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Μαραμπού - Νίκος Καββαδίας

Publié le par Christocentrix

 

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 MARABOUT (Nikos KAVVADIAS)  Traduction de Michel Volkovitch

 

Tous ceux qui sur la mer ont ma vie partagé prétendent que je suis un pervers, un infâme, que très sournoisement je déteste les femmes, qu’avec elles jamais je ne vais m’allonger.

On dit que je carbure au hasch, à la coco et que je suis le jouet d’une passion impure, que je porte gravées de bizarres peintures, obscènes à vomir, cachées sous mon tricot.

On dit de moi d’horribles choses, sans arrêt, qui ne sont que bobards et que fausses nouvelles ; et ce qui m’a frappé de blessure mortelle, nul ne l’a jamais su — j’ai gardé le secret.

Mais tandis que ce soir descend sur les tropiques, que s’éloignent à l’ouest les vols de marabouts, je suis forcé d’écrire, et d’avouer jusqu’au bout quelle plaie est en moi, obscure et tyrannique.

En ce temps-là j’étais sur un bateau postal, aspirant, sur la ligne d’Egypte à Marseille, quand je la vis, aux fleurs de montagne pareille, et devins son ami, son frère, son féal.

Noble, toute en finesse et en mélancolie — son père, un Egyptien, s’était ouvert les veines — elle traînait son deuil dans les contrées lointaines, croyant qu’en les bougeant ces choses-là s’oublient.

De Marie Baschkirtseff elle adulait la prose, aimait avec transport la Sainte d’Avila, disait de tristes vers français d’un ton très las et contemplait longtemps l’étendue bleue, morose.

Moi qui n’avais connu que les corps des drôlesses, moi, l’âme sans vigueur, par la mer ballotté, je retrouvais ma joie d’enfance à l’écouter parler comme un prophète — extase et allégresse.

Je passai à son cou une petite croix et reçus d’elle un portefeuille. Et à mesure que le port approchait, terme de l’aventure, mon cœur se remplissait de tristesse et d’effroi.

Combien de fois, plus tard, sur les cargos si lents, ai-je invoqué l’amie, complice, ange gardienne ! Sa photo emportée dans mes virées lointaines était une oasis sur les sables brûlants.

C’est là, je le sais bien, que je devrais finir. Ma main tremble, le vent brûle et brouille ma vue. Sur le fleuve africain les fleurs superbes puent. Un marabout crétin se remet à glapir.

Je continue !… Un soir, dans un port très lointain, m’étant noirci au gin, au whisky, à la bière, vers minuit, titubant à m’en rouler par terre, Je pris la rue qui mène aux maisons des putains.

C’est là que les traînées attirent les marins. L’une d’elles, rieuse, arracha ma casquette (vieil usage français qui signe une conquête), et moi, sans le vouloir, je suivis le bourrin.

Une petite chambre sale aux murs sordides où la chaux s’écaillant tombait comme une peau, et cette loque humaine à la voix de corbeau, à l’étrange regard, noir, possédé, morbide.

Sans tarder je la fis éteindre. On se coucha. Mes doigts sur tout son corps comptaient ses os pointus. Elle empestait l’alcool. J’émergeai, courbatu, «quand l’aurore sur nous sa joue rose pencha».

Lorsque dans la lueur pâle du petit jour, je la vis, pitoyable, et pourtant impudique, pris d’un étrange émoi proche de la panique, je pris mon portefeuille et payai sans amour.

Douze francs… Mais poussant un grand cri tout à coup, elle posa les yeux sur moi, blême, égarée, puis sur mon portefeuille… Et c’est là, bouche bée, que j’aperçus la croix suspendue à son cou.

Oubliant mon chapeau, je me ruai dehors comme un fou, titubant et perdant la boussole, emportant dans mon sang la méchante bestiole qui depuis n’a cessé de tourmenter mon corps.

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge dans le lit d’une femme, et que la coco ronge. Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

Ma main tremble… La fièvre… Ahuri, tête vide, fixant un marabout là-bas, sans mouvement, qui me zieute à son tour, non moins obstinément, je me sens son égal, aussi seul et stupide.

 

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