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Qui es-tu?... Jésus, le témoignage de la foi et l'Histoire...

Publié le par Christocentrix

« En lisant sérieusement l'Evangile, j'ai été extrêmement frappé de ce que j'appellerai la grande puissance prophétique. Je ne parle pas ici du prophète qui découvre ce qui va se passer, mais du prophète qui vous découvre votre vérité. Il est tout à fait clair que lorsqu'on vient dire : " Ces textes ont été élaborés pendant trois cents ans, en réalité, il n'y en a pas à l'origine", il suffit d'être écrivain soi-même pour savoir que ce n'est pas vrai : il y en a un à l'origine, parce qu'il y a le Sermon sur la montagne, et quelque chose, qui est la voix du prophète, absolument évident». (André MALRAUX, interview 25 octobre 1967)

 « Il n'y a qu'une affaire sur laquelle nous sommes sûrs qu'on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu'il y aura une division éternelle : c'est l'affaire Jésus... Je vous défie de trouver jamais dans les siècles des siècles un seul homme qui parle de Jésus en historien. Ils ne nous en parleront jamais qu'en chrétiens ou antichrétiens ».

(Charles PÉGUY, « Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne », dans Œuvres en prose, 1909-1914, coll. « La Pléiade », éd. Gallimard, Paris, 1957, pp. 291-292).

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 Singulière cette envie de voir cet homme, et de le voir dans son histoire, à telle heure, en tel lieu, et de lui demander : qui es-tu ? D'autant plus singulière qu'elle exprime une curiosité, disons très profonde et très personnelle, mais que je constate avoir été très répandue et très fréquente. Jésus-Christ a au moins suscité ceci : l'expérience multipliée de cette curiosité ardente. Au point que certains passages de l'Evangile me deviennent parlants, j'ai l'impression d'y entrer de plain pied comme dans une humanité qui m'est proche, et ils se parent pour moi d'une indéniable force de vérité. C'est, par exemple, ce Jean qui se met à suivre Jésus rencontré pour la première fois « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,38). Ou ce chef des percepteurs de Jéricho qui « cherchait à voir qui était Jésus » (Lc 19,3). Ou ces Grecs venus à Jérusalem pour la Pâque et qui tirent Philippe par la manche : « Nous voudrions voir Jésus » (Jn 12,21). Ou Ponce-Pilate lui-même, dans ce bref instant de pressentiment peu banal où, s'approchant de son prisonnier dont l'attitude et l'affaire le déconcertent, il lui demande : « D'où es-tu ? » (Jn 19,9). Manifestement il y a quelqu'un en face de ces questions ; je sens la densité de sa présence à l'intensité de désir, d'étonnement ou de crainte qu'il y a dans la question. J'éprouve fortement ce qu'exprime A. Malraux. Derrière les bribes qui nous restent du Sermon sur la montagne, il y a manifestement une personnalité unique, réelle, forte.

 Jésus est cet homme, dans l'histoire, au sujet de qui d'innombrables hommes, qui en ont entendu parler, éprouvent une envie spéciale de demander « Qui es-tu ? » Prétendre le savoir sans lui, mieux que lui, je commence à me douter que c'est un peu ridicule ; malgré mon assurance d'homme cultivé du XXIème siècle, pourquoi ma petite idée sur la question s'imposerait-elle davantage que l'opinion des Apôtres ? Et si je veux le savoir de lui, je n'ai qu'une issue : l'apprendre de la bouche de ces Apôtres auxquels il a lui-même confié sa réponse.

Or voici qui m'apparaît très remarquable. Je ne vois pas tellement que Jésus ait gravé pour ses Apôtres sa carte de visite, ni qu'il se soit inquiété de leur dicter et de leur faire apprendre par coeur les termes de son identité. Il l'a plutôt « induite » en eux comme la seule interprétation absolument cohérente de l'événement qu'était sa destinée et dont il les rendait participants. Quand Jean-Baptiste lui fait demander, en clair et avec insistance: « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus ne répond pas : « Je le suis », il pose des actes et il en adresse la nouvelle au Baptiste en lui laissant le soin de tirer lui-même les conclusions (Mt. 11,2-6). Tous les titres, tous les noms du Christ, dont la litanie me paraissait surabondante, floue et désordonnée, je m'avise qu'ils constituent le faisceau de telles conclusions, dont certaines approximatives ou provisoires. Ce ne sont que des significations allumées dans l'intelligence des témoins de Jésus par l'Evénement dont il les irradiait ; des affirmations, inspirées sans doute par l'Esprit Saint, mais qu'aussi ils essayaient d'ajuster avec plus ou moins de bonheur dans leur propre esprit pour exprimer l'impact de l'Evénement tel qu'il fondait sur eux.

Cela devient pour moi un nouvel encouragement pour m'intéresser à Jésus tel qu'il fut. Car les affirmations théologiques sur son compte doivent permettre, par une espèce de déchiffrement à rebours (et peut-être est-ce leur rôle premier pour nous autres?), d'appréhender l'Evénement et, en quelque sorte, d'en refaire l'expérience. Le Jésus de l'histoire ? au fond, il y en aura toujours deux : d'une part, le Jésus de ceux qui ne croient pas en lui, à supposer qu'ils se heurtent à lui ou s'y intéressent ; d'autre part, le Jésus de ceux qui croient en lui. (voir citation de Ch. Péguy).

N'est-ce pas déjà ainsi que ses contemporains se partageaient à son sujet ? et les uns et les autres appartenaient à « l'histoire » ! Ceux qui ne croyaient pas en lui l'ont vu ainsi: « un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs » (Mt. 11,19), « un possédé » (Mc 3,22), « un imposteur » (Mt. 27,63), - c'est évidemment une manière d'interpréter l'histoire. Mais pour ceux qui croient en lui, je tire cette conclusion capitale : c'est le Jésus du témoignage de la foi qui est, en même temps, l'expérience authentique du Jésus de l'histoire.

Assurément, je dois me résigner à ce que cette expérience ne puisse prétendre l'impossible comme, par exemple, retracer une chronologie infaillible des années publiques de Jésus, retrouver le mot à mot de ses discours, préciser ses emplois du temps durant les « années obscures » de Nazareth. Je suis amené à me dire ceci : si les évangélistes n'ont pas cherché à fixer ces choses, ce n'est pas qu'ils voulaient nous les cacher, c'est qu'ils n'estimaient pas qu'elles nous fussent indispensables, nonobstant notre premier sentiment contraire. Pourtant ils ne prétendaient nullement nous livrer une élucubration socio-religieuse de leur cru (les malheureux en eussent été bien incapables !), « d'après » la figure de Jésus de Nazareth ou à l'aide d'une anthologie tendancieuse de ses « morceaux choisis ». C'est l'Evénement lui-même qu'ils proclamaient et livraient. C'est à l'Evénement dans sa réalité qu'ils voulaient nous donner accès : à l'Evénement dans la résistance inexorable qu'il oppose à toute réduction qu'on voudrait en faire à un phénomène déjà observé et facile à classer (Dieu sait si on en a essayé et si on en essaye encore de ces réductions!). Quoi penser, sinon que cet Evénement était d'une nature telle, à leurs yeux, que l'accumulation de détails circonstanciés ne l'eût pas rendu plus présent ni plus intelligible qu'il ne l'était désormais dans le raccourci de leur catéchèse confiée à l'Eglise.

Ainsi voulaient-ils que notre foi soit appuyée sur l'Evénement. Et l'Evénement intégral: depuis la naissance de Jésus jusqu'au don de son Esprit à la Pentecôte. Et non seulement qu'elle y soit appuyée, mais qu'elle ne puisse à aucun moment en faire l'économie et s'en distancer pour se nourrir d'une doctrine et d'un dogme un peu plus dégagés de l'épaisseur historique. Or, pour assurer cela, ces mêmes Apôtres et témoins ne nous offraient d'atteindre l'Evénement qu'à travers la prophétie (c'est-à-dire l'interprétation inspirée par Dieu) qu'ils en faisaient !

Ils pensaient donc que la prophétie seule était capable de transmettre l'Evénement. Pourquoi le pensaient-ils ? Nous autres penserions, dans notre spontanéité irréfléchie, qu'elle risquait plutôt de le déformer ou de le trahir ! La réponse est simple : leur évidence vécue était que la prophétie faisait partie de l'Événement ; qu'elle n'était rien d'autre que l'Evénement pour autant qu'il était langage pour les hommes. Il faut bien nous mettre en tête cette chose essentielle : il n'y a pas eu d'abord un fait divers erratique, sans attache significative avec quoi que ce soit ; un Jésus ni plus ni moins doué qu'un autre, à mille lieues de penser à l'utilisation que feraient de ses improvisations des disciples qu'il aurait groupés sans trop savoir pourquoi ; un événement brut, muet dans son essence, dénué de tout accompagnement interprétatif, et que, par impossible, nous, pourrions aujourd'hui exhumer ; puis, après coup, dans le deuxième temps, par une manoeuvre seconde et habile, il y aurait eu la ressaisie de l'événement par les Apôtres et son rhabillage par l'interprétation théologique. C'est l'événement qui est né prophétique, qui dégageait de lui-même une énorme quantité de sens, qui provoquait à chaque instant l'activité interprétative, qui s'aggravait à chaque pas de l'interprétation tâtonnante qu'il suscitait, et qui consolidait de jour en jour son ancrage dans l'histoire par le moyen apparemment le plus pauvre qui fût : ce que pouvaient en concevoir et en exprimer en un vocabulaire populaire et restreint la poignée des disciples. Rien d'étonnant que saint Jean ait fini par désigner Jésus comme rien d'autre que Parole faite chair ! Aussi, lorsque saint Matthieu met sur les lèvres de Pierre la confession de foi: « Tu es le Fils du Dieu vivant » (Mt. 16,16), il commet peut-être un anachronisme par rapport aux paroles réellement prononcées par Pierre dans la circonstance historique qu'il relate. Mais les mots exacts qu'a prononcés Pierre sous l'interpellation de Jésus, s'ils devenaient un épisode constitutif de l'Evénement, étaient déjà aussi la prophétie cherchant son expression. Au fur et à mesure que l'Evénement s'accomplissait, la prophétie aussi trouvait sa plénitude, et ils demeuraient homogènes l'un à l'autre, inséparables l'un de l'autre. L'Evangile d'après la Pentecôte, qui exprime la plénitude de la prophétie, ne trahit pas l'Evénement lorsqu'il en rapporte les épisodes à la lumière de cette plénitude. Simplement l'Évangile ne peut pas servir à ce pour quoi il n'est pas fait. Il est la prophétie sur l'Evénement Jésus-Christ, il est, par le fait même, la continuation de cet Evénement pour ceux qui lui accordent créance, mais il n'est pas le journal de marche d'un journaliste neutre accrédité auprès des Douze ni l'enregistrement des paroles du Christ sur un magnétophone de campagne.

 

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