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nature de notre héritage

Publié le par Christocentrix

"...si l'on recherche quelle est au juste la nature de notre héritage, l'on est conduit au fait central de l'histoire. Ce centre est la Méditerranée. Monde, plutôt que mer, mais fait à l'image de la mer, où se jettent et s'unifient les courants les plus disparates ; comme le Nil et le Tibre mêlent leurs eaux dans celles de la Méditerranée, l'Égypte et l' Etrurie se fondent dans une commune culture. Le rayonnement de la mer auguste franchit les déserts, les montagnes et les forêts, s'étend aux Arabes et aux Gaulois ; mais c'est le long de ses rives que s'accomplit la tâche première de l'antiquité et que s'élabore la civilisation qu'elle devait donner au monde; c'est dans le cercle de l'orbis terrarum que se poursuit le combat du meilleur et du pire ; la lutte-sans fin de l'Europe et de l'Asie, depuis la fuite des Perses à Salamine jusqu'à la fuite des Turcs à Lépante ; le duel à mort où s'affrontèrent selon la chair et selon l'esprit les deux formes parfaites du paganisme, latine et punique. Royaume de la guerre et de la paix, du juste et de l'injuste, royaume de toutes nos haines et de tous nos amours... toute révérence gardée, Aztèques et Mongols, mes frères, vous n'avez rien donné au monde de comparable à la tradition méditerranéenne. Entre l'Orient et elle, certes, de nombreux échanges ont eu lieu, religieux, militaires, commerciaux, et qui nous ont profité dans la mesure où ils étaient conformes à son génie. La chevauchée des Perses mit fin à Babylone, et nous lisons en grec comment ces barbares apprirent à tirer de l'arc et à dire la vérité. Alexandre le Grec marcha vers le soleil levant et revint chargé d'oiseaux couleur d'aurore, de fruits singuliers, et des pierreries du diadème de rois inconnus. L'Islam à son tour subjugua ce monde oriental et nous en ouvrit l'intelligence, étant né comme nous sur les terres qui entourent notre mer. Au moyen âge l'empire mogol agrandit sa puissance sans diminuer son mystère ; les Tartares conquirent la Chine, et les Chinois ne daignèrent pas s'en apercevoir. Tout cela est en soi fort intéressant, mais ne suffit pas pour déplacer le centre de gravité des affaires humaines ; il n'en reste pas moins, tout compte fait, qu'un monde dont il ne subsisterait rien que ce qui fut dit, fait, pensé et bâti dans le bassin méditerranéen, serait en ses parties essentielles le monde où nous vivons. Cette culture méridionale, quand elle étendit ses conquêtes vers le nord et vers l'ouest, produisit d'étonnants résultats, dont nous autres, Anglais, ne sommes pas les moins étonnants ; quand elle gagna, de là, les terres nouvelles au delà des mers, elle continua d'agir aussi longtemps qu'elle demeura culture. Mais toutes les réalités profondes dont elle est faite appartiennent aux rives de la mer d'Ulysse et de saint Paul : la République et l'Église, la Bible et Homère, Israël, l'Islam et la mémoire des empires abolis, Aristote et la mesure de toute chose. Et c'est parce qu'elle est la lumière véritable de notre journée terrestre, non l'obscure clarté qui tombe des étoiles, que j'ai tenu à marquer le lieu où elle se posa tout d'abord, au fronton des palais et des temples qui bornent la Méditerranée vers l'orient.

Le premier rang revient de droit à l'Égypte et à Babylone dans notre imagination, comme dans celle de nos pères et de leurs pères avant eux ; cela ne veut pas dire qu'elles aient été seules, ni que toute civilisation soit venue d'Asie et d'Afrique. De récentes et savantes recherches augmentent sans cesse notre connaissance de l'antique civilisation européenne, et spécialement de ceux qu'il nous faut bien appeler les Grecs d'avant la Grèce ; son centre fut la Crète, durant l'ère dite « minoenne » en souvenir du roi Minos qu'immortalisa la légende et dont le labyrinthe a été effectivement mis à jour par nos archéologues. Cette société européenne policée fut balayée par l'invasion venue du Nord qui créa ou reçut l' Hellade ; mais elle eut avant de mourir l'occasion de faire au monde des présents si précieux que l'humanité s'évertue en vain depuis à les reconnaître, fût-ce en les plagiant.  En un lieu perdu de la côte ionienne qui fait face à la Crète et à l'archipel, s'élevait une ville, que nous appellerions aujourd'hui un village fortifié. leonidas_1024.jpgElle se nommait Ilion, puis on la nomma Troie, et son nom vibre à jamais dans la mémoire des hommes. Un poète qui fut peut-être mendiant et chanteur ambulant, sans doute illettré, et que la légende présente comme aveugle, composa un poème dont le sujet était la guerre que les Grecs firent à cette ville pour reconquérir la plus belle femme du monde. Que la plus belle femme du monde ait habité ce hameau peut sembler légendaire ; que le plus beau poème du monde ait été inventé par un homme qui n'avait rien vu que de pareils hameaux, est un fait historique. L'on assure, il est vrai, que l'oeuvre appartient à la période où la culture primitive était sur son déclin ; auquel cas je demande à voir ce qu'elle produisit à son apogée. Du reste notre premier poème pourrait être aussi bien le dernier ; il représente le premier et le dernier mot de l'homme naturel sur sa terrestre destinée. Si le monde meurt païen, le dernier des humains avant de fermer les yeux ferait bien de citer l'Iliade, Cette grande révélation de l'humanité antique contient un élément de haute importance historique que l'histoire a trop négligé jusqu'ici; le poète a, en effet, conçu le plan de son poème de telle sorte que ses sympathies vont, semble-t-il, au vaincu plus qu'au vainqueur ; quant à celles du lecteur, elles ne font pas de doute. Et ce sentiment va croissant dans la tradition à mesure qu'il s'éloigne de son origine. Achille joue un certain rôle comme demi-dieu païen, et puis disparaît ; mais Hector grandit d'âge en âge; il devient l'un des paladins de la Table Ronde et c'est son épée que la chanson met au poing de Roland à son dernier combat, dans la pourpre et la gloire de son propre désastre. La figure d'Hector, tracée en lignes archaïques sur le crépuscule du matin, est l'image prophétique du premier chevalier ;guerrier.jpg le nom d'Hector présage les défaites sans nombre que devaient subir notre race et notre foi, et le triomphe de survivre à toutes les défaites.  La fin de Troie ne finira jamais ; de vivants échos, éternels comme notre désespoir et comme notre espérance, la prolongent d'âge en âge ; debout, elle fût restée obscure, mais sa chute a été suspendue par un souffle de feu qui l'a fixée à jamais dans l'immortel instant de son annihilation ; la flamme qui la consuma ne se consumera plus. Le feu sacré a couru comme un incendie le long des rivages de la mer intérieure, allumant à la cime des caps et à la pointe des îles la sainte lueur de la petite cité qui fait la grandeur des citoyens, du hameau ceint de murs pour lequel mouraient les héros. L'Hellade aux mille statues n'a pas laissé d'image plus noble que cette statue vivante, l'homme maître de soi; l'Hellade aux mille statues n'avait qu'une poésie, et ses mille bourgades fortifiées retentissaient toutes des lamentations de Troie. Une légende conçue après coup, mais non point fortuite, enseigna plus tard que des Troyens exilés avaient fondé une république sur les côtes d'Italie. Il est vrai, selon l'esprit, que la vertu républicaine ait une pareille racine. Un mystère d'honneur, qui n'est point d'Égypte et qui n'est point de Babylone, continua de briller dans l'ombre comme le bouclier d'Hector, bravant l'Asie et l'Afrique - jusqu'à l'aube retentissante du jour illustre où, dans le vol des aigles et le tonnerre du nom nouveau, le monde s'éveilla en présence de Rome."... 

               G.K  CHESTERTON (extrait de l'Homme Eternel, 1927)

 

 

 

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