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Retour sur la Passion du Christ

Publié le par Christocentrix

COMMENT LES APÔTRES ONT-ILS PU COMPRENDRE AINSI LA PASSION DE JESUS?

 

Les récits de la Passion furent sans doute les premiers à être mis par écrit pour servir de base à la liturgie chrétienne primitive, qui s'est ensuite déployée dans le cycle de l'année autour de la fête de Pâques. Ils furent donnés par Dieu à l'Église apostolique pour alimenter sa prière et nourrir sa méditation; ils ont pour but de procurer aux croyants l'intelligence du mystère de Jésus, afin de le reproduire dans leur vie. Ainsi la Passion s'offre-t-elle à nous comme un sujet privilégié de la contemplation chrétienne que la foi et l'oraison éclairent mieux que toute étude.

Nous lisons trop souvent la Passion comme une histoire du passé, une suite d'événements tels que pourrait les relater n'importe quel historien. L'intention des évangélistes porte beaucoup plus loin : ils veulent nous montrer, à travers les faits qu'ils rapportent, l'accomplissement d'événements spirituels, assez puissants pour dépasser leur temps et pour exercer leur action dans la vie des disciples du Christ d'une génération à l'autre jusqu'à nous, par le moyen de la foi. Ainsi, en nous racontant l'histoire de Jésus telle qu'ils l'ont connue et comprise, les évangélistes nous procurent un modèle : ils nous apprennent à lire l'histoire de l'Eglise et notre propre histoire à la lumière de l'Esprit Saint qui poursuit son oeuvre dans les coeurs à l'aide de sa Parole.

En relisant la Passion selon saint Matthieu, on est frappé par l'énergie de sa composition due, entre autres, à une série de contrastes formés par les épisodes successifs. Contraste entre la prophétie de Jésus qu'il souffrirait pendant la Pâque et l'intention des grands prêtres d'éviter cette occurrence, contraste entre l'onction à Béthanie et la trahison de Judas, entre l'institution de l'Eucharistie et les annonces du méfait de Judas et du reniement de Pierre qui l'entourent, etc. Ce procédé, qui fait penser à des pierres de silex qu'on entrechoque pour faire jaillir l'étincelle, oblige l'esprit à se détacher des vues humaines pour s'élever à des vues nouvelles et inattendues, conformes aux desseins de Dieu réalisés dans le Christ. La méditation de la Passion doit se faire dans l'humilité et dans la joie, dans un contact personnel avec le texte évangélique et dans l'accueil des lumières que le Saint-Esprit voudra prodiguer pour faire rayonner le mystère de Jésus dans sa propre vie.

 

La Passion selon saint Matthieu est un chant d'amour. Elle nous apporte la preuve, incroyable et irrécusable pour qui sait la saisir, de la profondeur et de la vérité de l'amour du Christ pour nous, pour le moindre des siens. Comme l'expose la lettre aux Philippiens: lui, le Fils de Dieu, s'est approché de nous dans l'extrême humilité de notre condition et s'est fait pour nous obéissant jusqu'à la mort et la mort de la Croix. Peut-on imaginer un amour plus grand et plus doux ?

Encore faut-il oser y croire de nos jours, à deux mille ans de distance, dans notre monde si éloigné de Dieu, si fier de sa science. La Passion selon saint Matthieu s'offre cependant à nous, aujourd'hui même, comme le lieu d'une rencontre intérieure, où les mots de l'Évangile peuvent se transformer tout à coup en une Parole très personnelle que le Christ nous adresse, nous révélant sa présence de grâce et nous invitant à entrer avec lui dans les entretiens de la prière et dans les liens d'un amour unique, capable de changer notre vie. Alors nous découvrirons le trésor caché dans le champ de notre coeur, la perle fine pour laquelle on vend tout ce que l'on a:  ils ne sont autres que la personne même de Jésus, source d'une vie nouvelle, mystérieuse encore, et cause de notre joie.

Au terme de la méditation sur la Passion selon saint Matthieu, nous avons pleinement conscience d'être restés, en quelque sorte, dans le vestibule du Mystère. On ne pénètre pas, en effet, à l'intérieur de ce drame avec des mots et des idées, mais par des actes et par le don de la grâce. Le commentaire de pareils textes restera toujours une ébauche d'explication mise à la disposition de l'Esprit Saint qui seul connaît les profondeurs de Dieu et peut en donner l'intelligence. (1 Co 2, 1011).

 

COMMENT LES APÔTRES ONT-ILS PU COMPRENDRE AINSI LA PASSION DE JESUS?

Ce qui nous est apparu avec le plus de force est précisément l'intelligence extraordinaire que les apôtres ont acquise de la Passion de leur Maître. Il existe, en effet, une distance extrême, un contraste frappant entre la lecture à vue humaine des derniers événements de la vie de Jésus et celle que nous en proposent les Evangiles. Pour les spectateurs juifs et les disciples eux-mêmes, la fin de Jésus apparaît, sur le moment, comme un échec sans appel, au regard de l'immense espérance que sa prédication et ses miracles avaient fait naître. L' humiliation est totale ; la condamnation par les autorités juives et romaines, puis l'infamant supplice de la croix, rendent la défaite irrémédiable et terriblement sensible. Selon l'expression de saint Paul, ce fut une "kénôse", un anéantissement.

Ayant assisté de près ou de loin à l'arrestation et au procès, aux mauvais traitements et aux moqueries, ayant vu Jésus pendu à la croix entre deux criminels, comment les disciples, atterrés et égarés comme des brebis sans pasteur, ont-ils été conduits, en si peu de temps, à faire une lecture complètement neuve de ce que leur Maître avait vécu pendant ces journées cruelles ? Comment un événement si brutal, aux confins de l'absurde, a-t-il pris pour eux une signification aussi vitale? Par quel prodige les ténèbres où ils se trouvaient plongés se sont elles changées en un jour lumineux ?

Quelle lumière, puissante et mystérieuse, a éclairé les disciples ! Ils ont compris qu'en réalité Jésus avait été le maître des événements en accomplissant la volonté de son Père, conformément aux Écritures. Ils sont entrés, en quelque façon, dans le coeur de Jésus et ont aperçu, caché dans son extrême humiliation, le dessein de salut qu'il réalisait. Ils ont percé le mystère de sa souffrance et reconnu en lui le Serviteur chanté par Isaïe, le Fils de Dieu devenu obéissant jusqu'à la mort.

Quelle révélation ! Les apôtres ont découvert qu'en subissant la Passion, Jésus instaurait la Pâque nouvelle et qu'il était l'Agneau de Dieu immolé pour le monde. Se souvenant de la dernière Cène, ils ont compris que Jésus y avait institué pour eux, avant de souffrir, le sacrement qui faisait de sa mort une offrande d'action de grâce, une Eucharistie, inaugurant ainsi une liturgie nouvelle dont ils seraient les ministres. Ils ont discerné le sens de la mort de Jésus et deviné qu'elle marquait le sommet de l'histoire sainte, le commencement de temps nouveaux. Ils ont vu aussi que sa souffrance apportait le salut aux croyants et qu'elle était une Bonne Nouvelle pour tous les hommes.

La Passion fut une grande et terrible question pour les disciples de Jésus. Comment ont-ils saisi que ce crime commis contre le Fils de Dieu, loin de provoquer la colère divine, allait l'éteindre et offrir le pardon aux bourreaux eux-mêmes, s'ils regardaient avec foi vers celui qu'ils avaient transpercé (Jn 19, 37) ? Comment les yeux de leur coeur se sont-ils ouverts et ont-ils pu voir l'Amour divin travaillant dans l'oeuvre mortelle du péché et triomphant de lui? Comment, sous leur regard, la croix infamante s'est-elle changée en une croix glorieuse, rayonnant à travers le supplice et la mort ?

On pourrait multiplier les interrogations. Elles nous conduisent toutes à la porte d'entrée du Mystère, encadrée par une double question : comment saint Matthieu, comment les Apôtres ont-ils pu comprendre la Passion telle qu'ils nous l'ont racontée ? Qui donc est Jésus pour avoir réalisé par ses disciples une telle oeuvre qui s'est poursuivie jusqu'à nous?

Aucun historien, poète ou dramaturge, aucun philosophe ou théologien, aucun génie humain, si grand qu'on puisse l'imaginer, n'aurait pu inventer la Passion du Christ et nous la raconter avec autant de simplicité et de profondeur, dans une vision aussi élevée et aussi lucide sur la réalité de la vie et de la mort. Nous avons vraiment affaire à l'oeuvre de cette sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, dont parle saint Paul, "folie de Dieu" et "faiblesse de Dieu", mais plus forte et plus sage que les hommes. Lorsqu'on la lit avec foi et avec coeur, la Passion selon saint Matthieu apparaît comme une preuve majeure de la Résurrection du Seigneur et du don de l'Esprit aux Apôtres. C'est une sorte de miracle intellectuel et spirituel, le signe bouleversant de l'intervention d'une lumière supérieure, d'une puissance divine.

Le témoignage de saint Matthieu est d'autant plus fort qu'il nous atteint, nous aussi, aujourd'hui, personnellement. L'évangéliste nous a raconté la Passion en sachant qu'elle contenait une grâce de salut pour tous les hommes et qu'elle pouvait rayonner en tous les temps. Nous le vérifions quand, méditant ce texte avec attention, il nous devient tout à coup sensible au coeur, comme si le Seigneur, à sa manière unique, nous disait au fond de l'âme: "C'est pour toi que j'ai enduré ce que tu lis ; toi aussi je t'invite à veiller et à prier avec moi ; toi aussi je t'ai aimé et je veux te rendre participant de mon offrande, chaque jour". Alors, les mots de saint Matthieu s'animent et deviennent une Parole intérieure qui nous convainc doucement, avec une force supérieure aux raisonnements et aux objections, que Jésus est mort et ressuscité pour nous, que sa grâce est parvenue jusqu'à nous pour transformer notre vision de la vie et de la mort, comme elle a changé celle des premiers disciples. L'Évangile n'est pas une parole morte, ensevelie dans de vieux livres que décortiquent les historiens ; il nous communique une grâce vivifiante par la puissance de l'Esprit de Jésus.

 

LA PASSION EST UNE LITURGIE

L'idée directrice de la Passion selon saint Matthieu nous est suggérée dès les premiers versets et se confirme tout au long de la narration : la Passion de Jésus est une liturgie. Elle est l'acte fondateur de la liturgie chrétienne. Elle accomplit la liturgie pascale et lui donne la forme de l'Eucharistie. Elle réalise l'offrande de Jésus à son Père, transformant le supplice en un acte cultuel et en une action de grâce. Saint Matthieu nous présente Jésus comme le Grand Prêtre véritable qui inaugure l'Alliance nouvelle conclue en son corps et en son sang.

Quelle étonnante vision, quand on pense au réalisme brut des événements racontés. L'évangéliste ne nous propose pas une théorie théologique ou religieuse, comme peuvent en composer les savants. Il nous communique ce qu'on peut appeler une intuition spirituelle, née au rude contact des faits et devenue rayonnante dans la "mémoire" vivante des disciples et de l'Eglise. Elle a amplement démontré sa fécondité. Elle est à l'origine du développement de la liturgie eucharistique dans ses formes multiples. Le culte chrétien tout entier, centré sur les sacrements, est le fruit direct de la Passion du Seigneur, de sa lecture en Église.  En raison de la Passion qu'elle célèbre, la liturgie chrétienne ne peut se limiter à des cérémonies plus ou moins émouvantes. A cause du rayonnement de la mort et de la résurrection du Christ, elle doit pénétrer dans la vie de ceux qui y prennent part et reproduire en eux le mystère de Jésus par la prière, la méditation et l'offrande quotidienne.

C'est ce que nous indique l'occupation du temps de l'année par la liturgie disposée autour des principaux événements de la vie de Jésus, eux-mêmes groupés autour de la célébration de la Semaine Sainte. Toutefois, la liturgie et la prière ne serviraient à rien, si elles ne se prolongeaient dans la pratique de l'Évangile. C'est pourquoi le Nouveau Testament nous propose comme premiers modèles les martyrs qui, selon l'exemple du diacre Etienne, ont reproduit jusque dans leur mort la Passion du Christ, parfois même dans les détails. Comme le relatent les Actes les plus authentiques, les martyrs éprouvaient, lorsqu'ils souffraient pour lui, que le Seigneur était en eux et les soutenait de son Esprit.

 

Selon la catéchèse apostolique, notre vie entière peut devenir une liturgie. C'est ce que nous enseigne saint Paul au début de la petite synthèse qu'il nous propose dans la seconde partie de l'épître aux Romains (12-15): "Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre" (l2, 1). Cette oblation de nos corps en hostie vivante rappelle directement l'offrande du corps du Christ sur la croix, reproduite dans l'Eucharistie sous forme sacramentelle. Tel est le culte nouveau : il a pour matière notre personne entière signifiée concrètement, selon le langage de l'Écriture, par notre corps, avec ce qu'il comporte de pesanteur, de limites et de réalisme. C'est dans notre corps que l'Esprit habite et accomplit son oeuvre, se manifestant comme une force de vie jusque dans la souffrance et la mort.

La méditation de la Passion nous apprend également à "renouveler notre jugement pour nous faire discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait", en évitant de "nous modeler sur le temps présent" (Rm 12, 2). Elle transforme la lecture de notre propre vie et nous fait percevoir, au-delà des projets humains, les desseins de Dieu sur nous, dans l'affliction même, quand notre vue se trouble et que s'effraie notre coeur. Comme Jésus jeté dans l'épreuve accomplissait, à l'insu de tous, le dessein de salut de son Père, ainsi Matthieu et Paul nous apprennent-ils à discerner dans notre coeur, à l'abri des regards, ce qui plaît à Dieu, si éloigné d'ordinaire de ce qui plaît aux hommes et contraire aux passions qui nous entraînent au mal.

Poursuivant une lecture concomitante de la catéchèse paulinienne et de la Passion, nous pouvons découvrir comment la mort du Seigneur nous donne la vie et nous insère dans le corps du Christ comme des membres actifs, car, nous dit l'Apôtre, "à plusieurs nous ne formons qu'un seul corps du Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres" (Rm 12, 5). De la Passion du Seigneur découle l'ensemble des dons et des ministères dans l'Eglise. A nous de les exercer dans le même esprit d'obéissance au Père qui mérita à Jésus le nom de "Serviteur de Dieu" et en fit le serviteur de tous. La Passion du Christ nous atteint très personnellement et nous introduit simultanément dans la vie de l'Eglise pour nous faire prendre racine en elle. Le récit de la Passion n'appartient ni aux savants, ni aux docteurs, mais à l'Eglise qui en vit et, par suite, à chaque chrétien. N'a-t-il pas été composé pour servir à la prédication de la foi et à la liturgie, c'est-à-dire à l'écoute, à la prière et à la vie de l'Eglise? La Passion de Jésus est la pierre angulaire, rejetée des bâtisseurs, sur laquelle se construit l'Eglise; elle est la racine de la Vigne de Dieu, d'où monte la sève de l'Esprit qui la rend féconde.

Ayant décrit ce cadre ecclésial, saint Paul concentre son exposé de la morale évangélique sur la charité, dont les autres vertus apparaissent comme les faces multiples: "Que votre charité soit sans feinte.., dans la ferveur de l'esprit, au service du Seigneur, avec la joie de l'espérance, constants dans la tribulation, assidus à la prière..." (Rm 12,9-13).

La source de la charité et des vertus qui la servent ne se trouve-t-elle pas dans la Passion du Seigneur? N'est-ce pas en elle que fut révélé en plénitude l'amour de Dieu par le Christ: "Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? ... Oui, j'en ai l'assurance, ni mort, ni vie, ...ni aucune créature ne peut nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur"(Rm 8, 31-39). Ne trouvons-nous pas dans la Passion de Jésus l'inspiration et le modèle des vertus que saint Paul vient d'énumérer: ferveur, service, espérance, constance, prière? A quoi l'on peut ajouter la bénédiction des persécuteurs même, la compassion, la recherche de ce qui est humble, la paix et le bien qui l'emportent sur le mal (Rm 12, 14-21).

On peut également établir un rapprochement fructueux entre la Passion et le Sermon sur la montagne, et montrer, par exemple, comment Jésus a accompli les béatitudes au cours de sa Passion : la pauvreté jusqu'au dernier dépouillement, la douceur sous les violences, la patience dans l'épreuve et le deuil, la faim et soif de justice sous l'injuste condamnation, la miséricorde envers tous, la pureté d'un coeur simple devant la duplicité des hommes, le don de la paix obtenue par la croix, la persécution conduisant à la joie de la Résurrection. Au premier discours de Jésus qui enseigne la nouvelle "justice, supérieure à celle des scribes et des pharisiens", répond la Passion par laquelle Jésus "accomplit toute justice" et devient le principe de notre justification et sanctification.

Toutes les parties de l'Evangile, toute l'Ecriture même, s'ordonnent à la Passion du Seigneur comme à leur accomplissement ; elles en reçoivent leur signification plénière. Mais qui pourra le comprendre, s'il n'a reçu la grâce de l'Esprit dans la foi? La Passion n'est-elle pas "l'abîme appelant l'abîme" du psaume 42, quand "la masse des eaux et des vagues" de la souffrance et du péché a déferlé sur Jésus? Comment l'abîme du vide, dans la "kénôse" et la mort, a-t-il pu faire place à l'abîme de la plénitude de vie, lors de la Résurrection? Quand l'intelligence humaine s'aventure sur ces "grandes eaux", elle est secouée comme ces marins dont parle le psaume 107: "Montant jusqu'aux cieux, descendant aux gouffres, sous le mal leur âme fondait ; tournoyant, titubant comme un ivrogne, leur sagesse était tout engloutie". Aucune théorie ne peut expliquer, aucune raison ne peut porter un jugement adéquat sur la Passion du Seigneur. Seuls la foi, l'amour et la prière sont à même d'en procurer quelque intelligence à ceux qui y aspirent, comme le cerf soupire après l'eau vive. La sagesse humaine, trop souvent, s'embrouille et se perd dans ses cogitations. La sagesse de l'Esprit, accordée aux humbles, est requise pour nous introduire dans le mystère de l'Amour du Christ. "Est-il un sage? Qu'il observe ces choses et comprenne l'Amour du Seigneur."

 

LA PASSION ICONE DE JESUS

La lecture de la Passion produit en nous son effet le plus profond lorsqu'elle nous montre, se détachant sur un fond de mystère, la figure unique de Jésus. Tout le récit nous conduit vers lui et nous invite à reprendre le témoignage sur sa personne : il est le Fils de Dieu ! La Passion est l'Icône du Christ la plus vraie, la plus émouvante, mais aussi la plus contrastée.

Pour mettre en lumière le visage du Christ, l'Évangile doit d'abord détacher sa personne de tous ceux qui l'entouraient pendant sa vie. Au cours de son ministère, le Christ était accompagné de la foule, entouré de ses disciples et d'un groupe de femmes qui le servaient. Les malades accourraient vers lui ; il mangeait avec les pécheurs et discutait avec les scribes et les pharisiens. Il devait s'enfuir, la nuit, dans la montagne pour trouver la solitude et prier le Père en secret. Dans le désert même, il a rencontré le Tentateur qui l'a interpellé: "Si tu es le Fils de Dieu..."

A l'heure de la Passion, la situation se retourne et l'attrait se change en répulsion: les disciples l'abandonnent, les autorités le condamnent, la foule réclame sa mort. Elevé sur la croix, il est exposé aux moqueries et plongé dans la solitude du supplice, accrue par la compagnie des deux larrons. Enfin retentit la dernière prière: "Père, pourquoi m'as-tu abandonné?", puis, dans un grand cri, Jésus s'engage dans la mort en remettant à Dieu son esprit.

Opérant par un détachement progressif, tous les fils du récit concentrent l'attention du lecteur sur la personne de Jésus, au moment même où il va disparaître, abandonnant son corps pour l'ensevelissement au tombeau. Jésus s'est enfoncé seul dans la nuit, dans l'obscurité de la mort et des enfers, mais pour faire bientôt éclater la lumière et briller la gloire d'une vie nouvelle. Quel contraste encore entre le délaissement de la croix et la puissance de la Résurrection qui va faire du corps du Christ le germe de l'Église, le principe de la communion des croyants de tous les temps.

L'Eucharistie sera le sacrement de ce mystère : mémoire de la mort du Seigneur, don de son corps et de son sang livrés pour nous, devenus l'aliment de notre vie de foi et le ciment de la communion ecclésiale. Désormais la prière chrétienne, liturgique ou personnelle, ainsi que la vie qu'elle entretient, auront leur centre dans la personne de Jésus.

 

LE CHANT DE L'AMOUR DIVIN

La Passion est enfin et surtout la manifestation la plus stupéfiante de l'amour de Dieu dans le Christ. Par elle, nous est révélé l'amour du Père qui, selon l'audacieuse formule de saint Paul, "n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous" (Rm 8, 32). Qui peut sonder ce mystère incroyable? C'est par l'obéissance jusqu'à la croix que Jésus nous a démontré son amour pour le Père. Il y a parfaitement accompli le plus grand des commandements, rappelé par les trois synoptiques: "'Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force" (Dt 6, 5). Jésus a aimé le Père de tout son coeur par l'union plénière à sa volonté, selon la troisième demande du Notre Père, réalisant ainsi la Loi et les Ecritures jusqu'au dernier trait (Mt 5, 18). Il l'a aimé de toute son âme en livrant son corps vivant à la mort. Il l'a aimé de toute sa force en abandonnant tout pouvoir et en acceptant l'absolue faiblesse de la croix. Selon l'hymne aux Philippiens, l'immensité de l'amour du Fils de Dieu transparaît dans cette humilité et cette obéissance, comme un éclair jaillissant du haut du ciel pénètre au plus profond de la terre. C'est pourquoi Jésus a mérité de recevoir le Nom qui est au-dessus de tout nom, unissant les extrêmes de l'abaissement à l'élévation, conformément à la loi évangélique que seul l'amour peut comprendre: celui qui s'abaisse sera élevé et celui qui s'élève sera abaissé. Par le don de son amour, Jésus est devenu le Sauveur de tous, le second Adam: "Comme par la désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l'obéissance d'un seul la multitude sera constituée juste" (Rm 5, 19).

Mais quel mystère ! Devant un pareil amour, nos paroles ne sont que des balbutiements d'enfant. Celui qui le contemple recule avec crainte, comme au bord d'un gouffre ou devant une flamme vive. Seule l'admiration des humbles, l'adoration et la prière des croyants peuvent répondre à cet amour et se tenir près de lui, tandis que d'autres préfèrent se détourner et revenir en arrière pour se rassurer au contact de leurs idées familières ou dans les discussions raisonnables des gens instruits.

Cependant, pour reprendre les paroles de saint Augustin dans son commentaire du psaume 41 (42); de la lecture de la Passion émane "l'attrait d'une certaine douceur, de je ne sais quelle volupté intime et secrète", comme l'harmonie d'une musique mystérieuse nous invitant à entrer dans la maison de Dieu. Qui aura le coeur assez attentif et l'oreille assez fine pour entendre le chant de la Passion du Seigneur et en éprouver le charme unique? Qu'est, en effet, la Passion selon saint Matthieu, sinon le chant d'amour le plus beau, le plus profond, le plus dramatique aussi, qui ait jamais retenti sur cette terre? Tous les chants de l'Eglise qui entourent l'Eucharistie depuis la liturgie de la Semaine Sainte, en sont un écho sans cesse renouvelé. Laissons monter en notre coeur, en notre vie, ce chant de l'Esprit Saint et, comme le dit encore l'évêque d'Hippone, "suivre ce que nous entendons, en nous retirant des bruits du sang et de la chair, pour arriver jusqu'à la maison de Dieu".

 

Cet article est largement inspiré d'une étude de Servais Th. Pinckaers sur la Passion selon Saint Matthieu. On se reportera à l'édition de "Un Grand Chant d'Amour" parue en 1997 aux éditions Parole et Silence.

 

 où que soit le cadavre, là s'assembleront les aigles.

 

 

 

 

 

 

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