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une approche de Jésus par Marcel Légaut (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

La foi des apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances.

Sans doute la foi en Jésus des apôtres ne peut pas être séparée de leurs croyances. Cependant, par son adhésion obscure une et absolue, leur foi est plus totale et plus pure que leurs croyances, même si, de leur temps, ils ne concevaient pas et auraient absolument refusé que la première put exister en dehors de l'adhésion sans réserve aux secondes. Aussi l'accès à la foi des apôtres, dans l'authenticité et l'intégrité de son élan secret est-il le chemin plus sûr que tout autre, plus exigeant aussi de toutes manières, pour découvrir Jésus sans réduire sa réalité mystérieuse en quoi que ce soit par quelques idées préconçues. Cette foi des apôtres est le fanal qui guide de loin le disciple vers son maître à travers l'écoulement des siècles et l'évolution des civilisations. Loin de le dispenser d'aller de l'avant avec tout ce qu'il est et sous sa responsabilité comme le font les croyances issues des premiers temps chrétiens, la foi des premiers disciples l'y invite au contraire; c'est d'ailleurs seulement à cette condition qu'il peut continuer à en recevoir la lumière.

Quand les enseignements apostoliques dépassent un strict compte rendu des faits et ne se bornent pas à commenter ou à soutenir chaleureusement la doctrine, par tout ce qui les élève, même à l'insu de leurs auteurs, au niveau du témoignage, ils ont une valeur incomparable pour l'homme à la recherche de qui est Jésus. Tels détails accessoires de l'Evangile dont l'exégète et l'historien n'ont que faire, aussi bien que tels passages, qui leur posent des questions de forme et même de fond, peuvent devenir très suggestifs pour celui qui cherche à joindre les apôtres dans l'intime de façon à découvrir grâce à eux, à travers eux et au-delà d'eux, qui était Jésus.

Mais l'homme ne saura remarquer ces traits infimes, portant la marque même de ceux qui les ont rapportés dans leurs écrits, ni leur donner valeur significative, que grâce aux approfondissements de la connaissance de soi et de la condition humaine. Il ne lui suffira pas d'être un lecteur attentif et méticuleux. Il ne pénétrera en profondeur le climat spirituel des disciples qui leur a permis de conserver vivants en eux ces moments d'un passé déjà lointain, de les rassembler et de les publier, que s'il connaît l'activité du souvenir qui porte sur les temps cardinaux de l'existence, que s'il a l'expérience de la persistance et de l'efficacité de ce ressouvenir. Il lui faudra avoir correspondu de longue date à la sollicitation de ses virtualités spirituelles, les avoir vu prendre corps et s'organiser pour être capable d'entrer dans le vif et la totalité de l'événement qui changea si profondément des hommes par ailleurs ordinaires, durement moulés par leur milieu, nullement préparés à une telle métamorphose; changement si profond qu'ils dominent leur époque et que certains paraissent des génies de tous les temps.

(note :  L'activité du souvenir est d'un autre ordre que l'automatisme de la mémoire. Quand elle porte sur les relations capitales que l'homme a vécues dans l'amour, la paternité et sur toute rencontre profonde avec autrui, quand elle s'attache sur les événements cardinaux de son histoire, ses choix et ses décisions, elle lui fait découvrir une unité fondamentale sous-jacente à la multiplicité des éléments très divers qui constituent sa vie. Elle lui donne conscience d'une consistance et d'une durée qui se font jour sous tout ce qui, en lui, a été contingent et est emporté par le temps. Cette compréhension en profondeur est appelée dans ce livre l'existence de l'homme. Elle s'oppose à une connaissance obtenue du dehors par quiconque lorsque celui-ci possède sur cet homme des données objectives. L'existence de l'homme ne peut être atteinte que par cet homme, grâce à son effort d'intériorisation et à l'activité du souvenir.

Le spectateur regarde de loin, il conserve ses distances, il ne prend pas part de façon personnelle, active ou passive, à ce qu'il voit. Au contraire, le témoin ne reste pas l'étranger qui passe. Il n'est pas sans efficacité, car souvent par sa présence il agit de façon silencieuse et invisible sur ce qu'il voit. Toujours, il en est profondément atteint. Il est capable d'en porter témoignage. Le spectateur ne peut apporter qu'un compte rendu de ce qu'il a vu. Il n'en est pas changé.)

Quand un homme à participé à la naissance d'une communauté spirituelle, il est particulièrement apte à entrevoir ce que les apôtres ont vécu près de Jésus:

Quand l'homme a été non pas le spectateur mais le témoin, et par suite l'artisan, d'un renouveau spirituel collectif, ne fût-ce que de quelques-uns - renouveau chrétien ou non - il connaît le climat dense, approfondissant et proprement créateur du groupe fraternel, origine de ce mouvement naissant. Mieux que tout autre, il sait percevoir dans les Écritures un écho singulier de cet autre commencement qui au départ était semblable, toutes proportions gardées, à celui qu'il a connu, quoique ce commencement fût secrètement l'amorce de si grandes transformations qu'on ne peut savoir encore où elles conduiront les hommes. Il est spécialement préparé à concevoir mais aussi à comprendre par le dedans ce que les disciples vécurent près de Jésus et ainsi à s'approcher de lui à son tour. Cette voie reste cachée aux savants comme à tous ceux qui n'ont pas vécu avec assez de puissance leur humanité.

C'est pourquoi l'histoire du christianisme dans ses moments capitaux est celle des continuels recommencements qui permettent la découverte de Jésus et qui la demandent, héritant du passé parce qu'ils ne sont pas indignes des origines. Quand ces recommencements font défaut, entravés ou déviés par des réalisations qui ont déjà la stabilité de l'établissement, la connaissance de Jésus se fige et s'exprime dans une doctrine abstraite et impersonnelle. Jésus ne donne plus qu'autorité et valeur à une institution, à un cadre de vie devenus l'essentiel. Il n'est plus celui qui appelle et libère.

La compréhension profonde de l'épopée des apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus.

La foi et l'amour des premiers disciples sont en droit, pour le chrétien, plus que toute considération, la source de sa foi en Jésus et de son amour pour lui. C'est au chrétien de s'efforcer de comprendre par l'intérieur leur singulière évolution spirituelle tant du vivant de Jésus qu'après sa mort; de prendre conscience de ce qui s'est passé en eux leur vie durant et jusqu'à la fin. Comment ont-ils porté ce qu'ils ont vécu près de lui? Comment ont-ils répondu à ce qu'ils avaient reçu de lui quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls, abandonnés à leurs propres moyens? Quelles questions se sont-ils posées tout le long de leur vie? De quels doutes et de quelles hésitations ont-ils été harcelés? Quels retours en arrière et quelles angoisses ont-ils connus devant un avenir sans proportion avec les horizons de leur jeunesse et de leur milieu d'origine? Quelle ferveur les animait, quelle joie les possédait, même dans la fatigue de leurs combats et dans leurs défaites? Les Écritures, si avares de témoignages directs sur la vie intérieure des apôtres le suggèrent, mais seulement à ceux qui ont eu à connaître et qui ont déjà un peu parcouru un itinéraire spirituel semblable.

En faisant de cette recherche l'âme de sa vie et, dans la mesure du possible, une préoccupation quotidienne, le chrétien continue de recevoir lumière et force de ces hommes. Il entre ainsi, par ce qu'il a en lui de plus spirituel, dans l'essentiel de leur foi et de leur amour, sans se laisser cependant asservir à tout le contingent qu'ils ont assumé, auquel ils ont donné intellectuellement valeur absolue et dont ils se sont prévalus à ce titre.

Les chrétiens des origines, ainsi que tant d'autres à leur suite, qui, à travers les siècles, les ont relayés avec une diversité infinie de modes de vie spirituelle, mêlés inextricablement de pratiques et de considérations liées aux temps, de ce fait rapidement périmées, sont les précurseurs qui conduisent à Jésus ses futurs disciples. Par leur présence secrète ils accompagnent, de près ou de loin, le croyant qui est de leur famille spirituelle et qui a su les reconnaître dans l'essentiel de ce qu'ils ont vécu. Ils le font entrer, autant que cela se peut, dans leur communion avec Jésus. Mais c'est à Jésus de grandir dans le coeur de ce croyant et à ces précurseurs de diminuer. Ainsi seulement ils tiendront leur place exacte auprès de ce nouveau disciple sans le charger indûment de ce qui n'est en eux que la marque d'une époque, d'un lieu et d'un tempérament.

En tout temps cette croissance de Jésus s'opère chez ceux qui le cherchent sans se borner à souscrire aveuglément par vertu, quand ce n'est pas simplement par indifférence, à ce qui est affirmé de lui avec autorité et à ce que la science dit. Véritable gestation elle se poursuit dans des conditions ambiguës et mêlées dues, non seulement au caractère complexe des Écritures, non seulement à ce que les générations en ont ultérieurement tiré, y ont ajouté et en ont retranché, mais aussi à ce que ces êtres en recherche sont en eux-mêmes. A force de pureté et de lucidité, d'intelligence spirituelle et d'esprit critique, en suivant les cadences et la dialectique de la vie, ils doivent s'efforcer d'entrer dans la compréhension intérieure de qui est Jésus, et d'entendre son message tel qu'il se perpétue et se développe à travers les siècles. Puissent-ils veiller à ne pas l'altérer plus que cela n'est inévitable, par des besoins et des aspirations spontanés, particuliers à leur âge ou à leur génération, que leur approfondissement humain n'a pas suffisamment critiqués et authentifiés! Les résultats de cette gestation en chacun le jugent car ils relèvent de son être, comme ils ont jugé ceux qui ont vu Jésus de leurs propres yeux et l'ont entendu de leurs propres oreilles.

Cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver.

Cette démarche est la seule qui engage le tout de l'homme et qui soit ainsi digne de lui et à sa mesure. Elle ne se borne pas à rester à la surface du réel où l'histoire et l'exégèse règnent en maîtresse. Elle n'est pas celle des savants. Elle n'est pas non plus possible aux enfants parce qu'elle demande une conscience de soi qu'on ne peut pas avoir quand on n'a pas encore assez fortement vécu. Mais la pureté de l'enfance et la rigoureuse honnêteté du savant sont nécessaires à celui qui s'engage dans ce sentier toujours plus infrayé à mesure qu'il avance, s'il veut éviter le risque de s'égarer rapidement. Sans ces qualités, dans cette démarche solitaire par nature, de plus en plus privé de guide autorisé, il peut errer de la manière la plus folle. Seules sa droiture et sa vigueur intellectuelles, la profondeur et la rectitude du sens intérieur qui inspire sa recherche, pourront, par corrections successives et avec les délais nécessaires, redresser ses faux pas et le maintenir de façon convenable dans la voie. Toute intervention insuffisamment discrète ne peut que l'empêcher d'être proprement lui-même et le paralyse. Parfois même, trop autoritaire, et par manque de communion véritable, elle va jusqu'à empoisonner spirituellement.

Présence à Jésus, présence à quelques-uns de ses disciples, présence à soi-même vont ainsi de pair. Chacune prépare les autres et s'en trouve aidée. La foi en Jésus, dans sa pure originalité, est au bout de ce chemin, et non au commencement où elle ne peut être encore qu'implicite dans l'adhésion à une croyance qui reste fatalement abstraite, même si elle se nourrit de quelque transfert affectif; croyance utile mais insuffisante, facilitée par la crédulité et à l'occasion par le conformisme social; croyance dont les termes tout mystérieux qu'ils sont, satisfont le croyant sans pour autant l'éclairer vraiment. Par ses précisions, par ses images fallacieuses, par les fausses évidences qu'elle développe en lui, elle fait obstacle à la recherche de Jésus.
En suivant cette voie à longueur d'années, en même temps qu'il entre plus profondément dans l'intelligence de son Maître, le disciple reçoit la révélation de ce qu'il est en devenir. Pour correspondre à cette découverte, pour assumer dans la plénitude son existence et pour accomplir sa mission dans l'oeuvre créatrice, il est acculé peu à peu de façon vitale, et non seulement par conviction doctrinale, à voir en Jésus son unique recours.

Cette recherche conduit à l'adoration.

La foi en Jésus prolonge et soutient la foi en soi. Le disciple adhère à Jésus du mouvement même qui le fait adhérer à lui-même. Cette adhérence est proprement adoration par sa totalité toute enveloppée de nuit, par sa disponibilité sans borne et son immobile activité.

Le cheminement intérieur qui conduit à la foi en Jésus, doit s'inspirer de celui des premiers disciples.

Quoique l'homme moderne vive dans des conditions très différentes de celles des premiers disciples, il lui est nécessaire de comprendre par l'intime leur itinéraire spirituel pour trouver à son tour le chemin qu'il doit suivre afin de découvrir de façon personnelle qui est Jésus. En effet, l'essentiel de ce que ceux-ci ont vécu auprès de lui demeure encore l'essentiel pour atteindre Jésus en lui-même et le suivre. Aussi, le cheminement intérieur de ces hommes qui ont pris la dure et grave décision de rompre avec leur peuple, est-il plus important à connaître que les raisons qui ont converti au christianisme, d'une façon ordinairement plus collective et plus idéologique, les juifs et les païens des générations suivantes.

Ce cheminement spirituel, unique en son genre, présentait des obstacles considérables qui n'ont été surmontés que par un très petit nombre des contemporains de Jésus. Cette difficulté extrême donne à leur conversion une valeur exceptionnelle. Elle en garantit le sérieux et l'authenticité. Elle donne une portée universelle aux motifs profonds qui les ont poussés à suivre Jésus malgré tout. Même si l'on tient compte des facilités particulières à l'époque et au lieu, ces conversions posent une question qui paraîtra d'autant plus capitale qu'on se voue plus totalement à la recherche de sa condition d'homme.

Le Nouveau Testament ne fait connaître qu'indirectement le cheminement des apôtres.

Le Nouveau Testament rend compte surtout de la prédication apostolique. Les quelques témoignages proprement dits qu'il contient sont rapportés principalement pour convaincre et pour instruire de la doctrine, non pour décrire l'évolution spirituelle qui a conduit les premiers disciples à la foi en Jésus. Sans doute les enseignements proposés partent-ils de paroles de Jésus qui les avaient spécialement frappés, de sorte qu'elles restaient gravées dans leur mémoire. Sans doute en est-il de même des comportements de Jésus consignés dans l'Évangile. Mais ces paroles et ces faits sont rapportés pour un enseignement, non pour une confession. Peut-être même ont-ils été quelque peu modifiés dans cette intention, et la manière dont on les a présentés a-t-elle été influencée par les commentaires dont on les accompagnait. Peut-être furent-ils choisis et même sont-ils revenus à la mémoire des disciples précisément pour cette dernière raison. On ne saurait guère en douter quand on constate la liberté avec laquelle les hommes de ce temps interprétaient les écrits les plus vénérés. Aussi ces paroles et ces faits, tels qu'ils sont exposés, éclairent plus directement sur la réflexion et les élaborations intellectuelles des disciples après leur conversion, qu'ils n'aident à connaître le chemin parcouru par eux pour croire en Jésus. C'est pourquoi les Écritures ne se prêtent qu'indirectement, et d'assez loin, à cette dernière enquête.

Pour découvrir ce cheminement, l'expérience et l'intelligence spirituelles sont nécessaires.

Pour aboutir vraiment, cette recherche exige, outre la connaissance des Écritures, une intelligence spirituelle suffisamment développée pour aller au-delà de ce que ces textes disent explicitement. Sinon le Nouveau Testament risque de n'apprendre au lecteur le plus consciencieux que les conditions extérieures qui ont présidé à la naissance de la foi chez les générations postérieures de croyants. Ces connaissances exigent moins de maturité et d'engagement personnel que la compréhension profonde des transformations intimes d'un être. Elles restent un savoir comme les autres. Elles ne comportent pas non plus des conséquences aussi pressantes pour celui qui les acquiert. Les éléments contingents d'une époque toute différente de la sienne y ont une trop large part. Ils engloutissent l'essentiel dans l'occasionnel et l'accessoire. Ils le dissimulent et prennent sa place. Ils n'ébranlent pas l'homme dans ses profondeurs. Ils ne le poussent pas au cheminement intérieur qui le conduirait à une véritable conversion.

Cette recherche exige l'autonomie intellectuelle et un sens critique éduqué.

Dans cette recherche, qui le concerne obligatoirement dans sa totalité - sinon elle resterait vaine - l'homme doit éviter toute compromission avec ce qui se dit communément et comme par routine, sans être vécu habituellement de façon réelle. Il importe qu'il se dégage autant que possible des manières de penser et de sentir de son milieu familial ou social, et cela n'est pas aisé car elles lui sont quasi innées. En général, ces traditions, explicites ou non, imposent une lecture des Écritures qui donne à la lettre la valeur absolue d'un texte divin, ou au contraire conduisent à une étude des origines du christianisme à laquelle on se défend par instinct, par système même, de prêter un autre intérêt que celui de l'historien. Nul ne saurait mettre en oeuvre cette liberté de jugement s'il n'a pas atteint le niveau humain qui lui permette, grâce à un sens critique exercé, une suffisante autonomie intellectuelle et affective.

Dans cette recherche on doit aussi se défier, en bonne méthode, de toute conformité due à l'obéissance à quelque autorité sacralisée; obéissance vertueuse et pour cette raison d'autant plus aveugle. Utile au départ quand on n'est pas encore assez formé spirituellement, cette façon de faire doit être dépassée en temps voulu, sinon à la longue elle fourvoie inévitablement les êtres vigoureux et généreux qui, à force de piétiner dans une impasse, se mutilent intérieurement ou se révoltent. Elle pousse les autres à se laisser aller à une manière d'être et de dire, à se contrefaire, ce qui est spirituellement toujours néfaste et souvent mortel en ce domaine où l'authenticité est de rigueur.

Cette recherche sera ainsi essentiellement personnelle. Ses résultats ne seront pas tout à fait justifiables ni communicables car ils dépendent trop de l'être de celui qui la poursuit. En effet, il lui faudra trouver jusqu'à un certain point par lui seul et pour lui seul, en liaison avec les Écritures comprises cette fois en profondeur à la lumière de sa propre expérience, comment les apôtres ont été conduits à leur prédication; dans quelle mesure celle-ci vient de convictions authentiquement vécues et n'est pas inspirée aussi par les intérêts de tous ordres de leurs auditeurs, ou influencés par les courants idéologiques de l'époque. L'idéal, inaccessible sans nul doute, serait de savoir comment dans leur solitude de base, les apôtres vivaient de façon originale leur foi naissante en Jésus, avant, sinon d'en prendre conscience, du moins de pouvoir exposer leur foi d'une façon adéquate; mieux encore, avant d'être en mesure de se la dire intimement sans avoir l'impression de la diminuer ou de l'adultérer. Les conditions dans lesquelles chacun s'éveillera à cette recherche et l'entreprendra le jugeront....
 

(ce texte est extrait d'un chapitre de "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du Christianisme" de Marcel Légaut, édit. Aubier, 1970).

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christocentrix 20/03/2010 23:24



la religion d'Israël, tout en s'adressant aux individus, était d'abord et avant tout la religion d'un peuple. Yahweh était d'abord le Dieu d'Israël avant d'être celui de chaque juif, et il
l'était de chaque juif parce qu'il était le Dieu de son peuple. Pasteur, il conduisait son troupeau et chaque brebis allait à la suite des autres plus encore que sur les traces du berger. Bien
peu, hors les prophètes, se sont sentis recevoir de Dieu l'ordre de se comporter de façon originale et par suite souvent exceptionnelle. Même le premier mouvement des prophètes, avant d'obéir,
était de fuir la mission qui s'imposait à eux avec une autorité divine, tellement elle leur paraissait singulière. C'est une initiative de cet ordre qui fut demandée aux juifs pour rester fidèles
à Jésus après avoir commencé à le suivre. Rien auparavant ne les y avait préparés de façon directe et explicite.


On ne peut trop insister sur les difficultés intimes que les premiers disciples eurent à surmonter avant même la persécution proprement dite, ainsi que sur les ruptures de tous ordres qu'ils
durent supporter et parfois provoquer. Les Évangiles y font souvent allusion. En ces passages le témoignage des disciples est transparent comme nulle part ailleurs, malgré son ordinaire
discrétion. Ceux-ci s'expriment de bien des manières sur ce sujet avec une énergie, mieux encore avec une brutalité très significative, qui ne semble se soucier d'aucune nuance ni craindre aucun
excès. Ces ruptures et ces violences se reproduisent sous une forme ou une autre en tout temps, chaque fois qu'un homme sort des rangs serrés de la foule pour suivre Jésus. On comprend que les
apôtres aient vigoureusement insisté sur leur nécessité. Ils en avaient le droit ayant passé les premiers par cette porte étroite.


Le monothéisme d'Israël, joint à la cohésion foncière de son peuple, s'opposait à l'exceptionnel rayonnement de Jésus et ne lui laissait pas la place que celui-ci réclamait dans le coeur de ceux
qui le recevaient. De l'issue de cette lutte entre ces deux pôles d'attraction dépendait la décision extrême qui de juifs ferait des disciples. L'être de Jésus a rendu possibles, tout en les
exigeant, ces conversions aussi inconcevables pour le monothéisme ambiant que difficiles sous l'anathème d'apostasie.


Rien n'est plus significatif de la nature originale de ces conversions que la dimension de cette lutte spirituelle, où des deux côtés on en appelle à l'autorité de Dieu. La lutte menée par Jésus
et par l'autorité religieuse de son temps en l'âme des futurs apôtres doit poser une question sans pareille à tout homme qui ne se borne pas aux explications générales d'ordre sociologique et
historique par esprit de système ou par relative inconscience.


Entrer dans cette lutte et opter pour Jésus, tel est le seuil décisif que durent franchir les premiers disciples. Étape capitale jamais définitivement terminée, aux phases diverses qu'amplifia
encore la mort de Jésus. Bien qu'elle soit déjà lointaine dans le passé et qu'elle ne puisse plus se présenter de la même façon, elle doit nécessairement être comprise en profondeur par le
chrétien qui s'efforce de suivre le même chemin que les apôtres. A son tour, quoique dans un contexte différent, le croyant est appelé à parcourir, sa vie durant, une étape semblable et à
franchir le même seuil. Il a en effet à connaître intimement la même lutte, longtemps indécise, et la même option, souvent remise en question, pour accéder à la foi en Jésus, au-delà de toute
croyance profane ou religieuse, idéologique et collective.


Cette lutte et cette option se dressent devant le chrétien aux heures où il s'éveille sur lui-même et accède plus particulièrement à l'authenticité. Elles se développent en synchronisme avec ce
qu'il devient et collaborent à son développement humain. Elles l'introduisent d'une manière toute spéciale dans sa solitude de base et d'une certaine façon l'isolent de son milieu, même dans les
milieux sociologiquement chrétiens. (L'homme, dans sa réalité fondamentale, est un solitaire, même s'il ne connaît pas l'isolement. De même qu'il meurt seul, malgré les apparences il vit seul.
L'amour, l'amitié, ou encore la paternité visitent sa solitude sans la rompre. Ils établissent entre les êtres et lui une communion qui peuple sa solitude de présences sans la faire
disparaître...). Mais alors cette lutte et cette option l'aident d'une manière unique à découvtir la nature de sa foi, directement par les mouvements qu'elles provoquent en lui, indirectement par
les réactions qu'elles soulèvent autour de lui. Elles le relient aux disciples et à Jésus lui-même et lui font franchir le temps et toutes les distances qui le séparent d'eux. Elles décident de
sa destinée.