiques. Ce qu'il y a de paradoxal c'est que c'est précisément la force la plus internationale, la plus unifiante, qui rapproche le plus étroitement les mondes modernes, qui est actuellement mise au service des instincts nationaux et menace le monde du plus tragique des conflits.


Le nationalisme armé de la technique présente le plus grand danger pour l'existence même de la culture européenne, il est l'ennemi le plus implacable de cette dernière. Ce fait est caractéristique de l'ère où nous vivons, marquée de la domination des masses. Celles-ci demandent une civilisation tehnique et non pas une culture de qualité. Voici pourquoi le nationalisme moderne ne s'exprime pas dans la personne d'un génie créateur, mais d'un « chef », que seule la puissance de l'État intéresse. Les porteurs du nationalisme allemand ne sont pas des penseurs et des poètes, mais des amateurs démagogiques - Hitler, Goëring, Goëbbels. Leurs portraits ont remplacé ceux de Goethe, Schiller, Kant, Hegel, Beethoven, Nietzsche ; d'innombrables ouvrages sont consacrés à ces chefs, qui ne sont nullement les porteurs d'une culture, mais expriment la volonté des masses, leur aspiration à l'unité et à la puissance. Nous vivons à une époque de « civilisation », non de « culture », et nous assistons à un processus analogue se déroulant sous le signe du communisme, hostile semblerait-il au nationalisrne. Mais ici, de même que sous l'égide hitlérienne, le « chef » rallie les masses, s'arme de la technique, exprime les aspirations à la puissance et s'oppose à la culture en tant que phénomène aristocratique. Néanmoins, si nous comparons ce qui se passe en Allemagne et en Russie, nous verrons que des démons différents déchirent ces pays.

En Allemagne, ce sont les démons de la nature (le sang, la race élue, la nationalité, la terre) qui agissent actuellement, alors qu'en Russie, précisément parce que ce fut jadis un pays tellurique, nous voyons sévir les démons de la technique titanique, de la construction sociale : la machine, la classe élue, la révolution sociale planétaire. En Allemagne, la technique est mise au service de la race élue, en U. R. S. S. elle est soumise aux instincts sociaux irrationnels, et la construction masque les éléments subconscients du peuple russe.

L'internationalisme communiste est facilement changé en nationalisme soviétique, et le stalinisme ne diffère presque plus du fascisme. L'appel à la révolution sociale planétaire dissimule le messianisme russe, l'ancienne idée de la vocation universaliste de ce peuple. Le nationalisme est étranger à la tradition russe, mais le messianisme lui est profondément inhérent ; le XIXème siècle russe est tout pénétré d'une conscience universaliste, alors que le nationalisme de chez nous est d'origine étrangère, principalement allemande. Le bolchevisme est une transformation de l'idée russe.

Nous avons vu que les tendances nationalistes modernes sont nées à une époque universaliste, planétaire, et ce contraste leur prête une extraordinaire acuité. Le nationalisme émotionnel qui revêt par moment un caractère de vraie démence, se développe dans un siècle où l'autarchie est devenue impossible. Les sociétés européennes retournent au polythéisme, alors que le monothéisme a déjà profondément transformé les consciences.

Mais il ne suffit pas de renier purement et simplement les aspirations nationalistes de la jeunesse moderne, et les mouvements qui leur sont inhérents, en se plaçant sur le terrain de la philosophie éclairée du XVIIIème siècle, et des idées périmées de la révolution française. Keyserling ne cesse de le rappeler, tout particulièrement aux Français, qui sont portés à considérer comme universels les principes de l'humanisme français, fondés sur la catholicité de la raison latine.

Nous entrons dans une autre dimension de l'être, dans un monde auquel j'ai donné le nom de « nouveau Moyen âge ». Aussi ne saurait-on estimer les événements actuels au point de vue des principes relatifs et précaires de l'histoire dite moderne, on ne peut Ieur appliquer que des principes éternels et absolus. Or, ces principes ne se trouvent que dans le christianisme. Le nationalisme, la soif de la domination se heurtent violemment aux normes chrétiennes ; il s'agit donc de prendre conscience de ce fait essentiel. Les tentatives opportunistes faites par des chrétiens en vue d'une adaptation sont ignominieuses, et le désir d'utiliser le christianisme comme une arme en vue de la consécration du pouvoir de l'Etat est infiniment pire que la persécution ouverte contre la religion. Les chrétiens devront engager une lutte héroïque pour la liberté de leur Foi, pour l'autonomie de la vie spirituelle, contre les prétentions de l'État totalitaire qui tend à la nationalisation de l'esprit, de la conscience, de la pensée. On ne peut nationaliser et socialiser que ce qui appartient à l'homme - sa propriété matérielle, mais non pas ce qu'il est lui-même, c'est-à-dire la personne.


Il ne faudrait pas ignorer le fait que la réforme sociale qui est inéluctable, amènera probablement à un rabaissement du niveau spirituel ; rabaissement qui s'exprimera par un retour au polythéisme et au poly-démonisme. Et avant de pouvoir opérer une réforme spirituelle, il faudra résoudre le problème élémentaire de l'existence de l'homme. Mais la lutte spirituelle devra continuer. La volonté de puissance n'est pas un mal en soi, on ne saurait considérer comme un bien la faiblesse et l'impuissance. La plénitude positive de l'être est une force, une puissance, vers laquelle il s'agit de tendre. Toute la question est de savoir ce que nous entendons par force. Le goût moderne de la virilité n'est nullement le désir d'une plénitude de l'être, il en est le rétrécissement, la mutilation, et la volonté qui meut le nationalisme représente précisément cette diminution. La plénitude de l'être signifie toujours que chacun de ses degrés individualisés possède un contenu universel, en tant que valeur positive.



Nicolas Berdiaev (appendice à son ouvrage "Destin de l'Homme dans le monde actuel", 1934)

 

                                                
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                                   table des matières de "Destin de l'Homme" (1934) :
          

 

CHAPITRE I. - Jugement encouru par l'histoire. La guerre.
CHAPITRE II. - Destin de l'homme dans l'histoire. Humanisme et bestialisme. Contradiction de la liberté. Capitalisme. Démocratie. Communisme. Fascisme. Dictature idéologique.
CHAPITRE III. - Les nouveaux facteurs de l'histoire mondiale. Les masses entrent dans l'arène. Les collectivités. La technique. Le chômage. Le nationalisme et le racisme. L'étatisme et le césarisme. Les peuples d'Orient.
CHAPITRE IV. - Principe aristocratique de la culture et destin des intellectuels. Jugement encouru par le christianisme et recherche d'une spiritualité nouvelle.
APPENDICE I - polythéisme et nationalisme. APPENDICE Il. - La transformation du Marxisme (Marxisme et Déterminisme). 
                         
                                

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