Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Saint François d'Assise (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

"François est maintenant en face des hommes, ayant derrière lui, non seulement ses quelques disciples, mais, l'armée étincelante de ses propres forces. C'est ici qu'il faut marquer nettement les phases de sa vie, d'autant plus que les observations qu'on peut faire à son sujet ont une valeur générale. Si libre, en effet, que soit le développement d'un être supérieur, il n'est pas fortuit ni arbitraire ; il a ses périodes et ses temps réglés, qu'on retrouve plus ou moins distinctement dans la destinée de tous les grands hommes ; la seule différence entre eux et François c'est qu'ils ont conscience de ce qui leur arrive, au lieu que lui-même ne s'en doute pas. Le dessin de leur vie est tout chargé d'orgueil, d'effort, d'ambition, de colère ; Chez François les choses sont réduites à l'essentiel, il n'y a rien ajouté, mais la ligne nue qu'il trace ainsi devant nous ne chante que plus purement le drame fatal de l'homme et des hommes.
D'abord brille la période d'allégresse où le grand homme envahit les hommes. Il semble que l'humanité n'ait pas été sur ses gardes, qu'elle se soit laissé surprendre. Elle ne résiste pas au génie qui fond sur elle. On dirait que l'ancien monde de l'égoïsme et de la laideur va s'évanouir, qu'un autre va s'établir facilement à sa place. On pense à ces jours de mars, où le vieux paysage morose de l'hiver, investi, bousculé, occupé par l'armée éblouissante des arbres en fleurs, capitule et se rend à une puissance nouvelle. Mais on admire encore cette période qu'une autre a déjà commencé. La première se marquait par l'invasion du grand homme ; la seconde se marque par le retour des hommes sur lui. C'est alors qu'il doit apprendre quelles différences le séparent de la multitude qu'il avait cru d'abord conquérir. Ce ne sont pas seulement ceux qui lui résistent qui lui font sentir les limites de son pouvoir. Ceux mêmes qu'il pensait avoir acquis, il doit s'apercevoir qu'il ne les a pas changés. Dans ce combat d'un seul avec tous les autres, il semble parfois que ceux-ci recouvrent leur adversaire ; on ne le voit plus. Il y a des grands hommes qui ne sont point sortis de cette seconde phase, soit qu'ils aient dépendu de la médiocrité humaine par l'amertume qu'elle leur a inspirée, soit que, par une disgrâce plus spécieuse, mais non moins certaine, ils soient restés pris et empêtrés dans l'épaisseur de leur gloire. Seuls quelques-uns arrivent à la troisième phase et François fut de ceux-là. Dans cet automne serein, le grand homme s'achève et s'aperçoit qu'il peut se suffire. Alors même qu'il garde à ceux qu'il a connus autant d'affection ou d'amour, il ne se méprend plus sur la qualité des rapports qui peuvent les unir à lui, et il se reconnaît le droit de se développer au-dessus d'eux. Il peut bien avoir autant de foi, il n'a plus du tout de crédulité. Même si des foules se pendent à lui, l'éclat de son triomphe ne l'abuse pas sur la modestie de sa victoire. Ainsi l'on peut dire que, si aucun accident n'entrave ou n'interrompt son développement régulier, le grand homme commence par une solitude où il se prépare, pour finir par une solitude où il s'accomplit, ses rapports avec les hommes remplissant la vallée entre ces deux cimes. Il se trouve, il se donne et il se retrouve. Tel est le cas de saint François. Il commence et il finit par être avec Dieu, pour n'être avec les hommes que dans l'entre-deux. Il commence et il finit par de la joie, mais quelle différence entre celle qui précède l'expérience et celle qui la suit, entre l'allégresse ingénue des premiers temps, quand il croyait que tout dût lui céder, et cet état suprême où la mélancolie qui aurait pu lui venir de l'homme était dévorée par la joie qui venait de Dieu.

                                                                 

                                                                    *

 

[...]...dans sa période de crédulité, François a certainement espéré que sa parole changerait le monde. Cependant rien ne reste plus loin de lui que la conception d'un moine prêcheur, abreuvant de sa faconde intarissable un peuple dévôt. François n'a pas coulé comme une fontaine, il a débordé comme une source. La prédication n'était pour lui qu'une façon de répandre parmi les hommes ce qu'il avait amassé dans la retraite...[...]...Nul ne résistait à cette parole. A Cannara, quand il eut fini, le peuple entier voulait le suivre. A Ascoli, trente hommes, clercs et laïques, reçurent l'habit de ses mains. Lorsqu'il approchait d'une ville, les cloches sonnaient, les maisons lui envoyaient leurs enfants comme une volée de moineaux, les gens quittaient leur besogne pour accourir à sa rencontre, et comme les ouvriers avaient abandonné leurs outils, les femmes leur quenouille, il semblait, aussi bien, que l'avare eût laissé là sa cupidité, le brutal sa violence, le lascif sa luxure, et que ce qui venait vers François, ce fut un peuple innocent et régénéré. Le saint était trop pur pour rester, si peu que ce fût, sensible à la vaine gloire, mais quelles espérances ne dut-il pas concevoir, devant de pareils transports! On sent l'ivresse de la confiance dans la façon dont il distribue le monde à ses disciples, comme un conquérant à ses lieutenants. Il les envoie en Allemagne, en Espagne, au Maroc. Lui-même se réservait la France, comme le pays pour lequel il avait toujours eu le plus de prédilection. Mais elle ne pouvait l'attirer que par l'espérance du plaisir qu'il y aurait trouvé. L'Islam le tentait davantage encore, par la promesse d'un grand péril. En face de cet amas d'âmes infidèles, François devait se sentir comme une petite flamme devant un énorme monceau de bois sec. Peut-être se flattait-il de l'espoir qu'il lui serait plus facile de jeter ces mécréants d'un extrême à l'autre, que de porter à une foi fervente les croyants tièdes dont il était entouré. Enfin, ce qui l'attirait, c'était la soif du martyre. II était tout simple que François désirât le martyre, comme le plus grand gage d'amour qu'il pût donner à Dieu et la façon la plus directe de s'unir à lui. Mais, à mesure qu'il avançait dans la vie, il est à croire que ce désir sera devenu plus profond et moins ingénu. Une âme supérieure, alors surtout que c'est par sa sensibilité qu'elle se distingue, et quand elle n'est plus retenue par de grossiers intérêts, a toujours une pente secrète vers la mort. Vivant dans un monde qui n'est pas le sien et où tout l'offense, elle est plus prête qu'on ne croit d'accepter une occasion d'en sortir, surtout lorsqu'il est non seulement licite, mais louable de s'échapper par l'issue offerte. En voyant comment François, malgré les obstacles, revient toujours à son idée d'aller en Orient, on peut se demander s'il n'était pas poussé, autant que par l'espoir d'évangéliser les Infidèles, par le désir de sortir d'un monde où les choses étaient de moins en moins à son gré.
                                                                   
                                                                    *
 
 
Nous entrons dans la seconde phase, non plus lyrique mais dramatique, dans cette période d'expérience où l'homme exceptionnel apprend à connaître les hommes ordinaires, et à se connaître par eux. Cette épreuve ne manque dans aucune des grandes vies, mais parfois nous avons peine à l'y retrouver, parce qu'elle disparaît dans le mensonge doré de la gloire. Quand nous nous figurons, après coup, l'existence d'un homme supérieur, nous sommes enclins à lui prêter un avantage évident sur tous ses contemporains. Le plus souvent, cependant, il n'en fut pas ainsi : ou bien sa supériorité ne fut pas sentie, ou cette différence ne servit qu'à le laisser seul contre tous. Ce qui explique notre erreur, c'est qu'au moment où nous regardons le spectacle de sa destinée, la plupart de ses adversaires en ont disparu : ils sont tombés dans le néant qui les réclamait. Mais, quand il a vécu, eux aussi avaient l'air de vivre : ils ont parlé, agi, opiné, éphémères délégués de l'infériorité éternelle. Il est vrai qu'avec François nous sommes sur un plan plus haut, où il n'est plus question d'orgueil ou de gloire. Mais loin d'en être supprimé, le drame de sa rencontre avec les hommes est seulement réduit à l'essentiel. L'expérience qu'il en a acquise a dû commencer dans ses rapports avec les Frères. Il eut plus d'une occasion de s'apercevoir qu'il ne les avait pas tellement transformés qu'ils n'eussent apporté dans leur nouvelle vie des instincts ou des défauts qu'ils auraient dû laisser dans l'ancienne. Quelque soin que prît François de redoubler d'humilité à mesure qu'on l'honorait davantage, il ne pouvait empêcher que les triomphes qu'il remportait n'inspirassent des réflexions assez aigres à plus d'un de ses compagnons. Les hommes admettent, à la rigueur, qu'on glorifie quelqu'un qu'ils n'ont point connu, car il ne s'agit là que d'un fantôme, qui ne donne pas d'ombrage à leur vanité. Mais qu'on leur fasse un supérieur d'un compagnon, c'est ce qu'ils ont peine à souffrir. Ils ont toujours la prétention de valoir à peu près quelqu'un avec qui ils vivent familièrement...
 
...Il fit d'autres expériences, parmi lesquelles il faut compter son voyage en Orient. La légende s'est emparée de ce voyage, de sorte que nous n'en savons plus grand'chose. On nous raconte que François a confondu les docteurs de l'Islam et qu'il les a fait reculer en leur proposant d'affronter avec eux l'épreuve du feu... Quelles qu'aient été les discussions que François a soutenues en Syrie ou en Égypte, il était trop ignorant pour briller dans la dialectique, mais les princes musulmans étaient préparés à respecter la sainteté, même chez un chrétien, et François, par son imprudence un peu folle, ne répondait pas mal à l'idée qu'ils s'en faisaient. Il se peut donc très bien que le sultan ne l'ait pas traité durement, mais cela ne sera pas allé plus loin que de le renvoyer avec indulgence, ce qui nous paraît beaucoup, mais ce qui aura semblé bien peu à François. Il sera donc revenu avec le sentiment d'avoir échoué. Cependant, l'Occident lui réservait une amertume plus secrète, c'était celle de réussir. Dans le drame du grand homme avec les hommes, et alors même que ceux-ci se livrent de bonne foi à celui qui doit les changer, on ne sait jamais qui l'emporte en vérité, et si c'est lui qui les soulève ou si ce sont eux qui le retiennent. On ne sait jamais si, en professant une foi nouvelle, ils obéissent au désir explicite d'échapper à leur ancienne médiocrité ou au désir sournois de l'établir à l'intérieur des principes qui la menacent. Les grandes doctrines attirent les hommes par leur noblesse, mais elles la perdent pour les garder. Dans l'alternative offerte à une âme sublime, la victoire comporte peut-être une mélancolie plus subtile et plus intestine que la défaite, car le mauvais succès a du moins cet avantage que celui qui l'a subi reste entier et peut garder l'espérance d'une revanche, au lieu que le bon succès ne laisse aucun espoir, du moment qu'on s'est aperçu que, sous des apparences de victoire, il cache à peine un compromis et que ce compromis est tout ce qu'il est possible d'obtenir. François avait appelé les hommes, et la chose tragique, c'est qu'ils ont répondu à son appel...
 
...Maintenant le drame peut être compris. François montra d'autant plus d'énergie qu'en défendant son œuvre et son idéal, il ne défendait en somme que sa façon d'exister. L'action qu'il exerçait n'était que le rayonnement de sa nature. Mais il était impossible qu'il ne se heurtât pas à la résistance qu'il a rencontrée. Ce n'était pas celle de l'Église, c'était celle de l'humanité. Il n'y a pas de doute que son protecteur Hugolin qui, devenu Pape, devait le canoniser, ne l'ait admiré profondément. Mais il était chargé de pourvoir à l'organisation de l'ordre et l'ordre ne pouvait pas prendre corps sans manquer en quelque chose à l'esprit de son fondateur. Parmi des difficultés si embarrassantes, François n'avait pas à compter sur les premiers frères. Ceux-ci, âmes ingénues, pouvaient bien le suivre et lui obéir en toute chose, ils ne pouvaient pas l'aider. François ne pouvait être aidé dans le gouvernement des moines que par des hommes qui ne lui ressemblaient point, doués des aptitudes sociales et temporelles dont il était privé, et après avoir commencé par se réjouir de leurs qualités, il était fatal qu'il finît par souffrir de leur nature. C'est ainsi que l'activité du frère Elie lui fut d'abord d'un grand secours. Elie était un ancien maître d'école et l'on sait combien, d'habitude, les gens de ce métier sont avides de domination. Elie se plut donc beaucoup à administrer et à régenter l'ordre ; mais en même temps il le retirait à son fondateur. Pour bien se représenter l'isolement de François, il faut se rendre compte que si les hommes ordinaires sont parfois attirés vers un homme exceptionnel par un sentiment confus de la différence qu'il y a entre eux et lui, l'attrait qu'ils éprouvent se change en éloignement, dès que cette différence, au lieu de demeurer vague, éclate sur des points précis. Alors ils n'ont pas besoin de s'entendre pour être d'accord contre lui. Derrière l'opposition d'Élie et d'Hugolin, François devait sentir résister la masse des frères. L'humanité est dans son rôle, en imposant sa pesanteur à ceux qui veulent la manier trop légèrement et peut-être est-il bon qu'elle ne suive pas le génie dans ses écarts sublimes. La plupart des frères, du reste, n'auraient pas été plus près du saint, si, sous prétexte de lui ressembler, ils s'étaient jetés dans des excès qui n'auraient rien eu de commun avec les transports de leur maître. Mais on imagine aisément ce que François put souffrir. Que de fois, dans ces chapitres qui réunissaient autour de la Portioncule des milliers de frères, il dut regarder avec mélancolie ces envahisseurs de son rêve, ces moines qui étaient moins ses disciples que ses vainqueurs. Les noces du grand homme et de l'humanité sont toujours illusoires.

                                                                    

                                                                  *

 

Voici la dernière phase. En quittant les autres, non seulement François exerçait le droit inaliénable que garde tout individu supérieur, de revenir Francois-d-Assise.jpgaux sources de sa propre vie, mais il ne cessait pas d'exister à leur avantage : il leur apparaissait d'autant mieux qu'il s'écartait d'eux. N'ayant pu exercer l'autorité d'un chef, il reprenait la majesté d'un exemple. Ainsi par la façon dont il termine sa vie, en se dégageant de ce qui l'a déçu et meurtri, pour se rapporter à ce qui ne saurait le meurtrir ni le décevoir, François trace ingénument la ligne suprême par où s'achèvent les plus belles existences. En vérité, il ne le sait pas : le mouvement de son âme est simple comme un chant de flûte, mais sous ce chant seul et pur, c'est à nous à entendre l'accompagnement abondant et sourd qui lui donne tout son sens. Il faut que l'homme supérieur ait été aux prises avec les hommes, mais autant il est indispensable qu'il ait subi cette épreuve, autant il est nécessaire qu'il en sorte enfin. Il n'est pas de grande âme qui n'ait connu l'amertume, mais il n'est pas d'âme vraiment grande qui y soit restée. Toute haute vie commence et finit avec ses Dieux. Quand, pour désigner cette démarche suprême d'une âme ramenée à l'essentiel, on dit que celui qui agit ainsi revient à soi, il faut que cette expression soit bien comprise ; elle doit être, avant tout, purifiée du moindre soupçon d'égoïsme. Pour tout homme de génie, revenir à soi, cela veut dire retrouver des mondes où il s'oublie. Mais nous savons que, pour François, ces grandes choses prennent un sens à la fois plus plein et plus naïf. Pour lui, revenir à soi, cela veut dire retrouver Dieu. Au delà, au-dessus des peines qui l'avaient blessé, tel fut le bonheur où il s'abîma. Durant sa période d'épreuves, il s'était imposé le devoir de prêcher, quoiqu'il dût préférer de beaucoup la prière à la prédication, dont il a dit, avec sa poésie singulière, qu'elle couvre de poussière les pieds de l'esprit. A la fin, il se reconnut le droit de se livrer tout entier à la contemplation et à l'extase. Il s'enfonce ainsi dans une zone où il nous échappe et où tout ce qu'il a éprouvé ne se révèle à nous que par les stigmates."

.
Abel Bonnard, extrait de Saint François d'Assise, 1929.

 

 

 

 

Commenter cet article