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Timgad (Thamugadi) par Louis BERTRAND

Publié le par Christocentrix

 

vue générale du site de Timgad 

"La merveille, le joyau de Timgad, c'est son Capitole.

 Il n'en subsiste, pour ainsi dire, que les propylées, - une rangée superbe de douze colonnes découronnées de leurs chapiteaux ; et, par derrière, au fond d'un grand parvis dallé, un large soubassement où se dressait autrefois le temple de Jupiter Capitolin et que surmontent deux uniques colonnes, dont le profil triomphal s'aperçoit, à plusieurs lieues, de tous les points de la plaine numide.  Timgad-Capitole.jpg

Sans doute, les vainqueurs, en construisant ce temple, imitation du Capitole romain, ont prétendu d'abord rattacher par le lien d'un culte commun la colonie africaine à la Métropole latine. Mais ils ont voulu surtout, en lui choisissant pour emplacement le lieu le plus élevé de toute la ville, en lui donnant une magnificence extraordinaire, rendre plus visible et plus formidable la souveraineté de l'Empire symbolisée par cet édifice qui domine tout le pays, et, en même temps, frapper les vaincus d'une sorte de terreur religieuse devant le faste et la grandeur de Rome.

Du haut de la plate-forme, où s'ouvrait jadis la cella du temple, on embrasse non seulement la ville entière, mais les campagnes avoisinantes, depuis les régions vagues du Tell jusqu'à la ligne hautaine et dure de l'Aurès. Suivant un plan incliné, le quadrilatère des ruines dévale vers le nord, pareil à un immense damier, où les colonnes debout figurent les pièces d'ivoire d'un jeu d'échecs. Ces colonnes, par leur nombre, par leur foisonnement invraisemblable, provoquent, à la longue, une espèce d'hallucination. On dirait une forêt de pierre dévastée par quelque cyclone. A la limite des remparts s'étendent les champs incultes, espaces sablonneux et confus où le regard se perd. decumanus.jpg

Ce soir, le sirocco a tellement brouillé l'atmosphère que le ciel a pris une pâleur de fièvre et que le soleil brûlant semble décoloré. La poussière tourbillonne. C'est comme une pluie de cendres qui s'abattrait sur la ville morte. Un voile grisâtre recouvre la terre, et, çà et là, les décombres épars, avec leur teinte ocreuse et violacée, ont l'air d'ossements qu'on vient d'exhumer et qui sont encore enduits du terreau livide et de l'argile grasse des fosses. Au loin, les montagnes dénudées et lisses comme des murailles de prison, se dessinent en noirceurs menaçantes. Et pourtant, malgré les tons lugubres du paysage, malgré cette panique du vent déchaîné comme un messager du désastre, la ville reste sereine et belle sous la parure mutilée de ses ruines. Assise à l'extrémité de cette plaine aride, elle chante, - telle une strophe de choeur dans la désolation d'un drame antique.

Avec quelle splendeur elle devait apparaître jadis aux yeux du nomade ! Pour ce barbare et ce bandit, elle était la Force disciplinée et elle était la Loi. Pour cet errant, cet habitant fugitif de la tente, elle était la « ville aux rues profondes », - l'abri permanent édifié par une sagesse mystérieuse, qu'il ignorait et qui lui inspirait une secrète épouvante. Pour ce pauvre et pour cet affamé, elle était la richesse et la nourriture inépuisables, avec ses trésors, ses marchandises, ses greniers, ses marchés regorgeants d'herbes et de fruits, de viandes et de venaisons : elle était la faim et la soif satisfaites. Les cornes d'abondance et les patères sculptées sur les arcs de triomphe ne cachaient pas de vains symboles. Surtout, pour cet homme du désert, elle était la fontaine perpétuelle, la source d'eau vive. Déversée par les aqueducs, l'eau coulait partout, dans les thermes, sur les places publiques, dans les vasques et les abreuvoirs des carrefours. Quelle fraîche musique que cette chanson de l'eau courante sous un ciel embrasé ! Deux pas plus loin, c'étaient la sécheresse et l'agonie lente dans les sables torrides. voie-Timgad.jpg

Maintenant que les aqueducs sont rompus, les citernes taries, que les murs des temples gisent dans la poussière, quelle souriante image de la mort cette Timgad n'offre-t-elle pas au pèlerin de la Beauté antique ! Rien qui rappelle la pourriture de la tombe. C'est un squelette de marbre. Ce chapiteau qui s'enfonce sous l'herbe maigre, à côté de sa colonne décapitée, tel un crâne séparé du tronc, ces fûts blanchis, polis, lavés par les averses printanières, dorés par les soleils d'été, devenus semblables à des tibias et à des fémurs d'ivoire, ce sont les débris d'un colossal cadavre. On songe aux funérailles païennes, à des os qui luisent dans la cendre, après que le bûcher s'est éteint.

Mais de même que la forme idéale du mort revivait dans l'effigie gravée sur la stèle funéraire, la forme de la ville détruite s'est imprimée à tout jamais au lieu même de sa sépulture. Cette forme, conçue par le génie ordonnateur de Rome, est quelque chose de si parfait qu'elle semble indestructible comme les vers et les poèmes consacrés, sur qui le temps n'a plus de prise. Devant cette survie miraculeuse, je m'incline, reconnaissant, par delà les siècles, la toute-puissance d'une pensée dominatrice, supérieure aux vicissitudes et à la durée elle-même. Je cueille une tige de pavots sauvages qui a poussé dans les fissures des moellons et j'en sème les pétales sur les degrés qui conduisaient au temple de l'Empire, en murmurant, avec piété, ce filial hommage : « A Rome ! A Rome immortelle !... A l'Éternité de la Ville !... "

 

Louis BERTRAND, de l'Académie française, extrait du "Livre de la Méditerranée", 1911.

 

Timgad-c1.jpg

 

 

vue ruines Timgad 

 

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