Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

un Voyageur dans le Siècle (Bertrand de Jouvenel)

Publié le par Christocentrix

..."Je suis né dans un tout autre monde que celui où vivent aujourd'hui mes lecteurs.

Pendant trois quarts de siècle, tout juste, j'ai été porté par le flux de l'histoire à travers une longue suite de scènes différentes, voyageur qui n'a pas choisi son itinéraire, fétu sensible et conscient emporté par le fleuve. Ce sont les impressions de ce voyage que j'ai tenté de rapporter. Il ne s'agit donc aucunement d'une histoire, ni d'une autobiographie. Il s'agit de rapporter aussi fidèlement que possible ce que j'ai vu, comme je l'ai vu sur le moment. Ce que je voudrais, c'est faire du lecteur un compagnon de voyage qui, éloigné de la fenêtre du train, m'entend lui rapporter à mesure les images qui défilent sous mes yeux. C'est, dirais-je ambitieusement, lui faire quelque peu revivre le passé comme présent. C'était là une grande ambition qui s'est trouvée incomparablement plus difficile à réaliser que je ne l'avais imaginé. Revivre le passé, ce n'est pas seulement évoquer quelques images gravées dans la mémoire, c'est aussi et surtout les situer dans le contexte de l'époque, dans les rapports alors existants, dans ce que l'on pensait et savait, ou croyait avoir. Ici, il y a danger de réformer inconsciemment les vues et jugements d'alors, en y injectant ce que l'on pense et sait à présent. Contre ce danger, j'ai lutté de mon mieux. Quand il y avait lieu d'expliquer des événements à partir d'informations subséquentes, je l'ai signalé...

 

...En 1914 à commencé ce qui est pour l'Europe ce qu'avait été pour la Grèce la Guerre de Trente Ans. Assuremment, l'entre-deux guerres a été d'une toute autre durée que l'armistice de Nicias. Mais deux secousses se situant aux deux extrémités de nos trente ans ont été d'une ampleur inconnue et inimaginée. Et la seconde fut la conséquence de la première....

....Au sortir de la première guerre, on peut un moment croire qu'au prix d'immenses sacrifices humains, l'Europe réalise le rêve quarante-huitard : les absolutismes balayés, les nationalités reconnues; en tous pays un régime d'assemblée, au-dessus des Etats, une assemblée internationale à laquelle ils défèrent, et bientôt, les Etats-Unis d'Europe.

Comment de telles espérances ne survivraient-elles pas aux contradictions apportées par les faits? Et même les esprits sensibles à ces faits, et chez qui se développe l'inquiétude, ne peuvent aucunement se représenter l'horreur qui se prépare.
C'est vers une apocalypse que l'on marche. Comme si tout le sang stupidement répandu dans une guerre entreprise à la légère avait été une vaste libation à des démons inconnus. Démons qui insuffleraient leur force à des acteurs féroces et aveugleraient les bien-intentionnés. Il faudrait un Eschyle, un Dante ou un Shakespeare pour exprimer avec une ampleur suffisante le drame de l'Europe, emportée par les Furies et perdant son visage civilisé.

 

Mon propos est modeste. C'est de rapporter au lecteur les impressions successives d'un témoin; mais, il faut le souligner, les impressions seraient différentes en compagnie d'un autre témoin : mes impressions de voyage à travers le siècle dépendent de mon point de départ, de mon itinéraire personnel, des rencontres que j'ai faites, des scènes auxquelles j'ai assisté. Elles dépendent aussi de mon caractère, de mon tempérament, de mes goûts. Et il faut ajouter, des camaraderies et amitiés....

 

...En 1962, dans une autre publication, j'entendais alerter les esprits sur le démenti que les conduites humaines peuvent apporter à un raisonnement logique. Et la valeur pratique de ce livre, à mes yeux, est d'illustrer ce démenti, de faire partager au lecteur la déconvenue éprouvée lorsqu'on vit se dissiper l'image d'une Europe toute en démocraties, et couronnée par un Parlement international, manquer la réconciliation franco-allemande, grandir la force allemande et la France se diviser, et puis l'histoire prendre un tour dramatique au-delà du concevable. Tout cela, c'est de l'histoire, mais la faire revivre comme elle a été sentie, avec la montée d'angoisse, avec le « Que faire? », peut-être cela fera-t-il connaître combien il faut être vigilant pour préserver une marche « moins accidentée » et « moins dramatique »....

 

...Ecrire ce nouveau livre a été une sorte de descente aux Enfers, pour y revivre ce que j'avais voulu oublier, pour y retrouver des amis malheureux. L'entreprenant, je ne soupçonnais pas combien il me ferait souffrir. Car ce que j'avais voulu le récit d'un spectateur devenait peu à peu, nécessairement, le lamento d'une génération; lamento sur la marche de cette génération, de l'euphorie des années 20 à l'angoisse des années 30, au désarroi des années 40.... Puisse le récit des malheurs d'une génération mettre en garde celle de mes lecteurs".

 

                                        Un Voyageur dans le Siècle, 1903-1945, Bertrand de Jouvenel (1979).

 

 

Commenter cet article

christocentrix 04/12/2009 12:31


J'ai trouvé la lecture de ce livre d'un grand interêt en complément de celui de Dominique Venner (le Siècle de 1914), du moins pour la période 1914-1945.