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Victoire sans tête, morts pour rien, ah! si Péguy était là ! (Henri Massis)

Publié le par Christocentrix

Hélas! ne dis plus mot, mais dis-moi tout d'abord : Est-ce qu'il est mort, le fils de Pélée ? répond Néoptolème à Philoctète qui lui demande où sont les chefs des Grecs, ses anciens compagnons. - Il est mort...  A chaque nom héros des héros de la guerre prononcé par « l'abandonné de Lemnos », depuis cinq ans séparé du monde, le jeune fils d'Achille répond : Il est mort.  - Ajax ? - Il est mort. - Patrocle ? - Il est mort.

C'est ainsi que « le plus émouvant des poètes grecs » - comme l'a qualifié Bainville - avait exprimé la solitude où nous laisse le départ des meilleurs d'entre les nôtres. Quels vides dans nos rangs ! Péguy mort, Psichari mort, Alain-Fournier mort, Joseph Lotte, Emile Clermont, Pierre Gilbert, André du Fresnois, morts... Et il n'y avait pas dix ans que notre ami Paul Drouot avait été tué que, pensant à lui comme à tous ses pareils, certains de nous pouvaient déjà se demander : « Ce monde où vous n'êtes plus, qu'en pensez-vous aujourd'hui ? Les hommes sont travaillés par un obscur remords de leur vertu... Sensible comme vous l'étiez, supporteriez-vous sans désespoir le spectacle de ce monde qui se couche pour dormir ? « Dans cette universelle négation de tous les souffles qui nous animaient quand nous combattions, disait aussi Emile Henriot en songeant à celui que nous avions perdu, nous commençons à nous demander si, comme tous les autres, Drouot n'est pas mort pour rien ! »

La France semblait ignorer sa victoire - cette victoire difficile à acquérir, magnifique dans son ampleur, mais, qu'après avoir gagnée, il s'agissait de faire passer dans la substance, dans la vie de la nation. En littérature, c'était la même cécité : la victoire y semblait non avenue; aucune oeuvre, ou presque, ne la traduisait, ni même ne la transposait. Les « termes à la mode de cet après-guerre étaient gratuité, alors que tout venait d'être payé si cher, et disponibilité, alors que s'engager est le propre de l'homme ». Rien qu' « une morne complaisance dans ce que la vie a de plus sordide, une délectation à proclamer l'universelle veulerie, un abandon à la nausée »! Tout semblait vaciller dans la faiblesse mentale, la confusion, l'inconscience ou pire encore. En politique, les confusions étaient pareilles : les illusions et les mécomptes participaient d'une même démission. Trop de français, et parmi les meilleurs, avaient pensé que la victoire de 1918 - cette « victoire sans tête », disait Lyautey - améliorerait automatiquement, mécaniquement, le moral français, par une sorte d'opération secrète, par une évolution spontanée des âmes saisies au vif de la beauté du sacrifice et touchées d'une nouvelle contagion. C'est parce que trop d'esprits, trop d'hommes parfaitement honorables et parfaitement patriotes, mais sans idées, sans doctrine, ont fait confiance au cours fatal des choses pour le bien qu'ils en attendaient, que nous avons perdu cette victoire si difficilement acquise. « Croit-on, disait alors Maurras, croit-on que cette défection de l'esprit national n'ait pas impressionné la jeunesse? Croit-on que ce suicide public de ceux qui incarnaient le patriotisme n'ait pas créé quelque scepticisme à l'endroit de l'idée de patrie? »

 

                                                               *

 

C'est alors qu'entre tous nos morts nous comprîmes combien Péguy nous manquait. « Ah! Péguy, disions-nous alors, que n'êtes-vous là pour nous dire ce que c'est qu'une victoire - et tous les sens, toutes les formes, tous les synonymes français, latins, chrétiens, humains, classiques et romantiques aussi, de ce beau mot que vous n'eussiez pas voulu qu'on dérobât à ce pays? Contre tous ceux qui, à la faveur du désarroi engendré par une mauvaise paix, affirment que la victoire n'en est pas une, contre ceux qui prétendent qu'il n'y a rien de changé dans notre âme, dans notre esprit, dans le goût de la vie, inlassablement vous l'auriez repris ce mot - et ils auraient bien fini par comprendre de quoi il s'agissait et ce qu'il imposait !

« Pendant des pages et des pages, au long de Cahiers tout entiers, les séries s'ajoutant aux séries, et sans jamais vous arrêter, vous lui auriez restitué tout son suc, toute sa chair, toute sa réalité!  Vous auriez appelé tous nos saints à la rescousse, sainte Geneviève et saint Louis et sainte Jeanne d'Arc, remué toute notre histoire, tout le passé de la France, réveillé tous nos morts, les soldats de nos rois et les volontaires de la République et les vétérans de l'Empereur, cité Corneille, Hugo, et vous auriez conclu : « Voilà ce que c'est, mes enfants, qu'une victoire ! ».

« Vous n'eussiez pas laissé s'obscurcir cette claire évidence sous les piperies et les mensonges. Vous nous eussiez montré que nous n'avions eu qu'un armistice, une chose qui, en fait, ne conclut pas, parce qu'elle ne définit rien et laisse place à la contestation, à la querelle... On l'a bien vu par la suite. Vous eussiez dénoncé toutes les équivoques, tous les faux semblants de la paix, de cette paix traduite qui n'a pas été rédigée dans le même style que la victoire. Vous nous eussiez démontré comment la langue dans laquelle a été écrit le plan d'attaque de 1918 n'est pas celle qui a conclu la paix de 1919, et que cela explique bien des choses! Vous nous en auriez dit - que n'eussiez-vous pas dit ? - et nous vous aurions cru, nous et nos cadets, ceux qui nous suivent et qui ne peuvent nous comprendre quand nous nous écrions : Ah! si Péguy était là!...

Nulle absence ne nous laissa un pareil vide. Nous le cherchions sans cesse, nous en avions un tel besoin! Ceux qui avaient connu Péguy, qui avaient vécu dans son amitié, que sa ferveur avait éveillés, pouvaient nous entendre. Mais les autres, comment leur expliquer, leur faire sentir ce qu'était une telle présence et ce qu'elle aurait pu être encore ?... Car, en ces années vingt, on ne lisait plus guère Péguy! Ses Cahiers étaient introuvables et les nouveau-venus n'y discernaient qu'un fastidieux amas verbal. Il leur manquait, pour restituer à son oeuvre, la chaleur, la prodigieuse vie qui la sous-tend, d'avoir entendu le son, la voix de cet étonnant petit homme! Car Péguy n'a pas laissé de système, une certaine théorie qu'on puisse apprendre, étudier. Il n'était qu'un témoin, un témoin du plus profond passé, une référence unique sur la plus vieille race française, encore pure et intacte, un paysan de chez nous que le hasard avait fait vivre au lieu même où s'élaboraient les idées qu'universitaires, intellectuels, politiciens jetaient dans le monde à une des heures les plus confuses de notre histoire morale.

Péguy, c'était l'homme des crises, celui qu'au tournant on interroge, le paysan qui sait son pays, le nom des choses, les moeurs, les gens. Les tempéraments de cette espèce dont les vibrations semblent accordées aux réalités de la race, quels guides irremplaçables! Ah! le précieux individu ! Que ses fièvres, ses sursauts, ses colères nous ont donc enseignés! Il nous offrait ce singulier mélange de fureur et de rage, uni à beaucoup de générosité et à beaucoup d'amour, qu'on trouve dans ce peuple dont il était, dont il tenait à être : c'était ce même composé mystérieux, ce même ferment vital, qui féconde et soudain fructifie ! Oui, toute une fécondité sortait de lui. Il donnait, il transmettait tout ce qu'il avait reçu, car tout venait du fond, de la substance de sa vie. Quand il parlait, on entendait la voix, le conseil de tout un peuple avec lui, derrière lui. Il avait toute l'ancienne France, toute l'histoire, toute la morale chevillées à l'âme. Et lorsqu'il parlait de la France, il en parlait comme de lui-même. Les vertus, les qualités qu'il lui trouvait, c'étaient les siennes : la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de belle tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé; une tristesse gaie, un propos délibéré, une résolution chaude et froide, une docilité et une révolte constante à l'événement, une impossibilité à prendre son parti de rien.

« On ne peut pas, disait-il, un ne peut pas s'empêcher d'aimer cette France : on ne peut pas s'empêcher d'aimer la terre de ses pères plus que toutes les autres terres du monde! ». Réapprendre la France, voilà le propre de Péguy, ce qui avait été sa mission parmi nous, et nul ne s'y entendait comme ce paroissien d'Orléans, comme ce paysan des côtes et des sables de Loire. Car la France de Péguy, ce n'est pas une idée, une notion, un esprit sans corps, une chose sans matière, c'est tout un grand peuple vivant, réel. La France de Péguy, ce sont des pays, la Loire, la Beauce, Paris, ce sont des arbres, des labours, des clochers, ce sont nos jardins, nos vignes, nos treilles, nos allées, nos maisons. Oui, Péguy est « le seul poète de nos blés », le seul qui soit réellement revenu au ciel français, au sol français, aux travaux français.

Un seul monde le trouva infidèle - celui-là même qui renia toute fidélité, le monde moderne, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, le monde de ceux qui ne se dévouent à rien, exactement le monde de ceux qui n'ont pas de mystique. Et quand les hasards de la vie le placeront parmi les perversions et les contaminations du monde moderne, Péguy, lui, retrouvera sa volonté intacte; il lui suffira de se découvrir lui-même, de se déclarer ce qu'il était : « Je serais un grand sot, disait-il, de ne pas me laisser faire, de ne pas me laisser redevenir, reconquérir paysan. C'est mon seul atout temporel. Cette âpreté paysanne qui se réveille, qui me remonte, me fait un engagement, un commandement, une exigence, de ne rien laisser perdre de ce faible, de cet immense avantage temporel. » ; De là que Péguy pouvait dire aussi : « Nous avons toujours continué dans le même sens : il n'y a dans notre carrière aucun point de rebroussement, de conversion... Nous avons constamment tenu la même voie droite : c'est cette même voie qui nous a conduit où nous sommes »; Car ce n'est pas en revenant que Péguy retrouva la route chrétienne et française, il l'a trouvée au bout. « Nous avons pu être avant la lettre, disait-il en 1912, nous n'avons jamais été contre l'esprit... Notre préfidélité invincible aux moeurs chrétiennes, à la pauvreté, aux plus profonds enseignements de l'Évangile, notre obstinée, notre toute naturelle, notre toute allante préfidélité secrète nous constituait déjà une paroisse invisible ».

Et voilà pourquoi, lorsque Péguy, par un approfondissement de plus en plus sévère de son être religieux, se découvre catholique, il ne s'en explique pas. Il n'y a rien de changé dont il lui faille se justifier : rien qu'une décision prise. Il ne fait que suivre sans résister les indications de sa nature qui le replace dans sa vraie « famille mentale et sentimentale » : le catholicisme. Aussi lui suffit-il de déclarer : « Aujourd'hui je puis dire que la métaphysique de nos maîtres n'a plus pour nous ni pour personne aucune espèce d'existence. Nous croyons intégralement ce qu'il y a dans le catéchisme, et c'est devenu et c'est resté notre chair. » Et Péguy aussitôt le prouve, non pas en démontrant en raisonnant, mais en produisant, en créant, en mettant tout ce qu'un homme peut mettre dans des oeuvres où les vérités de la foi semblent avoir une jeunesse, une force renouvelées et « apparaissent toute allantes, toute bienvenantes, évidentes comme la clarté du jour, fraîches comme la rosée, nourricières comme le bon pain - vraies d'une vérité qui pour franchir la matérialité des êtres, la dépasser, pénétrer jusqu'à l'âme, jusqu'au sacré, n'en est pas moins la réalité de chacun de nos jours ».

Tout ce qui n'est pas réel n'est pas Péguy : il possédait, en effet, ce don merveilleux de rester dans le réel en transcendant l'humain. « J'aime, disait Alain-Fournier à Jacques Rivière au moment où parut le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, j'aime cet effort pour faire prendre terre, pour qu'on voie par terre, pour qu'on touche par terre l'aventure mystique, cet effort qui implique un si grand amour. Péguy veut qu'on se pénètre de ce qu'il dit jusqu'à voir et à toucher ». C'est ainsi que toute une jeunesse trouva chez Péguy les paroles de vie et la révélation de cette Grâce dont elle avait l'émouvant désir.

L'oeuvre de Péguy, fleurissant dans ce climat d'aridité moderne, avait été le pressentiment tout à coup dévoilé d'une grande renaissance spirituelle. « Elle avait été taillée dans l'étoffe dont Dieu se sert pour faire les héros et les saints dira Bergson. Les héros, car dès sa première jeunesse, Péguy n'eut d'autre souci que de vivre héroïquement; les saints aussi, ne fût-ce que par ce qu'il partageait avec eux, qu'il n'y a pas d'acte sans signification, que tôt ou tard il devait venir à Celui qui prit à son compte les péchés et les souffrances de tout le genre humain ». C'est ainsi que Péguy a été à l'origine de toute une renaissance catholique, et conjointement d'une renaissance française, car on ne saurait dire quel sentiment fut antérieur en cette âme de l'amour de la France ou de l'amour de Dieu. En accomplissant cette réintégration totale, Péguy les avait retrouvées unies par une mystérieuse accointance, unies dans son coeur, unies dans la réalité même. Et Péguy ne fut si profondément chrétien que parce qu'il était si profondément français. En tombant dans la plus fervente des guerres, il dit le dernier mot de la phrase ardente qu'il avait répandue sur la France, le mot incontestable qui l'achève et qui lui a donné à lui, Péguy, sa figure d'éternité!

A l'heure où cette grandeur était remise en cause, où l'héroïsme de Péguy allait bientôt ne plus sembler qu'un « lieu commun » qui ne pouvait plus que lui « causer du tort », comment n'eussions-nous pas regardé du côté de Péguy, de Péguy qui avait imprégné notre esprit, qui avait été et qui restait le conducteur de nos âmes ? Pouvions-nous oublier que c'était sur notre génération - celle qui eut ses vingt ans vers 1905, l'année où parut Notre Patrie - que Péguy avait reporté toute son espérance? C'est pour nous qu'il avait travaillé, pour que nous nous installions dans son travail, pressentant ce que serait notre destinée, et qu'il fallait nous déblayer la route, nous découvrir le dépôt sacré et français. « Il ne faut pas désespérer, écrivait-il en 1913 à son ami Lotte. Notre pays a des ressources inépuisables. La jeunesse qui vient est admirable ». Aussi en nous écriant : « Si Péguy était là ! » en en appelant à ce Péguy toujours vivant et qui pouvait redevenir agissant, nous avions ajouté : « Cette confiance, ce crédit que Péguy nous avait ouvert éternellement, nous engage. Nous appartenons à la dernière promotion de ceux qui ont connu Péguy, qui ont reçu son investiture, qui ont été ralliés, ordonnés par lui. Cela c'est une certitude, c'est une réalité, la certitude d'une réalité ». Elle nous imposait de faire front à nouveau, de dénoncer sans relâche ceux qui démoralisent notre peuple comme les auteurs directs des désastres qui peuvent une fois encore arriver à ce peuple.

 

 

 

              Henri Massis. Extrait de "de l'homme à Dieu" (N.E.L, 1959) 

 

 

 

 

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