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un texte de Henri Massis

Publié le par Christocentrix

A quelles profondeurs retentit encore, au soir de notre vie, le cri que, dix ans après la guerre de 14, Bernanos nous jeta du fond de ce passé :

« Vieux amis des hauteurs battues par le vent, compagnons des nuits furieuses, troupe solide, troupe inflexible... et qui reçûtes, un jour en pleine face, le jet brûlant de l'artère et tout le sang du coeur ennemi - ô garçons!... Le 11 novembre, nous bûmes le dernier quart de vin de nos vignes. Le 11 novembre, nous rompîmes le pain noir cuit pour nous ! »

Oui, la guerre a été la « maison de notre jeunesse ». Nous sommes nés de la guerre, la guerre a été tout de suite sur nous, et, en vérité, nous n'avons jamais rien fait d'autre. Nos plus jeunes compagnons ne « pesaient encore ni une femme, ni un enfant à naître », lorsqu'ils virent, en 1914, s'ouvrir devant eux les portes de la guerre. De quelques années leurs aînés, nous n'avions pas plutôt tenté l'aventure de toutes la plus aventureuse, celle qui consiste à créer une famille, à fonder un foyer, nous avions à peine couru ce risque, nous nous en sentions à peine alourdis, quand nous fûmes séparés, retirés, pour être jetés dans un monde, dans une vie dont nous savons désormais que c'était réellement notre monde, que c'était réellement notre vie. Après un armistice de quelques années, la guerre nous a ressaisis pour la deuxième fois et nous a ramenés là-haut en ces régions que nous n'avons jamais quittées, qui gardent nos plus profonds secrets, où nous avons laissé nos âmes avec les corps de nos amis. Vingt ans durant, elle n'a cessé de nous tenir sous sa loi, car la plus sérieuse, la plus décisive des guerres est peut-être celle qu'on fait quand on ne se bat plus. Nous en avons gardé « un tel pli de blessure au coin des lèvres », que la mort seule pourra détendre ce pli qui marque nos visages. Mais nous en avons aussi rapporté l'Espérance, une espérance qui n'a plus cessé de nous consumer, une espérance qui, elle, est invincible, fût-ce « au souffle de la mort ». Oui, le « divin regard s'était posé sur nous », ce regard « si ferme, si tendre », dont Bernanos tressaillait encore quand, en 1919, au retour de la guerre, de cette guerre où nous avions fait face, où nous avions su réellement faire face, il disait : « Dans cette gaine d'instincts, d'habitudes acquises ou héréditaires, dans la chair et le sang, quelque chose s'est éveillé, a remué une fois pour toutes, irréparablement. C'est fini. Nous ne pouvons maintenant nous tromper sur nous-mêmes. Il faut nous rendre libres ou mourir ! ».

La guerre n'allait plus cesser de marquer nos travaux et nos jours, et ceux qui n'avaient pas été choisis pour être des victimes savaient sans hésitation possible qu'ils étaient appelés à être des apôtres.

 

                 Henri Massis (extrait de "de l'Homme à Dieu", N.E.L, 1959)

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