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Romanité et Révolution de la Croix

Publié le par Christocentrix

..."A s'en tenir aux faits vus de l'extérieur, la civilisation antique acheva sa course en acceptant une vérité nouvelle : j'entends en se convertissant au christianisme. Cette vérité était une donnée psychologique autant qu'une doctrine théologique, et l'antiquité avait réellement atteint un sommet de civilisation. Ma thèse ne sera point affaiblie - peut-être même sera-t-elle renforcée - par l'affirmation que jamais le monde n'avait été aussi civilisé. L'humanité possédait une poésie et un art plastique sans égal, des idéals politiques durables, un appareil logique et un langage clairs. Et de plus elle savait quelle était son erreur fondamentale ; erreur trop profonde pour être parfaitement définie. Appelons-la, en raccourci, culte de la nature.

En tant qu'elle est une erreur bien conforme à notre nature, on pourrait presque aussi justement l'appeler l'erreur du naturel. Les Grecs, ces grands guides et pionniers de l'antiquité païenne, prirent pour point de départ une idée prodigieusement simple et claire. Leur idée était qu'il ne peut arriver aucun mal à l'homme qui marche droit devant lui sur la grand-route de la raison et de la nature. Surtout, si cet homme est particulièrement intelligent et cultivé, ce qui était le cas des Grecs.

Révérence gardée, je dirais que cet homme n'avait qu'à marcher le nez au vent - surtout si son nez était grec ! Or l'exemple des Grecs suffit à illustrer l'étrange mais inéluctable fatalité qui accompagne cette illusion. Ils n'avaient pas plutôt entrepris d'être naturels en suivant la méthode que j'ai dite, que l'aventure la plus surprenante semble s'en être suivie, surprenante à un point tel qu'il est malaisé d'en parler. Nous noterons à ce propos que nos réalistes les plus osés ne nous font jamais bénéficier de leur réalisme. Leurs études sur des sujets scabreux ne portent jamais témoignage en faveur des vérités de la morale traditionnelle. Pourtant si nous en avions le goût, nous pourrions citer un grand nombre d'exemples illustrant des sujets de ce genre, qui tous renforcent l'autorité de la morale chrétienne. Pour ne citer qu'eux, cela est d'ailleurs facile à vérifier dans le cas des Grecs : personne n'a jamais écrit, du point de vue moral, leur histoire véritable, car personne, apparemment, n'a vu la portée ni l'étrangeté de la chose.

Voici donc les hommes les plus sages que la terre ait jamais portés. Ils décident d'être naturels et tout aussitôt se conduisent aussi peu naturellement que possible. Le résultat immédiat de leur hommage à la nature gaie, saine et ensoleillée fut un dévoiement contagieux comme la peste. Leurs plus grands philosophes et mêmes les plus purs ne réussirent pas, croit-on, à éviter cette misérable folie. Pourquoi ? Il semble que le peuple dont les poètes avaient chanté Hélène de Troie et les statuaires taillé la Vénus de Milo, aurait dû demeurer sain en la matière.

C'est qu'il est en vérité impossible à un peuple d'avoir la santé pour idole et de demeurer sain. Quand l'homme va droit son chemin, il se perd. Quand il va le nez au vent, il trouve tout de suite le moyen de se le casser - à moins qu'il n'entreprenne de se le couper pour mieux se faire la nique. En quoi il fait d'ailleurs quelque chose de beaucoup plus profondément accordé à sa nature qu'aucun adorateur de la nature ne peut même le soupçonner. A vues humaines, la découverte de cette chose très profondément enfouie fut le moteur de la conversion de l'antiquité au christianisme. L'homme tend à tomber comme la boule à rouler. Avec le christianisme, les païens découvrirent le moyen de corriger cette inclination et donc celui d'aller vraiment droit au but. Beaucoup souriront de ces paroles : il n'en est pas moins vrai que la bonne et même excellente nouvelle apportée par l'Evangile fut l'annonce qu'il y avait un péché originel.

Rome s'éleva aux dépens de ses maîtres grecs surtout parce qu'elle ne consentit que partiellement à ce que leur enseignement avait de pervers. Mais finalement elle fut victime d'une erreur analogue qui affecta sa propre tradition religieuse, demeurée pour une bonne part la tradition païenne du culte de la nature. Le paganisme même civilisé péchait en ce qu'il n'offrait à l'ensemble des hommes aucune autre nourriture spirituelle que le culte de ces forces de la nature, mystérieuses et inconnues : le sexe, la naissance, la mort. L'Empire romain, bien avant sa fin, offre lui aussi maint exemple du dévoiement engendré par ce culte. La cruauté de Néron, par exemple, qui fit cyniquement trôner le sadisme au grand jour, est proverbiale. Mais mon propos n'est pas d'établir un catalogue raisonné d'atrocités ; ce que je veux faire entendre est à la fois plus subtil et plus universel. Il arrivait à l'imagination humaine, prise comme un tout, qu'elle baignait dans un monde tout entier livré à des passions naturelles dangereuses qui, livrées à elles-mêmes, dégénéraient rapidement. On traitait la sexualité comme une chose toute naturelle et inoffensive et il arrivait que toute chose naturelle et inoffensive était comme imbibée et même saturée de sexualité. Ce qui touche au sexe ne peut pas se classer simplement parmi les actes ou émotions élémentaires comme boire, manger ou dormir.

Dès que le sexe n'est plus serf, il est tyran. Quelle qu'en soit la raison, c'est un fait. La place qu'il tient dans la nature humaine est sous plusieurs rapports dangereuse et disproportionnée. Il faut à la sexualité une purification et une consécration particulières. Le monde moderne veut qu'il en soit du sexe comme de l'ouïe ou de l'odorat, et de la beauté du corps humain comme de celle d'un oiseau ou d'une fleur. Or, ou bien cela s'applique à une vision édenique, ou bien c'est un échantillon de cette exécrable psychologie dont le monde se sentit écoeuré il y a deux mille ans. 

Ce n'est pas là une condamnation de la perversité antique au nom d'un sensualisme parfaitement pharisaïque. Car le problème n'est pas celui de la perversité du monde païen ; ce serait plutôt celui de sa sagesse qui lui faisait voir la perversité grandissante de son paganisme ou, mieux, qui lui faisait voir que la route suivie conduisait logiquement à la perversité. J'entends que la magie naturelle » était sans lendemain ; tenter de l'approfondir, c'était sombrer dans la magie noire. Elle était sans lendemain parce que seule l'enfance en elle était innocente ; ou, si l'on veut, elle n'était innocente que parce qu'elle n'était pas sérieuse.

Les païens étaient plus sages que leur religion. C'est pourquoi ils se firent chrétiens. Nombre d'entre eux avaient pour se soutenir les vertus morales, les vertus domestiques et l'honneur militaire ; mais en même temps, la croyance purement populaire qu'ils appelaient religion les tirait vers le bas. N'ayons pas peur de le répéter : lorsqu'il fut question de réagir au mal, le mal était partout répandu. Disons plus précisément que son nom était Pan.

Il fallait à ces hommes, et non point en un sens métaphorique, un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car ils avaient vraiment souillé et leur terre et leur ciel. Comment se seraient-ils sortis d'affaire en se tournant vers un ciel dont les étoiles narraient des contes érotiques ? Comment auraient-ils appris quelque chose des oiseaux et des fleurs, eux qui les avaient enrôlés dans de scabreuses histoires d'amour ? Ce n'est pas le lieu ici de multiplier les exemples, aussi n'en citerai-je qu'un, particulièrement probant. Ce que suscite en chacun de nous le mot « jardin » est presque de l'ordre du cliché : une fontaine mélancolique, le sourire d'une jeune fille, la bonté d'un vieux curé affairé dans son potager, et non loin, par dessus la haie, le clocher du village. Mais quiconque a quelques souvenirs de poésie latine sait quelle image brutale, obscène et monstrueuse, effacera soudain le souvenir de la vasque et du verger ; et quel dieu régnait sur ces jardins.

Rien ne pouvait écarter cette obsession sauf une religion radicalement étrangère à notre monde. Il n'eut servi à rien de ramener de tels gens à la religion naturelle de l'amour des fleurs et des étoiles ; car il n'y avait plus que des étoiles souillées et des fleurs vicieuses. Il leur fallait partir au désert, où il n'y a point de fleurs, et se retirer dans une caverne, où les étoiles sont invisibles.

Ce que l'esprit humain avait de plus élevé se retira au plus profond de ce désert et de cette caverne pour plus de quatre siècles. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire car seul le surnaturel abrupt offrait une chance de salut. Si Dieu ne pouvait opérer cette guérison, les dieux certes en étaient incapables. La primitive Église appelait démons les dieux païens, en quoi elle avait tout à fait raison. Quelle qu'ait été la part de la religion naturelle dans l'éclosion des temples païens, ceux-ci étaient devenus des rendez-vous du diable. De Vénus il ne restait que son mal et de Pan une terreur panique.
Je ne crois pas, bien entendu, que les païens étaient tous atteints par ces tares, même aux pires moments de la décadence ; mais ils n'échappaient à la contagion qu'individuellement. Rien ne met plus en évidence ce qui distingue fondamentalement le paganisme du christianisme que cet extraordinaire éloignement entre la philosophie, affaire privée, et la religion, affaire publique. Il était en tout cas parfaitement inutile de parler de religion naturelle alors que, aux yeux de tous, la nature était devenue aussi peu naturelle que la religion. Ils savaient beaucoup mieux que nous de quel mal ils souffraient, quel malin esprit les tentait et les tourmentait".... (Chesterton, Saint François d'Assise).

                                                                              ***

Les quatre premiers siècles de notre ère sont l'histoire d'une révolution. Si l'on entend par ce mot, non pas l'incident politique de l'insurrection ou du coup d'état qui donne le pouvoir à un clan mais le renouvellement des bases mêmes de la société, la transformation de la conception du monde, il n'est pas d'événement qu'on puisse plus légitimement appeler révolution , que celui qui, en moins de trois cents ans, livra l'Empire de Rome aux mains des Chrétiens. En l'année 30, quand, sur une butte chauve, aux portes de Jérusalem, son fondateur mourait, crucifié entre deux bandits, comme elle était peu de chose, l'Eglise, cette entité promise à un si étonnant avenir ! Six ou sept générations plus tard, en 315, elle pèse d'un tel poids dans les destinées de Rome, que Constantin juge nécessaire de la mettre dans son jeu, et le siècle ne sera pas achevé que Théodose aura définitivement consacré son triomphe, en faisant du Christianisme l'épine dorsale, le garant et le salut de son Etat.
Admire-t-on assez la rapidité de ce succès, et que nulle opposition, nulle résistance n'aient réussi à la freiner ? Contre la Révolution de la Croix, les pouvoirs de l'ordre établi, de plus en plus lucidement, useront de la persuasion et de la violence. Polémistes et bourreaux tenteront, chacun à sa manière, d'y mettre obstacle. Rien n'y fera. Le sang des martyrs, selon le mot célèbre de Tertullien, sera « semence de chrétiens », et les arguments de Celse, les astuces théologiques du syncrétisme, n'auront aucune efficacité contre l'irrésistible force qui poussera l'Evangile vers son triomphe définitif.
La Révolution de la Croix est un fait d'Histoire. C'est même une des plus grandes réalités de l'Histoire, une de celles qu'on discerne aux soubassements de la civilisation occidentale. On ne peut rien comprendre au développement ultérieur de nos moeurs, de nos lois, de notre littérature, de notre art, si l'on ne mesure pas l'importance exceptionnelle du fait, cette promotion d'un « homme nouveau » prévue par le génie de saint Paul, l'avènement d'une conception de la vie radicalement différente de celle de l'Antiquité.

Cette Révolution, comment et pourquoi a-t-elle réussi ? Toute réflexion sur le phénomène historique qu'on nomme « révolution » amène à conclure qu'une révolution ne peut réussir que si trois éléments se trouvent en conjonction :
l'existence historique d'une situation révolutionnaire, l'apparition d'une doctrine révolutionnaire, la réunion d'un personnel révolutionnaire. Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul ; la conjonction de deux d'entre eux ne suffit même pas. Le Christianisme, quand il est apparu dans l'Histoire, a bénéficié de la conjonction de ces trois éléments. La situation du monde antique était en substance, révolutionnaire, et allait le devenir de plus en plus, rongé par l'anarchie, sclérosé par l'étatisme et le fonctionnarisme, vidé de substance par la crise financière ; une société gangrenée par les vices, la dénatalité, le divorce ; une conscience collective de plus en plus désaffectée de sa foi ancienne, et tâtonnant à la recherche de certitudes nouvelles, dans un fouillis de religions orientales et de superstitions. Tout cela constituait un terrain extraordinairement favorable pour l'implantation d'une doctrine à la fois ferme et humaine, répondant aussi bien aux angoisses métaphysiques qu'aux attentes de la conscience sociale. Authentiquement révolutionnaire, cette doctrine reposait sur des bases qui n'avaient rien de commun avec celles du monde antique ; qu'il s'agît de morale sexuelle, de vie familiale ou de questions en apparence insoluble, comme celle de l'esclavage, elle apportait des réponses logiques basées sur une conception supérieure de l'homme.

Et enfin, - et surtout, peut-être, - le christianisme a eu, à son service, un personnel révolutionnaire d'une valeur incontestable. Un révolutionnaire, qu'est-ce donc, sinon à la fois un homme qui se dévoue corps et âme à une cause, se montre prêt à tout lui sacrifier, même sa vie, et aussi un homme tout entier tourné vers l'avenir, mettant toutes ses énergies au service du monde qu'il veut faire naître ? Or, durant douze générations, de saint Paul à saint Augustin et aux Pères Cappadociens, le christianisme a possédé, sans interruption, des milliers d'hommes et de femmes répondant à cette double définition.

Ce que l'audace entreprenante des Apôtres avait commencé, lors des premiers ensemencements, l'héroïsme et l'esprit de sacrifice des martyrs l'a continué, tandis que la sagesse constructive des Pères de l'Eglise asseyait les principes sur leurs bases concrètes et préparait la relève future des institutions.

C'est à la conjonction de ces trois données, répétons-le, que le christianisme a dû d'être une révolution qui a réussi.  (Daniel-Rops, Chants pour les abîmes, 1949)

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