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Sexualité et Solitude (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Dans un de ses ouvrages, traduit et édité en français en 1936, le philosophe russe Nicolas Berdiaeff regroupe une série de "méditations" ( le titre est  Cinq Méditations sur l'Existence ) dont la première est consacrée à la Situation Tragique du Philosophe, la seconde au Sujet et l'Objectivation, la quatrième portant sur le Mal du Temps, la cinquième sur la Personne, la Société et la Communion.

Mais c'est de la troisième intitulée le Moi, la Solitude et la Société dont je vous propose quelques extraits.

Dans cette troisième méditation (elle-même divisée en chapitres), Berdiaeff aborde les questions du Moi, du Toi, du Nous, de la communication des consciences, de la communion, des rapports de la connaissance avec la solitude et la communion, de la sexualité avec la solitude, de la religion avec la solitude. Ce sont ces deux derniers chapitres que vous trouverez ici...



"Une des principales causes de solitude humaine est le sexe. L'homme est un être sexué, c'est-à-dire une moitié d'être (le mot russe signifie à la fois sexe et moitié. NdT), un être scindé, incomplet, qui aspire à être complété. Le sexe lèse profondément le moi qui est bisexué, qui dans son intégrité et sa plénitude serait mâle et femelle, androgyne. Aussi la première manière de s'évader de la solitude dans la communion concerne la solitude sexuelle, I'isolement dans un sexe : elle aspire à la réunion dans l'intégrité sexuelle. De par le seul fait de son existence, le sexe est séparation, manque, nostalgie, désir de s'ouvrir à autrui. L'union physique des sexes, qui met fin au désir sexuel, ne suffit pas par elle-même pour surmonter la solitude, et celle-ci peut se faire sentir ensuite plus violemment. Même, l'union sexuelle peut amener la chute du moi dans le monde objectivé, car pour autant qu'elle est un événement de la nature, la vie sexuelle relève du monde des objets. Son résultat se trouve socialisé dans le mariage et la famille. Comme fait biologique et social, la sexualité est objective; or, dans l'objectivité, la solitude n'est pas surmontée, elle n'est qu'amortie.

C'est pourquoi, bien que l'union biologique des sexes et l'institution familiale puissent assoupir, apaiser le sentiment de la solitude, elles ne peuvent en avoir raison définitivement, et il existe un véritable démonisme du sexe, qui apparaît dans le refoulement aussi bien que dans les manifestations sexuelles. Quand la sexualité est démoniaque, elle devient destructive et meurtrière.

Il n'y a que l'amour et l'amitié pour apporter à l'homme la grande promesse que la solitude peut être dépassée. L'amour, c'est précisément ce qui supprime la solitude, ce qui mène le moi à l'autre, la réflexion du moi dans l'autre et de l'autre dans le moi. C'est une communion où la personne s'unit avec la personne. Un amour impersonnel, qui ne s'adresserait à aucune image individuelle ne s'appellerait pas amour :« Amour en verre», dit Rozanoff. Ce ne peut être qu'une corruption du christianisme. L'amitié, de même, est personnaliste et participe de l'érotique.

Comment n'y aurait-il pas un lien profond entre la personne et l'amour, puisque l'amour est ce qui fait du moi la personne? Ce n'est que par l'amour que l'un peut se fondre totalement avec l'autre et que la solitude est dépassée. Ce n'est possible dans la con-naissance que si celle-ci est amour. Encore ce qu'il y a de partiel et de démoniaque dans la sexualité peut-il passer jusque dans l'amour. Quand l'existence humaine est jetée dans le monde objectif, l'amour s'y fait tragique, et il y est lié à la mort. Le monde objectivé ne reconnaît pas l'amour authentique, il ne l'aime pas, il n'en connaît que l'aspect biologique et social; de son côté l'amour ignore les lois du monde objectif et social, il doit en franchir les bornes afin de surmonter la solitude; et c'est pourquoi il est si intimement lié à la mort. Nous voilà ramené à la même dualité. La communication sexuelle peut s'enfermer dans la société, rester dans le cadre des institutions sociales, et l'objectivation empêche la communion réelle, de sorte que la solitude persiste; ou au contraire les sexes s'unissent, non plus dans la société mais par la communion de l'amour, et la solitude est surmontée; tandis que dans le monde objectif, cette union engendre une destinée tragique et se lie mystérieusement à la mort.

Dans les limites de notre monde; le dualisme est insurmontable; mais en connexion avec lui est le transcendement, qui est le principe de la vie authentique, et en faisant franchir les limites de la vie bornée, permet d'accéder à une sphère plus haute. L'essence de l'amour est de transcender. L'homme y est poussé de force par le sentiment poignant de son abandon et le monde glacé des objets lui fait chercher autrui et désirer la réunion. Mais le mystère métaphysique de la sexualité est si grand et si profond que, même à l'extrémité de l'amour, comme dans celui de Tristan et Iseult, la solitude et la nostalgie sexuelles ne sont pas complètement supprimées. Chez les amants, il y a un élément démoniaque d'inimitié. Dans le dépassement définitif se réaliserait l'image de l'androgyne parfait; mais ce serait la transfiguration de la nature. Au moins reste-t-il vrai que c'est dans le domaine de la sexualité que se révèle le plus nettement le besoin de dépasser la solitude.

Dans le communisme, ce problème disparaît. La solitude est définitivement surmontée par la dissolution du moi par la collectivité publique, par la substitution de la conscience collective au moi personnel. L'existence du moi s'objective définitivement et s'enracine dans le processus du constructivisme social. La vie sexuelle s'assujettit définitivement à la collectivité, aux exigences de la construction sociale. De là l'importance attribuée à l'eugénique, de là la mécanisation et la technicisation du sexe : l'amour personnel est totalement nié. On compte sur ce système d'élevage pour étouffer la nostalgie sexuelle et le sentiment de solitude qui en est connexe. L'érotique est sacrifié à l'économique et au technique. Même tentative dans le racisme allemand.

C'est vouloir résoudre au moyen de l'objectivation et de la socialisation une question, dont le propre est de nous conduire au delà de toute espèce d'objectivation et de socialisation jusqu'à la communion et à l'union existentielle. Cela n'est pas neuf : chez les docteurs de l'Eglise, nous trouvons la même négation de l'amour personnel, la même conception de la vie sexuelle considérée comme une institution sociale. Il est vrai que par un de ses aspects, la sexualité plonge dans l'existence intérieure du moi, intéresse le destin de l'homme, de la personne, en tant qu'étrangère au monde des objets, sans pourtant cesser d'être jamais en conflit tragique avec lui, d'être engagée dans le conflit de la famille et de la société. Il en est de même pour la volonté de puissance, le besoin de pouvoir, qui précipite l'homme dans le monde des objets et de la société, tout en étant inséparable du destin de l'homme intime. Le pouvoir et la puissance ne surmontent pas la solitude, puisqu'ils ne peuvent s'exercer que sur des objets; aussi le destin d'un Jules César et d'un Napoléon est-il tragique.

 

 

Religion signifie lien. C'est en vertu de sa définition même que la religion amène le moi à dépasser son isolement, à sortir de soi, à se desceller, à conquérir une communauté, une familiarité. Par essence, elle associe au mystère de l'être, à l'être même. Ce n'est pourtant pas du fait de la religion que la solitude est surmontée. car la religion n'est que relation, et comme telle, seconde et transitoire : la solitude ne petit être surmontée que par Dieu. C'est en lui précisément qu'elle est dépassée, la plénitude obtenue, le sens de l'existence découvert. On oublie souvent que c'est Dieu qui est premier et que la religion peut même gêner la communication entre lui et l'homme. A l'intérieur de la religion telle qu'elle se révèle dans l'histoire, dans la vie sociale de l'humanité, la relation de l'homme avec Dieu n'est pas indépendante de l'objectivation et de la socialisation. Avec cette religion objective et socialisée, le sentiment de la solitude s'amortit, par suite de la chute du moi dans le monde des objets et de la société,  - dût-ce monde s'appeler l'Église- mais il n'est pas ontologiquement surmonté. Il ne peut l'être que si la relation du moi avec Dieu est de l'ordre de l'existence intime, de la vie originelle de l'Eglise-communauté et non de l'Eglise-société; de sorte que nous retrouvons pour la religion ce que nous avons trouvé à propos de la connaissance, de la vie sexuelle, partout, la même dualité, les deux mêmes perspectives, de l'Esprit et de la nature, de la liberté et de la nécessité, de l'existence ou vie première et de l'objectivité. Assurément, la religion est une institution sociale, elle est quelque chose de second, d'objectivé, de projeté-dans-le-monde; mais elle est aussi la révélation, la voix de Dieu, l'incarnation de Dieu, et par là elle est première et indépendante du monde des objets, du monde socialisé...

Cela ne veut pas dire que même dans ce cas la religion ne soit qu'un événement individuel et le privilège d'âmes isolées. Au contraire la religion, en même temps qu'elle me relie et m'unit à Dieu, est nécessairement ce qui me relie et m'unit à autrui, à mon prochain, elle est communauté et communion. Cette union révèle un autre ordre que l'ordre objectivé de la société, où chacun pour chacun, où Dieu lui-même est un objet et non un toi. Le mystère du christianisme est le mystère du dépassement du moi dans le Christ, Homme-Dieu, dans sa nature théandrique, dans le Corpus Christi. Mais pour dépasser la solitude, ce n'est pas assez de confesser d'une manière toute formelle la foi du Christ, d'appartenir formellement à l'Eglise, car il se peut que le dépassement n'y soit qu'apparent et superficiel, au lieu de s'opérer en profondeur. Dans le christianisme purement social, l'amour ne pourrait avoir qu' un caractère conventionnel, symbolique, irréel. La solitude ne peut être effectivement surpassée que par l'amour réel, qui est le sommet de la vie.

C'est qu'appartenir par pure forme aux confessions chrétiennes, c'est s'en tenir à un degré d'objectivation. Le moi qui n'est sorti de soi que pour entrer dans l'objet ne s'est point libéré de la solitude. car avec l'objet pour lequel il a pu se quitter, il n'y a pas eu, réellement, ontologiquement, d'union. C'est pourquoi, à l'intérieur même de l'Eglise, la solitude peut encore être ressentie d'une manière aiguë, poignante, particulièrement douloureuse. Au dedans d'une même paroisse, avec des coreligionnaires, on peut se sentir infiniment seul, plus seul qu'avec des hommes de croyances et de convictions tout à fait différentes, et n'entretenir avec eux que des relations exclusivement objectives, ne voyant en chacun d'eux qu'un objet, et non un toi. C'est un état extrêmement douloureux, voire tragique, et qui atteste la dualité foncière de la vie religieuse. Un accroissement de spiritualité peut entraîner une aggravation de la solitude, car il peut s'accompagner d'une rupture totale avec les relations sociales du monde objectivé. Les douloureuses ruptures ne sauraient être évitées sur !a voie du progrès spirituel.

Néanmoins, c'est uniquement sur le plan spirituel que la solitude peut être surpassée, uniquement dans l'expérience mystique où toutes choses sont en moi et où je suis en elles. C'est la voie diamétralement opposée à celle de l'objectivation, qui met en communication ce qui est absolument extrinsèque, étranger, sans parenté aucune. Communications et relations, dans le christianisme même, présentent trop souvent un caractère de convention purement verbale, rhétorique, comme peut être la symbolique des communications et des relations. Toute la vie de la société repose sur une «rhétorique» imitative. A cela s'oppose la réalisation de la vraie vie, spirituelle et mystique. Sans doute, la mystique elle-même peut devenir une rhétorique conventionnelle, auquel cas elle devient objectivation, est abaissée vers le quotidien social. Mais ce n'est pas là qu'est son sens véritable. En ses profondeurs, l'existence humaine, mon existence à moi, est d'ordre spirituel, elle n'appartient pas au monde objectivé de la contrainte, elle n'y a point ses racines. C'est seulement au sein de cette profondeur qu'est surpassée la solitude, qui souvent la décèle. Tout au contraire, l'objectivation finale supprime l'anxiété de la solitude. Reconnaissant qu'il appartient à l'objet, à la société, le moi ne se sent pas seul; mais il n'y a rien là qui signifie la victoire sur la solitude, même quand cette insertion du moi dans le monde des objets et la société objectivée serait d'ordre religieux, car cet état ne s'éprouve pas après, mais avant l'éveil de la solitude, en tant que révélation de la profondeur. C'est là que se reconnaît toute la complexité du problème de la solitude, comme il se retrouve dans tous les domaines, que ce soit celui de la connaissance, de la sexualité, de la vie sociale ou de la vie religieuse.

Avec le mal de la solitude, nous venons de considérer un des problèmes principaux de la philosophie de l'existence, conçue comme la philosophie de la destinée humaine. En est solidaire le problème, non moins angoissant, que nous allons aborder, le mal du temps".

                                                                                                                                             Nicolas Berdiaev

(voir sur ce blog : l'article "le Mal du Temps")

 

 

 

 

 

 

 

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