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un stoïcien dans le maquis

Publié le par Christocentrix

Pourquoi tant de bruit autour du « collabo » Drieu, et un tel silence sur le « maquisard » Prévost ? Parce que sa philosophie paraît décidément bien hautaine ? Telle était la question que posait Jean Mabire, en 1979, dans un article du Figaro Magazine.
                                                               
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"Après le Drieu La Rochelle de Dominique Desanti paraît le Jean Prévost d'Odile Yelnik. Étrange fascination posthume de deux écrivains de l'entre-deux guerres qui furent, l'un comme l'autre, des « hommes couverts de femmes ». Leur culte de l'amitié virile devait les conduire ensuite dans des camps ennemis. La mort les attendait au bout du chemin. Celle de Jean Prévost paraît encore plus tragique. Fusillé par une patrouille allemande à Sassenage, le ler août 1944, il a été depuis oublié - c'est-à-dire trahi - par les siens. Jamais on ne vit une telle ombre tomber sur un écrivain, alors qu'il était, de surcroît, un authentique héros de la Résistance. Ceux qui avaient choisi le parti de la Collaboration sont souvent mieux traités par la postérité.

yelnik

Le livre d'Odile Yelnik n'explique pas grand-chose à ce sujet. On situe toujours mal la réelle importance de Jean Prévost à la veille de la guerre. Pourtant, il est à la fois romancier et critique; pas très lu, mais connu dans le monde des lettres. Ses articles de la Nouvelle Revue française sont de ceux qui comptent. Il a lancé un jeune inconnu, Saint-Exupéry (qui disparaîtra en mission aérienne le jour même où Prévost sera fusillé). Il a publié un remarquable essai, Plaisir des sports, qui soutient la comparaison avec Les Olympiques de Montherlant, et une demi-douzaine de romans, dont l'un au moins, Les Frères Bouquinquant, a connu un certain succès, grâce au film de Louis Daquin. Ses études sur Stendhal et Baudelaire font autorité. Pourtant...
Bien d'autres écrivains de moindre importance ont mieux franchi l'épreuve du temps. Paul Nizan, par exemple, ou Eugène Dabit. Mais Jean Prévost, lui, ne « passe » pas. De l'édition posthume des Caractères, en 1948, on a vendu, dit-on, quarante-sept exemplaires.
Pourquoi cet oubli? Le livre d'Odile Yelnik, travail concienscieux mais singulièrement dépourvu de flamme, alors que Jean Prévost était avant tout un homme de violence, ne répond guère à cette question. Et c'est pourtant la seule qui compte quand il s'est produit une telle injustice.

 

Prévost est certes tombé dans le bon camp. Mais ce fut à l'issue d'un combat dont on n'aime guère ranimer le souvenir. Le soulèvement du Vercors fut déclenché trop tôt et les maquisards y furent pratiquement abandonnés par les services spéciaux d'Alger. On se souvient que cette affaire provoqua une rude polémique entre Fernand Grenier et Jacques Soustelle. Et le dernier message envoyé par les chefs civils et militaires du Vercors est terrible : « ... ceux qui sont à Londres et à Alger n'ont rien compris à la situation dans laquelle nous nous trouvons et sont considérés comme des criminels et des lâches. Nous disons bien criminels et lâches. »
Il est certain que Jean Prévost, qui commandait alors une compagnie de combat, sous le nom de «capitaine Goderville », ne pouvait que partager les sentiments de ses camarades et se sentait pris au piège par l'impéritie peuple-impopulaire-copie-1.jpgde ceux qui l'avaient lancé dans une telle aventure. Peut-être avait-il même l'impression que l'on voulait, en haut lieu, se débarrasser d'une certaine Résistance. D'où le titre du livre d'Alain Prévost, évoquant sa jeunesse au Vercors sous les ordres de son père : Le peuple impopulaire.
Ancien membre des étudiants révolutionnaires au temps de son passage rue d'Ulm, fugace adhérent socialiste, indubitable « progressiste », Jean Prévost garda ses distances avec le parti communiste. Il ne fut pas récupéré comme «compagnon de route», même à titre posthume. Car ce disciple, parfois rebelle, du philosophe Alain, s'il s'apparente à la famille radicale, reste avant tout un individualiste.
Ses essais, ses romans, ses nouvelles, ses articles, toute son oeuvre, célèbrent des « vertus » qui sont devenues fort peu à la mode. Le monde de Prévost est celui de la violence, de l'effort, de la volonté. La seule morale de ce libre-penseur est un singulier culte de l'honneur, qu'il lie à la réalité d'un Occident aujourd'hui fort contesté : « L'honneur s'est passé de principes, il a survécu à toutes les castes et à toutes les révolutions, tant il était bien ancré dans le coeur des hommes d'Occident. Infiniment plus fort que l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité, et assez fort pour laisser attribuer à d'autres sentiments tous les sacrifices qui se sont faits pour lui. On ne meurt que pour le plaisir de rester digne de soi-même. »

Prévost

Certaines phrases de Jean Prévost rendent ainsi un ton très actuel : «Je crois que l'Occident triomphera. Grâce à son imprudence. Il aime encore placer la vie et la pensée dans des circonstances difficiles, lancer tout son acquis en des traversées hasardeuses: on s'y dévore, la sélection y est plus vive qu'ailleurs. »  Certains passages de cet oeuvre évoquent la nostalgie d'un ordre dont le maître-mot serait stoïcisme - ce qui, une fois encore rapproche Jean Prévost de Montherlant. Ainsi : « Le stoïcisme permet à l'homme de persister, dans un milieu qui tend à le dissoudre, tel que chacun pourrait être dans un milieu qui le maintiendrait. »
Le grand rêve de Jean Prévost tel qu'il a voulu le vivre sur les stades puis dans le maquis, a été naissance de ce qu'il a lui-même nommé « une aristocratie populaire ». Le fusillé de Sassenage ne peut se classer ni à droite ni gauche. Il l'a dit une fois pour toutes, dès sa dix-huitième année : sa seule passion a été de « défendre violemment des idées modérées ». Ce qu'il récuse avant tout, c'est la société marchande et le règne de l'argent.
Cela ne va pas sans illusion, mais Jean Prévost est justement mort d'avoir cru à cette illusion : « L'homme du peuple, en France, ressemble à un noble bien plus qu'à un bourgeois. Il admire les prouesses physiques, il tient la gaieté pour une vertu, il aime le courage jusqu'à l'imprudence, il agit par générosité, par tendresse, par honneur et par caprice bien plus que par devoir; n'aime l'argent que pour le dépenser... »
En traçant ainsi le portrait de ce qu'il nomme « le gentilhomme prolétaire », c'est son propre portrait qu'il imaginait.
Toutes ces citations ne sont pas extraites de la biographie d'Odile Yelnik.  C'est pourquoi il faut maintenant, et d'urgence, rééditer Jean Prévost. "
                                
                                   Jean Mabire (le Figaro Magazine, 10 mars 1979)
                                                                       
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Depuis cet article de Jean Mabire, certains livres de Prévost a été réédités, et on peut trouver des essais biographiques.  

 

Prevost--Garcin-.jpg

                                                                                       de Jérôme Garcin



 PREVOST.jpg

Résistant, romancier, critique, essayiste, journaliste, athlète, séducteur, etc... : Jean Prévost fut le surdoué et l’homme à tout faire de la république des lettres françaises depuis les années 1920 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il en fut aussi l’honneur, lui qui mourut dans les combats du Vercors le 1er août 1944, à 43 ans, en laissant devant lui probablement le meilleur de sa carrière. Cet ouvrage dresse le portrait d’une personnalité aussi complexe que fascinante. Ses combats, ses convictions politiques, son engagement journalistique, son amour du cinéma et de la littérature, sa fréquentation des grands écrivains et des grands livres, sa vision esthétique : telles sont quelques-unes des facettes multiples que l’on verra ici présentés par certains des meilleurs spécialistes de l’écrivain ainsi que par ses proches, qui proposent des témoignages émouvants. Aux avant-postes de l’Histoire, aux avant-postes de la littérature, Jean Prévost reste, à n’en pas douter, un héros pour notre temps. (Jean Prévost aux avant-postes. Ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Longre et William Marx, Essai/ collect. Réflexions faites, 2006).
 
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des liens :
- éléments bio-bibliographiques : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Pr%C3%A9vost   

 

 

 

 

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